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14 novembre 2018 3 14 /11 /novembre /2018 19:00

Dans leurs têtes, tout résonne encore. Le bruit dispute aux images la primauté de l’horreur. Des images de membres arrachés, des visions d’entrailles qui s’égarent, des souvenirs de mutilations, d’atroces douleurs qui figent les visages, d’une haine sauvage et brutale qui défigure même les plus nobles des hommes. Et cette couleur rouge, partout. Le rouge s’invite sur les visages, colonise l’herbe verte, s’immisce jusqu’à l’intérieur de la bouche et sur la langue pour imprimer son goût.

 

Ils entendent encore les chocs métalliques des armures. Le grincement que l’épée fait quand, retirée du flanc ensanglanté, elle frotte encore contre les bords du plastron qui protégeait le poitrail. Les hurlements animaux des hommes qui cognent, presque aveugles qu’ils sont, et les râles infinis des hommes qui meurent. Ils entendent les ordres, les cris de ralliement, les prières soufflées par les moribonds, les exclamations jouissives de ceux qui ont échappé à la mort en offrant sur l’autel de cette dernière une autre victime.

Sauf l’honneur
Sauf l’honneur

Il y a encore les odeurs. Celle du sang, épouvantable, celle des tripes humaines et animales, qui l’est tout autant, celle de la sueur et celle de la peur, celles aussi, plus anodines, de la nature, étrangère au grand fracas humain. Les trois adolescents passent la porte d’une ville. C’est Chauvigny. Ici, ils sont en sécurité. Ici, les images, les bruits et les odeurs sont ceux qu’ils connaissent déjà, ceux qui rassurent par leur banalité. C’est ici qu’ils doivent attendre.

Sauf l’honneur
Sauf l’honneur

Ils sont hagards et ne disent rien. Leurs armes et leur entourage parlent pour eux. Aux échevins, on a annoncé les fils du roi. Les échevins se méfient : le roi a quatre fils. Devant leurs yeux, il n’y a que trois adolescents. Le quatrième est à la bataille, avec le roi, leur père. Il est peut-être mort. Les échevins acceptent cette réponse, mais ils se méfient toujours. Si l’Anglais gagnait, alors accueillir les fils du roi de France peut s’avérer un risque. On rappelle aux échevins leur loyauté due au roi.

Sauf l’honneur
Sauf l’honneur

Les trois garçons sont conduits chez l’un des notables de la ville. Ils ne parlent toujours pas, fuient les regards qui pèsent sur eux. Ils cherchent, pour le moment, à échapper à ce moment qui s’est manifesté à eux avec une violence inouïe. On dresse la table. On les débarrasse de leurs tenues. On met à leur disposition un baquet d’eau brûlante pour qu’ils lavent le sang qu’ils ont sur eux. Dans la salle commune où l’on mangera, les hérauts sont déjà interrogés sur la bataille, son sort et celui du roi.

Sauf l’honneur
Sauf l’honneur

On sert quelques plats, cuits dans l’urgence mais délicieux. Une odeur de rôti embaume la pièce et nettoie les narines des trois garçons. Une sauce épicée s’étend sur le dos d’un cygne et vient bientôt chasser le goût du sang qu’ils avaient conservé en bouche. Autour d’eux, la bataille occupe les esprits, elle est dans tous les mots. Le roi s’est battu comme un lion, dit-on. Les Anglais usent de leurs arcs, car ils ont peur du corps à corps, affirme-t-on. Les trois princes redoutent ce moment : celui où l’on s’interrogera sur les raisons de leur fuite à Chauvigny.

Sauf l’honneur
Sauf l’honneur

Ce moment vient. Les trois princes sont embarrassés. On pourrait murmurer qu’en plus de la bataille, qu’en plus de son roi, le royaume a perdu l’honneur de ses princes. Le dauphin baisse la tête. Le héraut près de lui prend la parole. C’est le roi qui a ordonné la mise à l’abri de ses fils. Le quatrième, Philippe, ne l’a pas écouté. Les trois garçons qui sont là ont obéi à un ordre royal, et à un ordre paternel. Dans la salle, on acquiesce, on loue leur sagesse. L’honneur est sauf.

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