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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 18:00

Lorsque Jocelyne arriva sur le port, elle vit qu'il n'était pas encore arrivé. Il faut dire qu'elle était partie en avance, encore piquée qu'elle était par la remontrance subie la veille. Elle s'était donc levée un quart d'heure en avance, et avait pris soin d'aller nourrir les bêtes avant de se préparer elle-même. Monsieur, en effet, détestait qu'on sente la volaille, ainsi qu'il le proclamait devant ses convives, en regardant Jocelyne d'un œil sévère.

Il était huit heures et c'était une agréable journée de printemps qui commençait. Sur le port, de nombreux bateaux attendaient encore leurs marins pour quêter le poisson. C'était une forêt touffue de mâts que densifiaient encore des voiles blanches que le vent, toujours au rendez-vous, gonflait de son invisible présence. C'était surprenant que de voir tant d'esquifs encore à quai : mais l'explication fut entendue par Jocelyne au hasard d'une conversation à laquelle elle ne prenait pas part : la houle, ce matin, avait été particulièrement mauvaise.

Les rails du labeur
Les rails du labeur

Mêlée aux badauds qui fumaient en scrutant l'horizon, distinguant au loin un blanc signal qui signifierait le retour des courageux (ou des inconscients) qui avaient quand même, malgré le risque, navigué dès l'aube, une foule de petites gens se tenait, compacte et disciplinée, patiente et presque silencieuse, en retrait du port. Jocelyne, naturellement, se dirigea vers ce groupe d'une quinzaine de personnes parmi lesquelles elle serait, comme le vent, bientôt invisible.

Les rails du labeur
Les rails du labeur

Elle songeait à ses travaux de la journée quand une cloche la ranima soudain. La menue foule, comme un seul homme, se recula. Le tramway arrivait. Il longeait les devantures du Tréport qui vantaient qui des articles de mercerie, qui du cirage, qui de beaux légumes et de tendres fruits. La machine s'arrêta et tous montèrent. A l'avant, le wattmen semblait imperturbable tandis qu'à l'intérieur, un receveur examinait les tickets.

Les rails du labeur
Les rails du labeur

Toutes les places assises étaient occupées. Jocelyne, jouant de son joli minois, lançaient des œillades jalouses aux messieurs les plus chanceux. Mais cela eut peu d'effet. Digne, et un peu vexée, elle releva la tête, passa vers l'extérieur. Une légère secousse signifia le départ du tramway. Il passa devant la rampe du musoir qui conduisait vers l'église. Jocelyne s'y était rendu l'avant-veille. Là-bas, au moins, pensa-t-elle, les messieurs se levaient pour une dame.

Les rails du labeur
Les rails du labeur

Sur la rampe, des femmes en chapeau croisaient des charretiers qui, péniblement, poussaient leur labeur. Se tenant sur la balustrade, Jocelyne profitait des embruns qu'apportait une brise étonnamment légère, comme si la nature n'avait plus de souffle après avoir condamné la mer à la solitude. Elle vit alors surgir, descendant en trombe, son frère qui travaillait depuis six heures. Il devait remonter de plein fûts jusqu'à la place de l'église, tout là-haut. De la main elle lui fit un signe mais lui, suant et haletant, ne prenait garde qu'à ne pas trébucher.

Les rails du labeur
Les rails du labeur

Un bruit sourd puis des striures grisées indiquèrent le passage du pont tournant. Jocelyne, qui était à l'arrière de la baladeuse, voyait maintenant s'éloigner le Tréport. Les maisons coiffées d'ardoise, le sanctuaire puissant et serein et la falaise, protectrice et blanche, composaient un tableau d'éternité. La jeune domestique n'eut pas le temps de s'émouvoir. Déjà le tramway arrivait à Mers. Une journée de dur labeur commençait désormais.

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