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18 avril 2018 3 18 /04 /avril /2018 18:00

Une silhouette sort du bureau des douanes. Une ombre dans le brouillard. Comme un couteau qui déchire des entrailles, l’ombre perce les brumes qui l’entourent. Z’ont rien trouvé sur lui, aux douanes. Z’ont tout regardé, z’ont bien fouillé. Rapport aux produits illicites qu’on retrouve parfois, bien cachés, sous le maillot de corps, dans le pantalon de toile. L’exotisme, ça attire l’œil, ça donne envie de montrer ça à ceux qui sont restés au pays. A Brest, par exemple.

L’ombre continue son chemin. Elle longe les quais, passe à côté de la tour qui domine l’estuaire de la Penfeld puis remonte vers la ville. Silence lourd dans la nuit noire. La nuit tombe vite, en hiver, dans la rade de Brest. Vingt heures à peine, une brise légère, un froid qui mordille seulement. Querelle ! Querelle ! Un cri dans la nuit. Auquel l’ombre ne répond pas. L’ombre, c’est bien-sûr un homme, un marin, qui roule des épaules comme les vagues qui roulent, en mer, et, parfois, engloutit les bateaux. L’homme est englouti par la nuit.

Chercher querelle
Chercher querelle

Il s’arrête devant une porte. La porte d’un bar. Un bar qui est un mythe, un lieu de légende, un refuge pour les marins du monde entier. A Macao, à Anvers, à Singapour, à Aden, à Valparaiso, on connaît ce bar de Brest. L’homme en pousse la porte. La porte est cloutée : comme un avertissement. La porte est lourde : comme si sur elle s’exerçait le poids de tous les vices qu’on croise dans le bouge qu’elle protège. L’homme entre. Salue d’un mouvement de tête le patron, un colosse aux mains velues.

Chercher querelle
Chercher querelle

Querelle ! Un maçon lance un appel vers l’homme qui vient de rentrer. Ce dernier ne lui répond pas. Au fond du bar, deux matafs se sont levés, se sont empoignés, se sont insultés. Les camarades autour d’eux hésitent : les encourager ou les séparer ? Dans l'attente de se décider, ils ne font rien. Ces affaires se règlent à coup d'beignes. Les cheveux en pagaille, les maillots déchirés : un peu de sang sur le nez de l’un, des yeux révulsés par la colère sur les deux faces. Sur la table des matafs, un verre est levé, l’invitation à se rasseoir et à boire, enfin, est lancée.

Chercher querelle
Chercher querelle

L’homme que l’on suit depuis le port demande à la patronne si son frère n’est pas là. Elle n’a pas vu son petit chou, qu’elle lui dit. S’il le voit, justement, qu’il lui dise, à son frère, qu’il n’a qu’à passer au bar. Ça ne coûte rien, de passer. Elle lui fait une œillade, en prime, parce qu’en réalité, elle est troublée, la patronne. Troublée par la ressemblance entre les frères. Troublée par l’idée que, sur le champ, cet homme, ce matelot, pourrait l’emmener dans l’arrière-salle et lui donner les mêmes plaisirs qu’elle obtient du frère. Elle reste là, à le regarder. Il sourit. Pas à elle, forcément. Plutôt à lui-même, à sa force et à son charme qu’il sait tout-puissants.

Chercher querelle
Chercher querelle

Il ne boit rien, le matelot. Il ne mange rien, le matelot. Il se retourne, lève la main en prenant soin de bien bander tous les muscles de son bras, et s’en va. Il tire la porte, cette fois-ci, la lourde porte qui contient tous les vices, et se laisse happer par la nuit noire. Il songe à ses cachettes secrètes où dorment les bijoux qu’il a dérobés autour du monde, partout. Il se rappelle son rendez-vous. Un jeune et beau garçon, vigoureux, musculeux, et pourtant un peu peureux. C’est l’amour qui lui fait peur. Querelle ! Il a entendu la voix, murmurée, qui a jailli de nulle part. Il répond. C’est moi. Où qu’t’es ?

Chercher querelle
Chercher querelle

Ils sont allés près des fortifications, près des fossés pleins de ronces où les marins, quand ils ont manqué la dernière navette du soir, vont dormir pour attendre celle du matin. L’homme sent la tension de son compagnon, son désir violent, sa crainte, aussi, de faire quelque chose qu’il ne faudrait pas. De sa main gauche, dans sa poche, il joue du couteau, celui qu’il pourrait planter dans le cœur de celui qui halète près de lui. Sa main droite est rivée à son sexe. De ses deux mains, il ne sait laquelle agira. Il ne sait encore quel Querelle il trouvera.

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