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14 janvier 2019 1 14 /01 /janvier /2019 20:15

Allons-y, dit le curé de Saint-Ouen, et tous se mirent en route autour de lui. Le vieillard redoutait cette journée autant qu’il l’espérait, car ce moment de fête pourrait être à tout moment troublé par les hommes des autres paroisses. Le vieil homme prit donc la tête de la procession et demanda à ce qu’on lève bien haut la statue du saint. Bien que ce dernier fut la cible de nombreuses convoitises, il devait cependant être exhibé.

 

L’avant-veille, une délégation des trois autres paroisses de Pont-Audemer s’était présentée à celle de Saint-Ouen. Solennellement, elle avait demandé à ce que la statue du saint soit conduite par leurs bras dans leurs paroisses respectives. Ils arguaient du fait que le saint protégeait la ville entière et non une seule paroisse et que, par conséquent, le saint pouvait être porté par tous.

La bataille des soutanes
La bataille des soutanes

Le curé de Saint-Ouen allait d’un pas lent qui convenait à ce genre de cérémonie. Pourtant, il aurait souhaité que la journée se termina rapidement. A la réunion des paroisses, il n’avait su que répondre aux délégués et, sur le point d’accepter leur point de vue, il avait été coupé dans son élan de générosité par son vicaire, un homme encore jeune et particulièrement vigoureux qui avait opposé, lui, une fin de non-recevoir. La réunion s’était terminée par une volée de quolibets qui avait laissé le vieux curé abasourdi.

La bataille des soutanes
La bataille des soutanes

La procession allait donc dans Pont-Audemer, tranquillement, repoussant par sa présence celle de la peste que, par ailleurs, nul n’avait ici connue. On arriva bientôt à l’un des ponts de la ville. De l’autre côté, une masse sombre se tenait, comme une menace non voilée qui tenait lieu d’interdiction de passage. Le cruciféraire regarda, inquiet, le vieux curé. Celui-ci lui fit signe d’avancer. Du coin de l’œil, il vit le vicaire gonfler la poitrine et sourire d’un rictus mauvais.

La bataille des soutanes
La bataille des soutanes

Autour du vieux curé, les acolytes se pressaient. Ils formaient ainsi une garde rapprochée dont le jeune âge garantissait encore les velléités de bataille et l’orgueil de la force virile. Ceux d’en face défendirent d’aller plus loin. On commença donc à s’échauffer. D’abord, on s’indigna de l’offense faite à saint Sébastien, puis on en appela aux âmes non encore protégées des autres paroisses, puis, en toute fin, on passa aux insultes personnelles.

La bataille des soutanes
La bataille des soutanes

A défaut d’oiseaux, leurs noms volaient dans le ciel. Le vicaire, en première ligne, tonnait de sa voix grave et claire. A ses côtés, un jeune cérémoniaire oubliait sa timidité pour vociférer toutes les vilaines choses qu’il avait de sa vie entendues mais que, jusque-là, il avait tues. On ne sait d’où vint le premier coup. Toujours est-il qu’il fut lancé et qu’on y répondit, de part et d’autre, dans un furieux charivari. La tentation à laquelle ces bonnes gens étaient soumises était trop forte : sur le pont se livrait une véritable bataille.

La bataille des soutanes
La bataille des soutanes

Le vieux curé, prudemment, s’était mis à l’abri de la mêlée. Le vicaire, pareil à un roi, agitait sa main comme un panache auquel ses troupes se rallieraient. Au milieu de tout ça, un bruit étrange se fit entendre. Aussitôt, le vieux curé accourut. Le cœur serré, il vit s’éloigner, depuis le pont, le saint Sébastien qui dérivait au fil de l’eau. Son cri de détresse mit fin à la bataille. En attendant de récupérer leur protecteur, les habitants invectivèrent le clergé qui laissait à la peste la possibilité d’investir la cité.

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