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9 octobre 2018 2 09 /10 /octobre /2018 18:00

Pour sûr, certains ne manquaient pas d’air. On aurait pu même dire que d’aucuns avaient le goût de la provocation. A bien y réfléchir, c’était étonnant que ceux qui avaient quitté le pays eussent le culot d’y revenir en une pareille occasion, sans rougir ni baisser les yeux. Non, ils étaient là et bien là, une petite délégation venue exprès pour l’inauguration depuis Paris, où ils avaient laissé, pour quelques jours, leurs commerces obscurs et leurs relations qui l’étaient tout autant. Ils voulaient, disaient-ils, rendre hommage.

On les avait vu arriver, propres et polis, descendre du train où ils avaient probablement évoqué leurs souvenirs d’enfance dans ce pays qu’ils retrouvaient aujourd’hui. Chacun d’eux avait mis la main à la poche pour ériger cette statue pour l’affreux Renan, dont la maison, à Tréguier, avait souvent été contournée, de son vivant, par les femmes et les enfants. Son souvenir était vivace dans la ville, bien que ceux qui eussent le loisir, ou la malchance, de lui parler fussent rares. Lui parler, affirmaient certains, c’était ouvrir la porte au diable.

Les bonnes œuvres
Les bonnes œuvres

Nous avions eu vent du projet de cette statue qu’une association de Bretons émigrés avait proposé. Les plus ardents des nôtres avaient déclaré vouloir mettre à bas cette horreur de bronze. Tous, de façon plus ou moins nuancée, nous partagions cette façon de voir. Renan était un intellectuel, chacun en convenait. Plusieurs de ses œuvres méritaient probablement que l’on y jette un œil ou que l’on y médite sur quelques phrases. Mais une ombre planait sur tous ses écrits, et les mots sortis de sa plume étaient tâchés de la boue de l’ignominie.

Les bonnes œuvres
Les bonnes œuvres

Nous avions d’abord protesté auprès du maire. Soigneusement, ce traître-là avait éludé la question ; il disait voir dans cette œuvre future la célébration de l’un des enfants du pays et, par extension, le génie de notre terroir breton. C’était une bonne œuvre, disait-il, en bon républicain qu’il était, en bon suiveur de ces décideurs parisiens qu’il avait accepté d’être. Nous ressortîmes en rage de son bureau et il n’en tint qu’à notre bonne éducation pour ne pas tout casser dans la maison communale.

Les bonnes œuvres
Les bonnes œuvres

L’évêque lui-même nous contacta par missive. Il y revenait longuement sur le mal qu’avait causé ce Renan. Sur quelques passages, la rage de Son Éminence transparaissait, ayant probablement appuyé de toute sa force sur la plume pour que celle-ci soit chargée de sa saine et sainte colère. Pour l’Ernest, notre Bible devait être lue comme n’importe quel livre, et faire l’objet d’une critique rigoureuse et objective. Dans nos rangs, on hésitait entre le rire et les pleurs lorsque l’on imaginait l’un de ces plumitifs parisiens, s’insurgeant contre un poète puis, dans la continuité de son affreux métier, rendant ridicules nos Écritures.

Les bonnes œuvres
Les bonnes œuvres

Nous avions répondu à l’évêque en affichant notre désarroi. La statue, avait voté le conseil municipal, devait être érigée à côté de l’église. Nous fîmes scandale dans la salle, hurlant à la honte toute bue de ces messieurs de la République qui se moquaient de nos coutumes. On nous fit sortir mais, dans les yeux des gendarmes et du peuple venu voir le spectacle de la démocratie, on perçut bien la compréhension et le soutien que suscitait notre action. L’évêque nous répondit alors.

Les bonnes œuvres
Les bonnes œuvres

Il proposait l’érection d’un calvaire par le biais d’une souscription. Celle-ci eut du succès, le calvaire aura sa place. Le maire parlait de bonne œuvre, nous lui en proposions une autre. Et aujourd’hui treize septembre mil neuf cent trois, devant cette foule que l’insulte à la religion ravit, nous bouillons d’impatience en attendant notre tour. Le discours de ces messieurs est perturbé par nos huées. Ils parlent d’hommage, nous répondons hérésie, ils disent croyance, nous disons vérité, ils disent devoir intellectuel, nous disons suicide spirituel, ils disent œuvre de bien, nous affirmons : créature du mal.

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