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25 mars 2018 7 25 /03 /mars /2018 18:00

L’heure du départ avait sonné. La Giralda indiquait, de sa grosse voix de bronze, les premières heures de la matinée. Jusqu’à une date récente, on avait attendu fiévreusement dans les quartiers commerçants que la nouvelle soit rendue officielle par un acte du roi. Une lettre était parvenue à l'ayuntamiento, la semaine passée, déclarant, après quelques circonlocutions, que Séville était délaissée. Désormais, c’est à Cadix qu’il faudrait traiter. On laisserait là la ville et son histoire puisque le Nouveau Monde se déplaçait.

La famille Morel vivait dans cette ville depuis trois générations. Du royaume de France, ils n’avaient que les images de voyages fugaces, qui se déroulaient une fois l’an si les finances le permettaient. L’aïeul, las de devoir passer par des intermédiaires qui le ruinaient, avait décidé un jour de partir s’installer dans ce grand port. De là, on s’embarquait alors pour les Amériques. Terres fabuleuses où l’or, disait-on, doit pousser sur les arbres, où l’argent, affirmait-on, sort de terre et que les indigènes ramassent comme nos paysans cultivent péniblement leurs maigres légumes. Séville était la porte de ce monde.

Sans retour
Sans retour

Lui, son épouse, leurs fils et leurs filles, arrivèrent par la terre un jour de printemps brillant. Grâce à leurs économies, ils avaient acquis une maisonnée, à quelques pas du fleuve. Surtout, ils étaient proches de la Casa, ce bâtiment immense et vénérable où tout se décidait. Le Nouveau Monde s’élaborait ici, entre les solides murs de cette caserne de la loi. L’impôt qu’on acquittait, la marchandise qu’on contrôlait, les pilotes que l’on formait : l’Amérique avait un prix qui se réglait en or ou en temps.

Sans retour
Sans retour

Peu à peu, on se rapprocha des compatriotes. Dans la foule, au cœur du tumulte mélodieux de la langue espagnole, on reconnaissait des bribes de français, prononcé de mille façons. La ville était une ruche. Que l’on comprenne ou non la langue de l’autre, chacun comprenait très bien son intérêt, et une poignée de main valait toutes les palabres que l’on s’évitait. Et, à force de les entendre, on les baragouinait, ces langues, tant bien que mal, jonglant hasardeusement entre les mots que l’on savait, les mots que l’on croyait savoir et ceux que l’on espérait qu’ils existassent.

Sans retour
Sans retour

Génération après génération, on avait fait de Séville sa ville d’origine. Certains des frères et sœurs, et des cousins, repartaient en France. Ils y devenaient des contacts privilégiés, des ancres commerciales auxquelles rattacher les bateaux que l’on envoyait vers l’Europe. On se réjouissait des heureux événements par lettres interposées ; on pleurait pour un proche des larmes d’encre noire que venait enfermer un sceau de cire rouge. Entre les familles demeurait le bleu de la mer.

Sans retour
Sans retour

Lentement, année après année, le port s’était asséché. Ensablé. On ne voyait plus les grands navires qui remontaient le fleuve, le vert Guadalquivir, pour être déchargés d’épices et de tabac, mais surtout de métaux. Les marchandises qui arrivaient étaient transportés sur de petites chaloupes jusqu’à Cadix. Là, enfin, on les chargeait dans les cales, puis tout l’équipage montait à bord, et les canons, placés sur d’autres navires encore, commençaient à escorter les précieux bagages. A Séville, il n’y avait plus guère que l’impôt qui irriguait les caisses royales. Cela ne pouvait que cesser.

Sans retour
Sans retour

Effectivement, cela cessa. Le roi Philippe mit un terme à l’agonie de la belle andalouse. Et la famille Morel, comme les autres familles françaises, italiennes, espagnoles, allemandes, anglaises, partait avec la Casa s’établir près du promontoire qui domine tout à fait l’Atlantique. La Giralda s’était tue. Dans les rues, un morne silence flottait. Le printemps, décidément, ressemblait à l’automne. Séville s’endormait. Et, appelés par les métaux précieux, attirés par les richesses qu’ils ne voulaient pas laisser orphelines, tous ces marchands partaient. Sans se retourner.

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