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23 avril 2017 7 23 /04 /avril /2017 18:00

Un homme vieilli entre dans une auberge. C’est une bicoque simple aux murs crépis, qui se tient au milieu de rien. Sur la vaste place - en réalité, une aire plane de terre et de cailloux - discutent entre eux des dizaines d’hommes en uniforme. Dans l’auberge, qui pourrait contenir une centaine de clients, ils sont une douzaine à peine. On appelle l’homme vieilli son altesse impériale, et lui-même salue un autre homme, géant et moustachu, comme monsieur le Chancelier. Celui-ci avance un papier aux élégants en-têtes. Sur celui-ci, un mot : reddition.

Trois jours avant, un jeune soldat du onzième de ligne monte sa tente. Son corps réclame une trêve, son colonel réclame de la discipline. Beaumont, beau nom pour un bon repos. Désormais allongé, ses yeux se ferment dans une douce rupture avec la réalité. Au loin, des cris aux accents paysans alertent la troupe. La matinée touche à sa fin ; la vie du jeune soldat va de même. Un boulet siffle dans les airs et s’écrase sur sa tente. Mortelle surprise.

Les fins parallèles
Les fins parallèles

C’est maintenant l’après-midi. L’homme a déjà vieilli. Il monte au château de Bellevue, sur les hauteurs de Sedan, où il a accouru pour les sauver. Sauver quoi ? Son armée, son pays, sa position, son honneur. Son alter ego, Guillaume, le toise fièrement. Mes braves gens ont bien travaillé, commence-t-il. Napoléon le troisième, second du nom, annonce la reddition. L’autre empereur ne veut y croire. La guerre n’est pas finie, répond-il.

Les fins parallèles
Les fins parallèles

Deux jours auparavant, un marsouin est aux aguets à la fenêtre d’une maison en ruine. De sa main, il essuie la sueur brûlante qui lui coule dans les yeux. Les Bavarois approchent. Derrière lui, les camarades débarrassent les derniers meubles, criblés de balles et ravagés, pour les jeter dans le jardin. Les premiers coups de feu retentissent. Chacun est à son poste. Le marsouin vise et tire. Il touche et il tue. A son tour il est tué. Une balle vient de pénétrer son front.

Les fins parallèles
Les fins parallèles

Le lendemain de la capitulation, l’empereur qui l’est encore est attablé. Non pas pour manger, il n’a plus d’appétit, mais pour écrire. A son épouse, il dit qu’il n’a pas trouvé la mort pour lui-même, mais qu’il l’a vue, fauchant les autres, ses braves, les guettant dans le camp où ils ont été massés, se saisissant d’un tel que la misère épuise, dévorant tel autre que la maladie envahit. Ils sont des milliers, décrit-il, de victimes toujours vivantes d’une bataille que je n’ai su remporter. Ils meurent à ma place, et je n’ai pas même le courage d’en remplacer un seul.

Les fins parallèles
Les fins parallèles

La veille, les Prussiens ont encerclé Sedan. Comme un étau d’une force indescriptible, ils foncent sur la ville comme un aigle sur sa proie. Dans la ville, près du château, un soldat français demande par où il peut fuir. Son interlocuteur est un cavalier d’un autre régiment qui lui indique une route vers le nord-ouest. Aussitôt le soldat s’y précipite. Il n’est pas le seul. Porté par un espoir enfantin, il court à en perdre son souffle. Près de lui, il sent une chaleur. Un cheval. Un coup de sabre lui fait perdre la vie.

Les fins parallèles
Les fins parallèles

L’empereur, vivant malgré lui, patiente sur le quai d’une gare. Comme un simple passager, avec ses bagages, dépouillé de sa dignité, dénudé de son pouvoir. Une locomotive souffle par ses naseaux le noir de l’effort. Le train est maintenant à l’arrêt. Loin d’ici, on le destitue, on abolit son régime, on noie sa mémoire. Il monte dans la voiture et ses pas sont alourdis du poids des morts de Sedan. Il s’effondre sur un siège tel un vieil homme. Il sait que c’est la fin.

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Published by lmvoyager - dans Champagne Ardenne
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17 avril 2017 1 17 /04 /avril /2017 18:00

Dans les eaux bleues du lac dort un monstre. Il a la bouche béante et les dents effilées comme des rasoirs. Ses nageoires sont pareilles à des flammes aquatiques dont il se sert pour brûler ses proies. De ses yeux globuleux il scrute les profondeurs obscures d’où aucune menace, il le sait, ne sortira jamais. Tous, il les a dévorés, ceux qui attentaient à son être, à sa majesté. Seul il est, dans les eaux bleues du lac.

