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13 novembre 2017 1 13 /11 /novembre /2017 19:00

Pardonnez, cher ami, que je ne respecte pas les formes épistolaires d’usage mais je veux vous conter ici l’aventure qui m’est arrivé hier. L’émotion a été si vive qu’à l’écrire, j’en ressens encore un frisson et, en même temps, une grande envie d’en rire me prend car j’étais prévenu, et par vous en somme. Vous connaissez mes activités ; sachez seulement que je devais me rendre à Vannes pour y conclure une affaire et que, délaissant pour cette fois la mer, je me trouvai dans la petite cité de la Roche-Bernard.

J’arrivai au soir, c’est-à-dire avant-hier, épuisé par une journée de route et bloqué dans ma progression par le passage de la Vilaine. La rivière revêt ici ses habits de fleuve, large et placide, prête à jeter ses eaux douces dans l’immense inconnu. Je fus d’abord étonné par le site lui-même, que vous m’aviez vanté lors de l’un de nos dîners. Un seigneur ou un guerrier n’aurait pu manquer cet éperon rocheux qui domine l’onde, s’adjugeant tout aussi bien une place de sûreté et un octroi pour vivre.

Vilain passage
Vilain passage

Après m'être restauré dans l'une de ces auberges poisseuses que m'ont fait connaître mes voyages, je décidai d'aller sur le port pour négocier pour le lendemain mon passage Là, je trouvai, comme je m'y attendais, l'agitation inhérente à ces lieux de transit ainsi qu'une faune toujours colorée qui semble manier aussi bien le verbe haut que, si besoin est, la dague et le couteau. Observant et me fiant à mon instinct, je choisis un homme dont la malhonnêteté ne m'apparut point trop saillante.

Vilain passage
Vilain passage

L'homme connaissait son affaire. Nous nous mîmes rapidement d'accord et j'allai me coucher l'esprit apaisé. La tenancière me salua d'un air entendu et gourmand auquel je ne répondis pas, évidemment. Le lendemain, j'allais retrouver mon passeur sur le port. La première surprise fut mauvaise : il était en retard. Cinq de ses passagers, dont j'étais, l'attendaient sur la jetée tandis que d'autres embarquaient et, même, débarquaient de l'autre côté de la Vilaine.

Vilain passage
Vilain passage

Il arriva enfin. Nous comprîmes, à sa démarche, qu'il avait passé la nuit à boire et il titubait si méchamment qu'il faillit, à deux reprises, se rompre le cou. Malgré son ivresse, il n'oublia pas de ramasser nos écots et nous fit alors embarquer dans une barque qui n'était pas celle que j'avais aperçue la veille. Celle-ci menaçait de couler, et d'autant plus que notre capitaine ne prenait aucune précaution pour garantir l'équilibre de l'embarcation, pesant à chaque pas de tout son poids sur les planches qu'on aurait dit pourries.

Vilain passage
Vilain passage

L'un de mes compagnons d'infortune, un vieillard sec et barbu, ne semblait pas s'émouvoir de la situation. Je tâchai de l'imiter tandis que les trois autres me jetaient, à moi qui, par mes habits et mon parler, leur paraissait probablement être un notable d'une lointaine contrée. Je ne voulais point perdre de ma prestance : je souriais. Mais au milieu du fleuve, ce maudit capitaine s'arrêta soudain de manœuvrer : il exigeait, pour l'autre moitié du chemin, la somme que nous avions déjà payée.

Vilain passage
Vilain passage

Nous protestâmes, évidemment : il s'écroula, lourdement. Dormant, ou faisant semblant, il ne répondait plus à nos lamentations. La comédie dura une bonne heure. Enfin nous cédâmes. Je dis nous mais il faudrait dire je, car je fus forcé de payer pour mes compagnons, manants sans grandes ressources. Nous arrivâmes donc à bon port, accueillis par les mariniers que la ruse de notre capitaine amusait beaucoup. Je repartis, sans un regard pour ce maudit, ce filou, qui cependant m’avait donné une raison de vous écrire. Depuis Vannes je vous adresse ces mots et imagine, derrière votre consternation, votre amusement et vos rires.

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commentaires

B
Que diable, des détrousseurs de touristes en Bretagne !!!
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L
Hélas oui ! Lorsqu'il fallait en passer par un tiers pour traverser la Vilaine, il pouvait arriver que le tiers en question mette sa morale dans sa poche pour ne pas risquer de la laisser tomber dans l'eau. <br /> Heureusement que ces mésaventures ne soient plus qu'un lointain souvenir, désormais.<br /> Merci pour votre passage et pour votre commentaire.
T
Quel plaisir de lire ce billet si bien tourné! Un sourire aux lèvres et d'un coup l'air semble plus léger. Merci et très bonne journée.
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L
Merci pour votre commentaire ! Le récit est léger mais l'anecdote est véridique, selon les panneaux explicatifs à la Roche-Bernard. Bonne journée !

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  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
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