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5 janvier 2017 4 05 /01 /janvier /2017 19:00

Cela fait presque un demi-siècle de vie commune, pensait le vieil homme. Cependant il voyait partir l’homme qu’il avait connu enfant et qui, désormais, passait pour un grand écrivain. La démarche pataude, celui-ci marchait en soufflant, retournant à sa vie parisienne agitée, quittant la quiétude habituelle de Saché. Ayant fait ses adieux, il ne se retourna point sur le débris de château. Le vieil homme, lui, rejoignit la bâtisse sans un mot.

Les mois d’été commençaient et la maisonnée voyait partir celui qui, de sa visite, les avait honorés. Le vieillard, propriétaire des lieux, sonna le souper. Déjà il soupirait de l’absence de son hôte, ami et presque parent. Il eut soudainement envie d’une partie de whist, et se résolut déjà à ne pouvoir la satisfaire. Le laquais, à côté, attendait les nouvelles instructions. D’un geste de la main, il ordonna de débarrasser la table, se leva, et se dirigea vers la porte donnant sur le jardin.

Le lys qui se fane
Le lys qui se fane

Les années se succédaient et le château semblait le même que vingt-cinq ans auparavant. A cette époque un jeune homme était arrivé, se disant journaliste et homme de lettre. Malgré son orgueil et le défaut que la jeunesse a parfois de renier ses origines, le jeune Honoré revint les années suivantes. Comme une habitude, il passait là les mois les plus chauds dans la torpeur des corps et le bouillonnement de l’âme.

Le lys qui se fane
Le lys qui se fane

Le vieillard se rappelait maintenant, sur son banc de bois faisant face à la forêt clairsemée, les soirées où les cartes s’abattaient sur la table du salon. Une épaisse fumée embrouillait les regards, et les petits verres d’alcool fort finissaient de griser les stratégies les plus élaborées. Mais dès que l'aube pointait, les premières lueurs du jour éclairaient l'écrivain qui, à sa tâche dédié, noircissait les pages blanches.

Le lys qui se fane
Le lys qui se fane

Jamais il n’avait perdu ses illusions. Il travaillait comme un damné, faisant mieux que l’état civil, car il agissait en démiurge, créant des vies dont il décidait de la destinée parfois funeste, parfois fameuse. Il imaginait des grognards glorieux et anonymes, blessés dans leur cœur par une progéniture ingrate ; il croquait les ambitions démesurées de provinciaux aux dents longues voulant tout à la fois goûter aux plaisirs du monde et mordre quiconque essaierait de les en empêcher.

Le lys qui se fane

Non content d’écrire la vie des autres, Honoré de B. s’ingéniait à donner à la sienne des allures de roman. Homme tranquille, il jouissait des journées simples passées au bois et à travers champs. Homme de passion, il courtisait les femmes, s’amourachant d’une veuve puis d’une noble et belle Polonaise. Le vieil homme se souvenait des descriptions enflammées de l’écrivain qui s’enthousiasmait d’un sourire et se désespérait d’un baiser.

Le lys qui se fane
Le lys qui se fane

C’est vers elle, d’ailleurs, qu’il partait en ce jour d’un été pour le moment maussade. Balzac retournait à Paris où crépitaient les fusils et sifflaient les balles. Il avait confié au vieil homme que ses pensées n’étaient que pour sa tendre brune, et qu’à l’écriture elle-même il devenait un étranger. Ce finissant, il avait éprouvé comme un malaise, et le vieil homme avait offert son bras pour le soutenir. C’est l’amour, disait l’écrivain, qui condamne mon indolence et se rappelle à moi. Et, toussant avec force, il était parti en souriant.

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