Dans les eaux bleues du lac se reflète le soleil. Lorsque le vent se lève, des vaguelettes se forment. Elles se brisent dans un murmure sur le rivage, suivies aussitôt de leurs sœurs jumelles, muettes et dociles, qui meurent tout aussi tranquillement. Incolores, imperceptibles, elles sont le miroir placide et rassurant qui cache l’inconnu inquiétant, vrai et imaginaire, qui guette et serpente.

Dans les eaux bleues du lac
Dans les eaux bleues du lac

Dans les eaux bleues du lac se posent les feuilles mortes, à l’automne. On les voit soudain tomber, décrochées de leur amant d’arbre, ballottées par le vent qui s’amuse d’elles. Elles virevoltent, elles disent adieu aux autres feuilles, aux arbres, à la forêt verte et sombre qui entoure le lac. Elles planent au-dessus de cette étendue parfois noire, la surplombent et la scrutent, hésitant quant à l’endroit exact où elles termineront leur dernière danse.

Dans les eaux bleues du lac
Dans les eaux bleues du lac

Dans les eaux bleues du lac se lisent les légendes anciennes, de celles que l’on conte aux enfants aux soirs d’hiver pour les effrayer et obtenir un peu de paix. Ces eaux renferment des barques englouties, des pêcheurs ahuris auréolés de leur réputation de noyé, et dont nul ne sait véritablement comment l’accident est arrivé. Les corps sont trop loin, les noms trop oubliés pour que quelqu’un se risque à sonder, pour les retrouver, les eaux bleues du lac.

Dans les eaux bleues du lac
Dans les eaux bleues du lac

Dans les eaux bleues du lac trempent les pieds des petits baigneurs, aventuriers plus que leur père et mère, que la fraîcheur saisit et, parfois, ne veut plus rendre. Des familles entières font le tour de l’étendue, dolents randonneurs que le dimanche dispose d’habitude à la torpeur. Des couples prennent des photographies, avides de rapporter chez eux le souvenir matériel de ces escapades d’amoureux, au bord du lac aux eaux bleues.

Dans les eaux bleues du lac
Dans les eaux bleues du lac

Dans les eaux bleues du lac remontent parfois des bulles d’air. Rares sont ceux qui surprennent ces explosions infimes, timides résurgences émergeant d’un voyage depuis les confins, éclatant de liberté et disparaissant sans n’avoir jamais vraiment existé. L’air des montagnes, si souvent loué, s’en trouve alors augmenté, ces bulles libérant en même temps un peu du mystère latent rapporté du lac aux eaux bleutées.

Dans les eaux bleues du lac

Dans les eaux bleues du lac est un monstre. Rien en lui n’est connu, tout en lui susciterait l’horreur s’il pouvait, un jour, être seulement vu. Et quand on connaîtrait le sort qu’il réserve à ses dîners, on tremblerait davantage de se savoir si proche de la mort. Lui non plus ne sait pas la pléthore de proies qui, là-haut, s’ébat et se divertit aux bords de ce qu’ils croient être un lac calme et joli. Ainsi va la vie, ainsi va le temps, dans cet accueillant lieu qu’est le lac aux eaux bleues.

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Published by lmvoyager - dans Auvergne
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11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 18:00

Ils portent la barbe et des lunettes de soleil. Leur sourire éclate de blancheur et de régularité. Ils ont les cheveux propres, rasés ou mi-longs, et leurs pantalons sont en jean ou bien colorés. Par style, par goût, leurs vêtements sont déchirés, troués. Finalement ils ressemblent à ces campeurs de fortune, à tous ces solitaires compagnons d'infortune.

Eux aussi portent la barbe, mais elle n'est pas taillée. Elle est longue, touffue, inégale, recèle parfois des souvenirs alimentaires de repas maigres et aussitôt avalés. Leur sourire est rare, car la vie est dure, car la solitude ne permet pas de sourire si souvent, car se savoir vulnérable n'est pas chose amusante. Leurs vêtements sont déchirés, mais ce n'est par choix. De plus, ils sont dépareillés mais ce n'est pas un problème : le goût de la mode passe à ceux qui n'ont rien à se mettre sous la dent.

Les anonymes du canal
Les anonymes du canal

Au réveil, au sortir de leur tente de polyester bleue, c'est l'eau immuable qu'ils ont sous les yeux. Il est cinq heures, dirait le chanteur, mais peu importe. Il peut être huit heures, neuf heures ou même quinze heures. Personne ne les attend. Aucune pointeuse ne signalera leur retard, aucune réunion ne pourra pas commencer si leur absence est constatée.

