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7 février 2019 4 07 /02 /février /2019 19:00

D’aussi loin qu’il se souvienne, Gauthier avait toujours été la cible de quolibets. Des difficultés d’élocution, apparues dès sa tendre enfance, et qui, faute de médecin compétent ou compréhensif, ne furent jamais corrigées, donnaient l’impression à ses interlocuteurs que ceux-ci avaient affaire à un arriéré. Ce n’était pourtant pas le cas. Si l’on prenait le temps de l’écouter, ce qui était rarement le cas, on découvrait un jeune homme sensible et curieux et qui savait nommer avec précision les choses qui le passionnaient.

Pourtant, au village, sa réputation le trahissait souvent. Si, au départ, les insultes étaient le fait d’enfants de son âge, au fur et à mesure, les parents de ces enfants avaient fini par admettre que Gauthier pouvait aussi faire les frais de leur propre bêtise. C’était, à l’occasion, une remarque dite à haute voix, autant pour plaisanter que pour humilier, parfois même des rudoiements plus sévères lorsque, comme tout un chacun, Gauthier commettait quelque erreur sans gravité.

La fin du bredin
La fin du bredin

La rumeur est insidieuse. Pareille à une épidémie mortelle, celle qui concernait Gauthier s’était bientôt répandue dans les villages voisins, à la faveur de fêtes ou de foires où l’on médisait, l’air goguenard, à propos de ce dégingandé même pas capable d’aligner deux mots d’affilée. Ce virus n’épargnait personne, et il gagna même les personnes les plus proches de Gauthier, ou celles qui se devaient de le protéger. C’est ainsi que sa famille en vint à le considérer comme une honte qui les frappait.

La fin du bredin
La fin du bredin

Et ainsi ils le rabrouaient régulièrement. Le père, comme la mère, lui reprochaient son défaut apparent, refusant de voir la vérité des mots et la logique de la pensée. Gauthier, bien qu’habitué aux injures, souffrait énormément de voir le dernier bastion de sa tranquillité céder au siège de l’imbécillité. Il en vint à concevoir pour ce monde, ces villageois, sa famille et pour lui-même, une haine tenace, quotidienne, insurmontable. Le mutisme fut pour lui un ultime refuge. Les autres considérèrent cela comme la preuve majeure de sa déraison.

La fin du bredin

S’il cédait parfois à la facilité de ce triste conformisme, le jeune curé du village n’en concevait pas moins d’amitié, voire d’affection, pour Gauthier. Ce fut bientôt avec lui seul que le jeune homme s’ouvrait et à lui seul qu’il confiait ses tourments. Comme il voulait aider d’une quelconque manière, mais de façon urgente, le jeune curé vint un soir converser avec les parents de Gauthier. Il leur parla du débredinoire, machine merveilleuse et pourtant simpliste que l’on trouvait dans une église du Bourbonnais, au sud, et qui avait le pouvoir d’ôter la bêtise à ceux qui en étaient affligés.

La fin du bredin
La fin du bredin

Les parents furent d’abord incrédules. Le reste d’amour qui leur restait au fond du cœur les poussa à accepter le pèlerinage. En vérité, l’égoïsme les portait aussi de se voir débarrasser, à peu de frais, d’un fardeau aussi lourd. Ils firent donc le voyage. Lorsqu’ils arrivèrent à Saint-Menoux, ils se précipitèrent dans l’église, traînant derrière Gauthier qui redoutait une terrible déconvenue. Là, ils virent le débredinoire : c’était le tombeau de pierre d’un saint. La légende racontait la guérison d’un fol qui avait passé son temps près dudit sarcophage dans lequel résidait son maître pour l’éternité.

La fin du bredin
La fin du bredin

Heureux d’avoir enfin trouvé la solution à leurs maux, impatients de mettre fin à leur calvaire, ils ordonnèrent à Gauthier de passer la tête dans l’un des trous. Devant l’apathie de leur fils, qui devait se comprendre comme de l’incrédulité, ils se saisirent de lui. Mus par la colère, ils heurtèrent, à plusieurs reprises, la pierre avec la tête de leur progéniture. Puis ils le maintinrent, par le cou et par la poitrine, à l’intérieur du repos du saint. Leurs efforts furent récompensés. Lorsqu’ils retirèrent Gauthier du débredinoire, la folie avait quitté son corps. Et la vie aussi.

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