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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 18:00

Le mousse récurait le pont depuis deux heures. A genoux, il avait les mains rougies par l’eau glacée et ses muscles tremblaient à cause de l’effort harassant. Comme le vent produisait un bruit extraordinaire, il n’entendit pas venir derrière lui le lieutenant de frégate, qu’il reconnut sans se retourner, bien qu’il ne l’eut jamais vu. En effet, la démarche du lieutenant était reconnaissable entre toutes : de tous les marins du vaisseau, il était le seul à avoir une jambe de bois. Le lieutenant intima au mousse de cesser son travail. Celui-ci obéit et se releva difficilement. Il eut alors une étrange surprise.

Le mousse ne savait pas que le lieutenant Pléville Le Pelley était un homme si jeune. Il avait entendu à son propos quelques histoires par les autres mousses, et il avait imaginé un homme aux traits creusés, au visage buriné par le vent et effleuré par les balles des mousquets. Cependant, c’était un éphèbe au visage lisse et rude qui se tenait devant lui. Le mousse était épuisé. Il se sentit défaillir mais les bras du lieutenant de frégate vinrent le soutenir. Avec précaution, Pléville Le Pelley assit le jeune garçon à même le pont et, à la grande surprise de ce dernier, s’abaissa de même pour lui tenir compagnie.

D’une ville le symbole
D’une ville le symbole

La mer était calme et seulement quelques hommes s’occupaient à maintenir le cap. Les autres prenaient du repos ou jouaient aux cartes, et l’on entendait leurs rires et leurs exclamations qui arrivent toujours lorsqu’à la fin de la partie, l’un gagne et l’autre perd. Le jeune mousse se sentait quelque peu honteux de sa condition. Ce n’était pas son premier voyage, et il avait déjà connu les affres des travaux manuels pénibles qu’on réservait exprès pour les jeunes marins avides d’aventure ou nécessiteux de salaire. Le mousse reprenait donc ses esprits lorsque Pléville lui dit que, quelques années auparavant, lui aussi avait été mousse.

D’une ville le symbole
D’une ville le symbole

Comme de nombreux jeunes granvillais, il s’était engagé sur un morutier qui partait vers la Nouvelle-France. Sa famille, connue et puissante à Granville, avait accepté de mauvaise grâce ses envies d’ailleurs. Une fois, se souvint-il, il fut jeté, à peine réveillé, dans le bac d’eau gelée dans lequel les poissons pêchés étaient lavés. Il avait subi mille autres mauvais traitements, coups ou humiliations. La mer, seule, comptait. Revenu en France grâce à des parents, il était reparti en mer, avait compris, là aussi, la signification du mot injustice. Il avait déserté son navire. Il rit de cette anecdote, car il savait qu’il donnait peut-être là des idées au jeune mousse. Il avait erré des jours entiers dans les solitudes de la Nouvelle-France. Puis le goût du large l’avait repris.

D’une ville le symbole
D’une ville le symbole

La pêche, à vrai dire, ne lui plaisait guère. Très vite, il s’était essayé à la course et, là aussi, il embrassait les traditions de Granville. Cette ville était pourtant plaisante mais ses enfants préféraient parcourir tous les océans du monde plutôt que les ruelles de leur cité. Il avait d’abord joué aux flibustiers dans les Amériques, à quinze ans seulement avant de revenir, tel un enfant sage, sur les bancs des écoles du royaume. Mais la terre, trop plate et inerte, convenait mal à son tempérament. Il voulait connaître la course qui avait fait le succès de ses ancêtres.

D’une ville le symbole
D’une ville le symbole

Deux ans auparavant, il avait connu le feu. Les coups de sabre, l’odeur de la poudre, l’instinct bestial qui s’emparait de tous les hommes l’avaient bouleversé. Il revint de la mission sans grande blessure et repartit. Près des côtes bretonnes, sur le Françoise-du-lac, il croisa à nouveau une flotte anglaise. Le combat était inégal, Pléville courut amener le pavillon. Un choc brutal lui fit heurter le pont. Il n’émergea de sa léthargie que plusieurs jours plus tard, recueilli en Angleterre, où on lui apprit que sa jambe avait été emportée par un boulet.

D’une ville le symbole
D’une ville le symbole

Le mousse était tout à fait revenu de sa stupeur. Il écoutait le récit de Pléville qui n’avait que cinq ou six ans de plus que lui, et semblait avoir déjà vécu plus de vies que la majorité des hommes n’en connaîtrait jamais. Pléville conseilla au mousse de ne pas se décourager et se releva. Il le fit sans peine, et partit aussitôt vers un groupe d’hommes qui dénonçaient, par leur conduite, leur trop grande consommation de rhum. Le vaisseau faisait voile vers la Nouvelle-France que l’Anglais convoitait. La jambe de bois pourrait bien être emportée une deuxième fois. Comme Pléville, elle ne craignait rien.

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