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27 septembre 2018 4 27 /09 /septembre /2018 18:00

Les nervures du bois semblent s’être éclaircies d’un seul coup. On vient. A cette certitude, le cardinal sourit béatement. En réalité, on est déjà là et on attend que l’ancien électeur potentiel du pape se retourne. On veut lui annoncer une heureuse nouvelle, et on ne veut pas faire comme on fait avec la nourriture, c’est-à-dire lui jeter à travers les barreaux de bois de sa cage résidentielle. Cardinal, retourne-toi cardinal. Mais le cardinal ne se retourne pas. Il fixe la fillette d’un regard hypnotique.

 

Cardinal, dis, retourne-toi, on a une drôle de chose à te dire. Cardinal, dépêche-toi de m’obéir, vieillard sénile, cardinal, retourne-toi, sinon je. La phrase se coupe net. Un cliquetis dans la serrure. Un son étrange, familier et pourtant si lointain, que le cardinal La Balue n’entend qu’une fois ou deux dans l’année. La serrure résiste. Elle est si bien, fermée et verrouillée, pourquoi la dérange-t-on ? Le cardinal croit entendre ses cris de protestation. Elle ne veut pas qu’on la force. Elle ne veut pas ouvrir.

Le cardinal et les fillettes
Le cardinal et les fillettes

Cardinal, bon sang, tu m’écoutes ? Le vieillard se retourne. Il porte des haillons défraîchis, rongés par des mites, ou bien est-ce par le temps, sur son visage sale des rougeurs sont apparues, et une barbe irrégulière s’est emparée de sa bouche, de son menton et de ses joues. Il sourit à ses geôliers, qui ne le sont plus vraiment, car ils sont devenus les seuls êtres humains qu’il côtoie et qui, même s’ils sont un peu rustres, écoutent avec patience quand il leur parle, quand il fouille dans le labyrinthe de son esprit pour retrouver le chemin de la connaissance, de la curiosité et du raisonnement théorique.

Le cardinal et les fillettes
Le cardinal et les fillettes

Tu es libre, cardinal, le roi l’a voulu. Mais le roi me déteste, proteste le cardinal, le roi Louis a cru que je l’avais trahi, le roi Louis m’a fait condamner à ces cages de bois et à ces sombres souterrains, le roi Louis m’a laissé là onze ans, a oublié là mon cadavre dans lequel le sang coule encore. Les geôliers se donnent des coups de coude. Tu comptes bien, vieux père. Mais tu ne sais pas : le roi Louis n’est plus. C’est le roi Charles, son fils, qui règne à présent. Et le roi Charles te libère. Il ne veut plus de ta carcasse dans son château de Loches. Il te chasse de ta cage.

Le cardinal et les fillettes
Le cardinal et les fillettes

Les geôliers le regardent, goguenards. Ils ont l’air de se demander quel mauvais coup, quel dernier coup ils vont pouvoir lui faire. Ils hésitent. Aucune idée ne leur vient. Ils en ont eu pourtant de bonnes, tout au long de ces onze années. Ils l’ont moqué, battu, rabaissé, humilié. Ce jour-là, pourtant, ils n’ont pas la moindre idée. Le cardinal La Balue hésite à son tour. Il lance une jambe au-dehors de la cage. On le laisse faire. Sa main s’agrippe à un barreau de bois. Il n’a plus peur des échardes, elles se sont déjà toutes réfugiées en lui.

Le cardinal et les fillettes
Le cardinal et les fillettes

Il est libre et il n’ose y croire. Il voudrait pleurer de joie et exprimer celle-ci par un éclat de rire mais tout se rencontre et tout s’empêche dans sa gorge. Son expression doit être étrange, car ses deux geôliers le scrutent attentivement, leurs visages sont marqués par la perplexité. L’un d’eux le prend par l’épaule. Viens par là, petit père. Mais le cardinal La Balue résiste. Son corps, soumis si longtemps à l’inconfort, à l’impossibilité de se déployer tout entier, craque d’horrible façon, comme un vieux parchemin demeuré roulé trop longtemps. Il n’avait pas songé à la douleur comme prix de la liberté.

Le cardinal et les fillettes
Le cardinal et les fillettes

Tu es attendu, cardinal. On veut te rencontrer. Avant, tu dois te laver : tu pues le moisi de cette cave. Le cardinal, comme l’animal domestiqué qu’il a été, approuve ces paroles. Homme je redeviens, pense-t-il, je dois être présentable à la société de mes semblables. Il a à peine soixante ans, mais on le dirait centenaire. Ses pas sont terriblement lents, son corps répugne à tout mouvement. Il regarde derrière lui l’odieuse cage qui l’abritait, lui fait ses adieux silencieusement. Quelques instants plus tard, on le somme de quitter le pays. Il bâtira sa liberté en Italie.

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