Les anonymes du canal
Les anonymes du canal

L'eau file droit depuis le bassin des plaisanciers jusqu'au canal de l'ancien terroir maraîcher. Mais ces hommes et ces femmes, délaissés dans la ville si nombreuse, ne la serpentent pas. Tout juste s'engagent-ils dans les rues adjacentes pour quêter la pièce ou le manger. Puis ils reviennent, près des ponts ou dessous, c'est selon la saison, retrouvant leurs quotidiennes habitudes comme tous les Parisiens.

Les anonymes du canal
Les anonymes du canal

Au printemps ou à l'été, le voisinage s'étoffe. Des jeunes gens, amis ou amants, assis sur les bords du canal, admirent les façades de l'ancien quartier populaire. Une bière ou un vin rosé, des gobelets de plastique, quelques amuse-bouches, des anecdotes et les histoires de la semaine, des rires, des clins d'œil, des discours, de la flamme. Et, à côté, les invisibles, les anonymes éternels, qui partagent dans leur coin le verre des amitiés disparues.

Les anonymes du canal
Les anonymes du canal

En hiver et aux jours pluvieux, quelques parapluies et manteaux chauds défilent sur le canal Saint-Martin. La nuit venue, des ambulances sans sirènes arpentent les lieux. A l'intérieur les paires d'yeux scrutent le désespoir. Du secours à offrir, mais peu de quémandeurs. Le froid pénètre les tentes, s'insère sous la peau, gagne peu à peu le cœur. Par méfiance ou par orgueil, certains parfois refusent, malgré les mains tendues, les dons infimes de chaleur.

Les anonymes du canal

Passant près de tous ces immobiles, les visiteurs, touristes, voyageurs et curieux passent et repassent, d'une rive à l'autre, d'un bout à l'autre, l'objectif photographique prêt à s'ouvrir au moindre instant parfait. On se presse aux écluses, on admire la technique, on se répand en louange sur la logique à l'œuvre, on fait éventuellement un signe aux vacanciers sur le bateau. Et on continue son chemin.

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Published by lmvoyager - dans Paris
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5 avril 2017 3 05 /04 /avril /2017 18:00

Sa démarche est hésitante, il chute à deux reprises : il est ivre. Aux fenêtres des maisons, les vieilles femmes et les bons pères de famille rient de lui. Dans le quartier, on le connaît bien. Il vient certains soirs faire la noce et boire aux tables, même s’il n’est pas invité, le rhum brûlant péché. Comme nombre de ses compères, il ne sait ni ne veut s’arrêter. La maréchaussée vient à point nommé et, sans ménagement, le conduit en de biens tristes appartements.

Au poste aussi, on le reconnaît. C’est Cyparis, pardi, notre fugitif. Les gendarmes s’exclament, se poussent du coude, désignent du menton celui qui s’est maintenant écroulé sur le béton. T’as pas voulu faire un mois seulement, t’en feras deux ou trois pour la leçon, qu’ils lui lancent. L’autre dort déjà. La belle soirée de mai est largement entamée. Au moins ceux du poste auront-ils quelque chose à raconter.

Quatre murs
Quatre murs

Un bruit d’orage a éclaté. C’est étrange car le ciel est clair, limpide comme l’est la mer, et la matinée ne saurait être gâchée par quelque mauvais air. Le marché est installé, les étals sont plein de couleur et de senteurs, Saint-Pierre bruit déjà de son affairement quotidien. D’un coup d’un seul il n’y a plus rien. La divine Pelée a tout emporté, tout brûlé, tout empoisonné. Des nuées suivent la coulée, ravageant ce qui aurait pu survivre. Rien, il n’y a plus rien.

Quatre murs
Quatre murs

Anéanties, les belles maisons saint-pierraises d’où sortaient les belles dames aux jambes si enviées. Eteintes, les lumières du port accueillant les navires de métropole et saluant le départ du sucre roi. Disparus, le théâtre, les beaux monuments, les rues propres où coule l’eau fraîche, morts absolument morts les marins en escale, les vendeurs de journaux, les médecins, les épiciers, les rémouleurs, les aubergistes, les nourrices.

Quatre murs
Quatre murs

Au fond de son cachot, ledit Cyparis suffoque. Un air brûlant emplit ses poumons, et de petits démons ardents se déposent sur sa peau, mordant ses chairs de mille dents terribles. Entre ses quatre murs, dans un air noirci comme aux jours de l’apocalypse, l’ancien bon vivant danse contre la mort, sautillant sur ce sol de feu où agonisent les charbons incandescents, ne pouvant pas même hurler car il risque d’avaler ce trépas enflammé qui harcèle son ultime victime.

