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10 juin 2017 6 10 /06 /juin /2017 18:00

Deux mois déjà que les têtes tombaient. Ceux qui utilisaient ce terme oubliaient probablement que les têtes ne tombaient pas seules et que les condamnés, allongés sur le ventre, subissaient la décapitation par l'odieuse machine d'un docteur parisien. C'était à se demander ce que l'on faisait des corps et de leurs têtes, si dans la tombe, même commune, les deux parties séparées de force retrouveraient leur union. On ne pouvait décemment par se présenter aux saints de cette façon.

De tous les côtés, l'insurrection couvait. La guerre menaçait aux frontières et, pour y faire face, on recrutait tous les hommes de toutes les paroisses. Quant à ceux qui rechignaient, qui rouspétaient, qui même ne couraient pas aux armes pour la patrie, ils étaient d'abord suspectés puis interrogés et, finalement, dans tous les cas ou presque, invités à s'allonger pour être décollés. La méthode, fatalement, faisait des mécontents. A Rennes, on considérait les jacobins comme de bien tristes garnements.

Le dompteur de fauves
Le dompteur de fauves

La vie continuait, naturellement : il fallait manger, boire et travailler. Mais les habitants passaient maintenant en frissonnant quand ils longeaient les casernes et les prisons. La ville avait pris le mauvais parti : les montagnards instauraient désormais une loi terrible, noyant de sang les rues leur étant réputées contraires. La peur, alors, tenaillait les estomacs. Si l'on s'attristait, on ne s'étonnait plus de ne plus croiser, au hasard du marché, le vendeur de légumes qui avait le malheur de trop parler.

Le dompteur de fauves
Le dompteur de fauves

La voilà, la terreur. Un monstre hideux qui croque ses victimes, une bête sournoise qui s'invitait dans les maisons et dans les esprits. Frappant, sans crier gare, dans le silence d'une nuit ou l'apparente sécurité du jour, elle emmenait ses élus vers l'autre monde sans possibilité de recours. La justice était si aveugle qu'elle ne voyait plus les massacres. A côté de la bête, ses serviteurs psalmodiaient les mots d'égalité et de liberté mais leurs mains serraient les cous qui les répétaient.

Le dompteur de fauves
Le dompteur de fauves

Un homme, cependant, fit face à la bête. Il avait été un marchand réputé au sein de la cité, notable officieux avant de devenir officiel, voix de la ville face aux plus hautes autorités. Partisan de la révolution, il avait à cœur que les barrières anciennes rompent enfin. Mais le prix à payer ne pouvait être celui de la compromission. On avait crié, dans les plus nobles assemblées, les mots les plus forts : aujourd'hui ils servaient d'armes à ceux qui détenaient les clés.

Le dompteur de fauves
Le dompteur de fauves

Lorsque l'hydre à mille têtes lui présenta une liste de concitoyens devenus, par la force des mots, des ennemis, il la regarda longuement. Lui, Leperdit, connaissait ces noms : issus des petits métiers, de la guilde des marchands, des élites bourgeoises, c'était les noms qui avaient accompagné sa vie : de labeur, de famille, de quartier, de cité. D'un trait de plume, on les condamnait. D'un filet d'encre, on niait jusqu'à leur dignité.

Le dompteur de fauves
Le dompteur de fauves

Alors, serein et assuré, il dédaigna la liste. Bourreau n'était pas son métier, ni même celui de juré. Parmi les plus exaltés de sa compagnie, certains assurèrent qu'il déchira le maudit papier. Ce fut plus simple : il le refusa. Si ses idées étaient les bonnes, il n'était toujours qu'un homme. La fonction divine ne pouvant être tenue ici-bas, il tâcha de rassurer et de panser les plaies que la bête avait causées. En domptant la bête, il sauva son nom. Et toujours, sur une place, demeure celui qui opposa à l'horreur un simple : non.

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