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14 septembre 2019 6 14 /09 /septembre /2019 18:00

Dieu m’a prêté longue vie. Je lui en sais gré, car rares sont les hommes qui ont reçu cette grâce, et je ne sais si je l’ai vraiment méritée. D’ailleurs, je crois que c’est davantage affaire de chance que de mérite, car la nature nous fait et, secrètement, elle nous change, ajoute ceci ou retire cela, et cela nous conduit, inexorablement, au terme de notre chemin. Est-ce écrit, est-ce décidé bien avant que l’on naisse ? Est-ce plutôt le hasard ? Est-ce plutôt que nos existences sont les jouets d’un enfant inconscient qu’on idolâtre ? Ma très longue vie ne m’a pas suffi pour répondre à ces questions.

Je sens la fin arriver. C’est comme si mon souffle, déjà, m’abandonnait, comme si mes membres n’obéissaient plus à mon esprit, comme si mon esprit s’évaporait dans des inconsciences succinctes mais répétées. Il faut une fin. Mais il faut un début, aussi. Je suis né à l’endroit où je vais mourir. C’est un village nommé Burford. Il se déroule en maisons de pierres dorées sur la pente d’une faible colline, au milieu d’une campagne charmante. A l’écart du village se trouve l’église. Ce sera ma dernière maison.

Une vie dans la pierre
Une vie dans la pierre

Avec mon père, dont j'ai hérité le nom et le prénom, j’allais à la carrière qu’il possédait à côté du village. J’y jouai étant enfant ; j’y appris un métier lorsque l’enfance fut révolue. Plusieurs tailleurs de pierre, tous excellents, travaillaient ici. Ils me montrèrent leurs secrets et, de mes mains encore fragiles, je sus bientôt extraire de la pierre dure sa finesse et son âme. Lorsque j’eus finis mon apprentissage, je me mariai et eus bientôt le premier de mes douze enfants. Là aussi, le Seigneur s’est montré généreux avec moi.

Une vie dans la pierre
Une vie dans la pierre

Naturellement, la pierre se vendait bien. Les villages de nos régions bâtissaient des fortunes d’or à partir de la laine de leurs moutons. Cet or, les négociants en laine le changeaient en pierre et ainsi de petits bourgs semblaient de riches cités. Entre eux, c’était à qui aurait la plus belle maison, le plus prestigieux palais. Puis mon père mourut. J’étais affligé, mais une autre affliction vint frapper le royaume. En effet, Londres brûla, dans un incendie formidable et effrayant, et elle demeura ainsi, ruinée, fumante, lamentable. Pour ma part, c’est le feu que je changeai en or.

Une vie dans la pierre
Une vie dans la pierre

Londres m’avait appelé, je m’y pressai. J’agissais doublement : j’étais maître de la carrière et maître de la pierre que je taillais. Incessamment, je me trouvai sur la route entre Burford et Londres, quoique mes affaires me conduisirent à m’installer au plus près des chantiers. Certains de mes fils me rejoignirent et m’aidèrent dans l’entreprise que Dieu nous avait confiée. Je rencontrai surtout le sir Wren, qui professait à Oxford et bâtissait à Londres. Il me confia plusieurs chantiers et, ainsi, la cité retrouva ses églises.

Une vie dans la pierre
Une vie dans la pierre

Lorsque j’atteignis l’âge de soixante ans, le Seigneur rappela à lui l’un de mes fils. De toutes parts dans la ville, on me demandait des tombeaux ouvragés, des monuments à la gloire du disparu ; je peuplais les cimetières. Et cependant j’eus toutes les peines du monde à dessiner le tombeau de mon fils. Mon intelligence y voyait une habitude professionnelle ; mon cœur pleurait que j’y enferme mon propre sang. En ce temps-là, je travaillais déjà depuis une dizaine d’années à la cathédrale Saint-Paul. Je crois que mon cœur et mon intelligence furent sauvés par cela.

Une vie dans la pierre
Une vie dans la pierre

J’eus l’honneur et l’audace de signer de mon propre nom des travaux que la confiance de sir Wren m’attribuait. Autour de moi, la ville s’élevait et le monde changeait. Ceux que j’avais connus partaient, et mouraient parfois. Et moi, depuis mes appartements londoniens, je regarde maintenant vers l’ouest, je regarde vers mon village à mesure que le soleil décroît. C’est dans la poussière des carrières que je suis né. C’est avec reconnaissance que j’y retournerais.

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