Quatre murs
Quatre murs

Lorsqu’il se réveille, il ne sait si c’est le jour ou la nuit. Les murs sont noircis, un silence absolu emplit le réduit. Cyparis veut appeler mais sa gorge le met au supplice. Il persévère, ne sachant vraiment s’il est en vie ou bien s’il se trouve aux portes de l’enfer ou du paradis. De cela il doute, n’ayant, de sa vie, jamais été homme sans reproche. Ses cris, où affleurent les larmes qui ne peuvent couler de ses yeux, attirent les secours. On déblaie, on le retrouve, le corps supplicié, le regard apeuré, implorant en silence qu’on le soulage.

Quatre murs
Quatre murs

C’était un prodige accompli par le diable en personne. Quiconque serait venu aurait vu une baie certes ravagée mais vierge, comme si Saint-Pierre n’avait jamais existé. Seul Cyparis et un autre marchand miraculé en témoigneraient désormais, mémoires survivantes d’une cité à la réputation de perle, merveille caraïbe engloutie en de sombres nuages et en des tempêtes de flammes. Au loin se pressent reporters et hommes d’affaires, flairant l’argent dans les débris, comptant sur Cyparis pour leur conter la ruine de ce pays.

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Published by lmvoyager - dans Martinique
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30 mars 2017 4 30 /03 /mars /2017 18:00

A douze zéro zéro, nous sortîmes sur le tarmac rendu brûlant par la matinée d’un printemps déjà doux. Le Heinkel nous attendait, monture terrifiante et dont le magnétisme agissait fortement. Notre pilote était expérimenté et, pourtant, je le vis frémir d’impatience, de fierté et d’émotion en voyant ce rapace de métal, prédateur aux hélices insensibles au léger vent qui balayait l’aérodrome. A sa suite nous montâmes dans le ventre de la bête.

Nous étions quatre à bord : le pilote, son assistant, le mitrailleur et moi. J’avais, comme nous l’avait dit le général, le rôle principal dans cette opération, tel un comédien dans une pièce de théâtre. Mais je savais que, lors de cette représentation, je n’aurais guère d’applaudissements et que je ne me vanterai jamais d’avoir fait ce que nous nous apprêtions à faire. Lorsque les moteurs se mirent à vrombir, cependant, mon cœur battit d’excitation, et je sus, en regardant les autres, que ce sentiment était partagé.

La mort au petit jour
La mort au petit jour

Nous décollâmes de la base à douze vingt, car les mécaniciens avaient effectué les derniers réglages sur les appareils. Je regardai par le hublot et vis notre escadrille, comme une gigantesque manifestation de la mort. Evidemment, mon exaltation ne fit que croître, mais je n’osai rien en dire au mitrailleur, transi de froid dans sa capsule car il recevait le vent glacé des altitudes. Il n’était concentré que sur ses doigts dont il lui fallait conserver la maîtrise pour ainsi nous protéger.

La mort au petit jour
La mort au petit jour

Nous arrivâmes en vue du port ennemi à treize zéro zéro. Le pilote me dit de me préparer, alors je me plaçai au-dessus de la trappe que j’ouvris avec beaucoup de difficulté. Mon masque, qui me permettait de respirer, n’empêchait pas que je sentisse l’engourdissement de mes oreilles et d’une partie de mon visage. Je scrutai le vide où défilaient les champs et les canaux. C’est à peine si j’entendis le mitrailleur qui, sorti de son coin, allait m’aider à larguer le feu démoniaque.

La mort au petit jour
La mort au petit jour

Rotterdam paraissait être un port florissant, si j’en jugeai par l’étendue de ses installations. Du centre de la ville je ne distinguai rien d’autre que des rangées d’immeubles, lesquels convergeaient vers les canaux multiples qui couraient autour de la Meuse mourante, comme des enfants turbulents autour d’une vieille femme lasse. Ni le mitrailleur, qui s’était penché sur le vide, ni moi ne pûmes distinguer un être vivant. Nous allions bombarder des pierres.

La mort au petit jour
La mort au petit jour

L’assistant du pilote se retourna. De la main, il nous fit un signe qui signifiait le verdict de mort pour la cité. Aussitôt nous nous mîmes au travail. Par dizaines, nous larguions des bombes grises dont les seules couleurs étaient le rouge et le noir du svastika. Dans notre effort physique, nous ne regardions pas les trajectoires de ces objets maudits, mais innocents encore, porteurs de sang et porteurs de mort.

La mort au petit jour
La mort au petit jour

Il était treize trente quand nous survolâmes la mer. Elle était immense et paisible, étrangère à ce que nous venions de faire et au déluge d’acier et de feu qui s’abattait sur Rotterdam. Notre pilote vira pour retourner vers notre base. Le mitrailleur était retourné à son poste, attentif aux attaques dont nous pouvions être les victimes. A l’avant de l’appareil, le pilote et son assistant regardaient droit devant eux. Quant à moi je ne pus éviter de me pencher sur l’enfer. Puis je refermai la trappe et fermai les yeux, apaisé.

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24 mars 2017 5 24 /03 /mars /2017 19:00

Jacques est un vieil homme. Il porte sur la tête un béret au motif écossais et sur les épaules une courte veste d’un bleu qui rappelle celui que, jeune homme, il endossait en tant qu’ouvrier. Epoque bénie, époque maudite, celle de la jeunesse et celle du bruit, des machines, des dix heures à trimer. Il se souvient qu’il voulait être gardien de phare en ce temps. Ou partir à la pêche à la baleine. Il ne sait plus très bien.

Jacques s’occupe de son jardinet, en été comme en hiver. Là c’est l’automne, alors il ratisse les feuilles mortes, les entasse en un petit tas qu’il emportera, plus tard, sur son tas de fumier. Le temps est doux, il en profite. Sa femme, si elle était encore là, lui dirait qu’il faut se couvrir. Elle s’inquiéterait. Elle n’est plus là, sa veste est ouverte et le vent s’y glisse. C’est si agréable de travailler en plein air.

Des pages d'écriture
Des pages d'écriture

Les oiseaux batifolent dans le tas de feuille. Vous allez voir ce que vous allez voir, dit le vieux paysan. Il leur promet la bêche, la fourche, tout, enfin, qui pourrait les faire fuir. Les blesser, il ne veut pas. Simplement leur faire passer le message que le jardin n’est pas un terrain de jeu. Le voisin de Jacques passe la tête par-dessus le muret et le salue. Jacques le salue en retour. Pour faire le portrait d’un oiseau, lui dit-il, il faut peindre d’abord une cage avec une porte ouverte. Le voisin est un homme étrange.

Des pages d'écriture
Des pages d'écriture

Il est étrange car il est connu. Ou peut-être est-ce l’inverse. Étrange : Jacques se reproche de qualifier ainsi ce voisin, un poète, croit-il, qui, à vrai dire, est charmant en toute occasion. Toi aussi, on t’a qualifié d’étrange. Etrange étranger, qu’on le désignait, à Alicante, lorsqu’il était marin et qu’il s’y arrêtait pour se reposer et pour se divertir. Pour aimer aussi, de belles femmes brunes à la peau mate et à l’odeur enivrante, des femmes comme il n’en avait jamais vu ni à Omonville ni dans toute la Normandie.

Des pages d'écriture
Des pages d'écriture

L’une d’elles l’avait marqué dans sa chair. Barbara. Barbara. Parfois il se répète ce nom qui éveille les soirées délicieuses, le temps perdu dans les draps trempés, tout ce temps gagné à aimer cette femme. Barbara. En rentrant, il était rentré dans le droit chemin. Dans ses tristes soirées, il y pensait comme à des sables mouvants dont il ne pouvait s’extraire. Puis il avait eu des projets plein la tête, dont le plus fou était de commencer l’école des Beaux-Arts. Et la vie l’avait rattrapé.

Des pages d'écriture
Des pages d'écriture

Aujourd’hui, il ne regrette rien. Il possède sa maison, il jouit de sa liberté. S’il a beaucoup aimé les femmes, il s’est aussi toujours méfié des hommes. Seul son voisin, l’homme étrange, qui noircit d’écriture des pages blanches et compose de la musique avec des mots, l’attire comme un feu, immense et rouge, crépitant dans l’âtre aux soirs glacés. Le voisin est également un amoureux tranquille, un démiurge du quotidien, un laborieux vieillard.

Des pages d'écriture
Des pages d'écriture

Jacques essaie d’entamer une conversation avec son voisin. Il s’appelle Jacques, lui aussi. Jacques, l’ancien ouvrier, l’ancien marin, ne sait pas parler aux gens. Il dit que c’est bien, et aussitôt jette des regards autour de lui. Vous n’êtes pas bavard, lui dit l’autre. Je suis comme je suis, répond-il, comme un cancre des relations sociales. Vous pourriez venir boire un café, un jour ou l’autre, dans ma maison. Sans faute, répond Jacques. Puis il reprend son râteau, et continue son calme combat contre les oiseaux.

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Published by lmvoyager - dans Normandie
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18 mars 2017 6 18 /03 /mars /2017 19:00

Rien à faire, sa tête ne passait pas. Il avait beau forcer depuis plus d'une dizaine de minutes, sa tête, son énorme tête, que ses capitaines moquaient gentiment lors des soirées à la belle étoile, et surtout loin de lui car il avait horreur d'entendre ses hommes rire de lui, et un jour il en avait tué un de colère, sa tête, donc, ne passait pas par la mince ouverture laissée dans la muraille par une bombarde.

Il devenait désespéré. Lui, le grand capitaine du roi, l’intraitable Forte-Epice, redouté à travers tout le duché, savait que le duc s'en revenait, fortement accompagné, et que sa tête à lui, qui présentement ne passait pas dans le trou béant dans la muraille, était mise à prix. Sa conscience intime du danger l'avait conduit à se trouver dans une telle situation : à quatre pattes, tel un chien, essayant de passer son corps très fort dans une ouverture aux proportions d'un enfant.

La vile échappée
La vile échappée

Les quelques hommes de confiance qu'il avait soigneusement choisi optèrent pour le sortir de ce mauvais pas. Ils le tirèrent à eux, faisant fi de ses protestations étouffées, car nul ne devait savoir dans la place qu'il fuyait, et le raisonnèrent. D'autres sorties existaient : c'était la leur chance à tous, car si le Bourguignon les trouvait, il les châtierait ; si c'était par leur propre compagnie, leur sort ne vaudrait pas mieux.

La vile échappée
La vile échappée

Dès lors, ils conduisirent Fort-Epice à un endroit où la muraille, plus basse, permettait que l'on la passe. A trois, ils soulevèrent le fier capitaine, dénué de son armure, jusqu'au faîte du mur. Quelques minutes durant, Fort-Epice tâcha d'élever son corps mais ses mains, qui avaient massacré des guerriers, qui avaient ordonné qu'on coupât les nez et les oreilles de tant de vilains, ne pouvaient donner succès à son effort.

La vile échappée
La vile échappée

Tandis qu’il pleurait amèrement, on entendait au loin la piétaille qui festoyait. C'était le peuple qui régalait, ces bourgeois et ces paysans surpris dans leur quiétude, chez qui la troupe se servait allègrement pour bâfrer et s'enivrer tels des pourceaux qu’on avait mis avant à la diète.  Les hommes de confiance, désolés autour de leur chef apathique, conversaient pour ne rien dire. Puis, l'un d'eux eut une idée : il connaissait une issue certes odorante mais qui serait, sans nul doute espérait-il, efficace.

La vile échappée
La vile échappée

Dans l'une des tours, dominant la vallée du Cousin, à l'extrémité opposée du quartier des Bourguignons, des travaux avaient commencé. On creusait pour le lieutenant un trou d'aisance dont les offrandes tombaient à pic sur les rochers lisses. Ni une ni deux, on mena le terrible Fort-Epice, reniflant tel un enfant, sur les lieux prometteurs. A travers la tour vide, on le poussa dans la salle aux immondices perdues.

La vile échappée

On noua autour de la poutre une corde qu'on jeta dans les abysses des latrines. Puis Fort-Epice, d'habitude fier et arrogant, écarta de ses bras tremblants ceux qui lui barraient le chemin. Il annonça, la voix chevrotante, qu'il voulait s'assurer de l'absence de danger, ce qui justifiait qu'il passât le premier. Frottant les murs et raclant les sur ceux-ci les salissures, Fort-Epice ne s'y couvrit pas que de honte. Mais son audace fut récompensée : posant le pied en bas, il n'attendit point son reste et détala.

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12 mars 2017 7 12 /03 /mars /2017 19:00

Bonsoir Madame, bonsoir Monsieur. Veuillez vous donner la peine d’entrer dans la maison de mes maîtres. Ils ne devraient désormais plus tarder. Mais, je vous prie, chargez moi de vos manteaux, vestes, écharpes et chapeaux. Madame, si vous nous permettez, nous vous aiderons à ôter vos gants. Joséphine, s’il te plaît, aide donc Madame ! Monsieur est-il à l’aise maintenant ?

Comme je vous le disais, Monsieur et Madame devraient rentrer très prochainement. Ils sont allés saluer monsieur le Maire, dont la fille a accouché cette nuit même d’un petit garçon. Vous connaissez monsieur le Maire ? Bien sûr, bien sûr. Durant leur absence, Monsieur et Madame m’ont demandé de vous faire visiter la demeure. Mais, je manque à tous mes devoirs ! Voudriez-vous un rafraîchissement ? Joséphine !

Les hôtes de ces bois
Les hôtes de ces bois

Vous avez vu le vestibule, voyez maintenant le salon. Monsieur a l’œil : le bois est souverain en cette maison. Ce sont les essences les plus rares, les plus précieuses qui intéressent mes maîtres. Mais vous aurez compris qu’il ne s’agit que d’un humble hommage à la nature. Le bois, a l’habitude de dire mon maître, est tout ce que l’homme avait aux premiers âges. Vous conviendrez que, eu égard aux siècles passés, nos artisans ont le mérite d’avoir très largement progressé.

Les hôtes de ces bois
Les hôtes de ces bois

Madame, je ne peux répondre à votre question concernant ces artistes et leurs noms. Tout ce que je sais, c’est que mes maîtres ont appelé les plus nobles marqueteurs et ébénistes, et que j’ai eu l’honneur de tenir les mains de ces hommes qui sont aussi poètes que sculpteurs. A vrai dire, l’ambition était de vivre ici en l’art. Le mobilier ne suffisait donc pas, et tout le quotidien s’imprègne d’un émerveillement certain : la vaisselle, les luminaires et jusqu’aux éléments les plus triviaux révèlent de nos journées tout le beau.

Les hôtes de ces bois
Les hôtes de ces bois

Madame a remarqué les vitraux. Ils sont l’œuvre de maîtres verriers, héritiers du Moyen Âge, célébrant les dieux païens des saisons et les déesses des floraisons. Remarquez encore, Madame, les lustres. Arachnéen, c’est le mot : on dirait qu’un insecte aux pattes étirées et mates s’est, pour ainsi dire, fossilisé et garantit, par sa trouble présence, la quiétude des dîners. Je dois admettre, à compte personnel, que je frémis toujours quand j’entre dans la pièce pour servir ; mais toujours Monsieur sait me rassurer de son rire.

Les hôtes de ces bois
Les hôtes de ces bois

Passez, je vous prie, dans la chambre à coucher. N’ayez crainte, Madame, vous ne surprendrez aucun jeu galant. Madame y voit un chat, Monsieur une chouette ; ils dorment donc en pleine forêt, entourés de la douce affection du monde. Si vous avancez, vous vous trouverez dans la chambre d’amis où, après le souper, vous vous retirerez. Je vois que Madame est déjà charmée. Joséphine, prépare donc les draps !

Les hôtes de ces bois
Les hôtes de ces bois

Veuillez excuser sa maladresse, elle débute et doit apprendre. Mais, suivez-moi, je vous en prie. Voilà le bureau de Monsieur ; cependant il y contemple davantage ses atours qu’il n’y travaille ou n’y écrit. Ou, alors, c’est pour féliciter tel artiste dont il a éprouvé les talents. Je crois cependant que Monsieur et Madame sont de retour. Joséphine, la table est-elle dressée ? Je descends, mais vous pouvez prendre votre temps ; tout cela ne s’apprécie vraiment qu’à l’aune des heures paressées.

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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 21:00

Route humide que la pluie vient de quitter. Les nuages sont encore bas et lourds, ils sont gris et menacent d’à nouveau déverser la tristesse des averses longues. Nul autre bruit que celui du vent dans les feuillages fournis du massif forestier, nulle autre mélodie que celle du chant des oiseaux reprenant voix après le déluge. Un calme rare, puissant et inquiétant, duquel on ne s’affranchit pas, qui nous prend et nous contrôle et nous dicte nos pas.

Arrêt forcé sur le bas-côté car un mirage est apparu. Besoin irrépressible de vérifier, de solidifier la réalité et de s’enfoncer dans cette verte atmosphère. Les cieux s’éclaircissent, les vapeurs d’eau s’échappent du goudron noir, une lumière nouvelle montre le chemin. Petit chemin de terre qui s’enfonce dans la forêt, caillasses éparses qui gênent le pied, descente délicate à contre-flanc de colline.

Juste pour dire
Juste pour dire

C’est bien un château, les yeux n’avaient pas trompé. Au premier regard, des ruines qui ne supportent le temps que par miracle, des bouts de murs branlants sur lesquels chaque oiseau qui se pose est une menace. La terre est encore humide ; elle exhale son odeur habituelle et rassurante pour qui a grandi à la campagne. Tout à coup, vent frais. Déboule des cimes, se réfugie au creux des pierres. Frisson.

Juste pour dire
Juste pour dire

A mesure, le château offre sa complexité. Tours incomplètes, portes solitaires, arc brisés, escaliers vers le néant. Exploration curieuse et néanmoins prudente ; la glissade pourrait être douloureuse. Quelques corbeaux sur les arêtes, l’œil torve, le corps dressé, croassent avant de s’envoler. Peut-être les esprits de corps anciens, animaux ou humains, hantant ces pans qu’ils connaissent si bien.

Juste pour dire
Juste pour dire

Dédale minéral, labyrinthe de cachettes séculaires. Crainte de voir quelque fantôme surgir, arbalétrier ou épéiste, ou peut-être un animal dont c’est le repaire et qui défendrait icelui contre quiconque voudrait l’en extraire. Sur la droite, un muret couvert d’herbes sauvages ; sur la gauche, un tour éventrée. Âtres sans feu, opes sans poutre, bancs sans dame qui y tissent et y parlent.

Juste pour dire
Juste pour dire

Tout autour, un océan vert. Le vent fait des vagues qui s’échouent sur d’invisibles plages. Ecume faite d’odeurs de sous-bois qui montent paisiblement aux murailles. Tranquille poliorcétique, envie de se joindre à l’assaillant. Quand même, on se réfugie derrière les barreaux usés d’une ancienne salle, on s’assoit sur un banc de pierre, froid et depuis longtemps solitaire. Un regard par l’ouverture : vertige séculaire.

Juste pour dire
Juste pour dire

Images qui viennent, surgissent, habitent les tours de Merle. Spectres hagards que le voisinage du bitume égare, que la marée vert clair du printemps afflige, que l’absence des échoppes et des masures perd. Forteresse vide que la brise parcourt, que la poésie occupe maintenant comme une maîtresse qui y a toujours été souveraine. Dernier regard en arrière. Ouverture automatique des portes. Démarrage en côte.

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Published by lmvoyager - dans Limousin
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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 19:00

Ses mains tremblaient comme celles d’un jeune homme craintif. Tenant à la main cet instrument qu’il avait mis des années à fabriquer, et bien plus encore à imaginer, monsieur Sax regardait, interdit, la foule massée devant la scène, foule silencieuse et fort nombreuse dont les milliers de paires d’yeux le regardaient, hypnotisées et immobiles. Monsieur Sax fit un pas en avant, ce qui fit frémir les poitrines des hommes et des femmes réunis à ses pieds, tels d’impatients idolâtres.

La bonne idée qu’a eu le bourgmestre, pensait à l’instant monsieur Sax, de me demander de jouer un morceau. Lui, le créateur, l’ingénieur des mélodies, le passionné des cuivres, il ne savait guère que jouer chez lui où nul ne pouvait surprendre les fausses notes. Et pourtant il était là, les jambes flageolantes, la gorge sèche et le souffle court, pareil à un enfant lors de son premier concert au conservatoire et qui a soudainement oublié la partition.

De cuivre et de vent
De cuivre et de vent

Il ne pouvait point décevoir, cependant, car face à lui les mains se joignaient et se serraient dans l’attente d’un son. Il rentra ses lèvres, porta le bec à sa bouche et plaça ses mains incertaines sur son instrument. Pour sa propre commodité personnelle, il ferma les yeux et se transporta en son appartement parisien, où il recevait d’habitude ses amis compositeurs et musiciens, lesquels s’enquéraient régulièrement de ses dernières trouvailles. Il souffla enfin.

De cuivre et de vent
De cuivre et de vent

Quelle heureuse idée ai-je eu de venir ici, de répondre à l’invitation du bourgmestre et des édiles, grommelait intérieurement ledit sieur Sax. Lui, l’enfant de Dinant, la cité aux clochers à bulbe, avait été reçu princièrement par les plus nobles autorités qui avaient loué sa notoriété et son génie. On avait évoqué quelques anecdotes relatives aux jeunes années, on se souvint des premières expériences, on s’était félicité d’avoir pressenti, dès cette époque, les promesses d’un jeune homme de qualité.

De cuivre et de vent
De cuivre et de vent

Une horrible sensation, lentement, l’envahit. C’est que les sons sortaient étrangement, grincements plutôt que délices harmoniques. Monsieur Sax songea à ses anciens professeurs, qu’il avait ravis par des airs de flûte aux temps de sa jeunesse. Il les pria, en lui-même, de les excuser de ce spectacle si disgracieux, et il eut le désarroi de croire reconnaître l’un d’eux dans cette assemblée de malchanceux.

De cuivre et de vent
De cuivre et de vent

Déjà, en arrivant, il avait entendu les murmures des rumeurs renaissantes. Il était l’objet des regards étonnés d’aïeux qui plissaient les yeux, tâchant de sonder dans ce visage d’homme les traits héréditaires de l’ancien facteur du roi. Le bourgmestre, d’ailleurs, n’avait pas hésité à rappeler l’histoire familiale, attribuant les mérites d’aujourd’hui aux antiques vertus mosanes. Monsieur Sax n’avait pas protesté, heureux, il est vrai, des attentions qu’on lui marquait.

De cuivre et de vent
De cuivre et de vent

Revenant à son malheureux temps présent, monsieur Sax réalisa que son souffle s’était tari. Un silence pesant était tombé. Monsieur Sax constata qu’il ne tremblait plus et que son cœur ne semblait pas si affolé. Il scrutait les visages innombrables qui le scrutaient en retour, ne sachant vraiment si c’était là la fin du récital. Tout à coup, une clameur retentit. Des applaudissements, des cris, des rires, une fête formidable à vrai dire, un triomphe inattendu : sa gloire décidément assurée, monsieur Sax consentit au bis consacré.

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Published by lmvoyager - dans Belgique
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