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8 octobre 2019 2 08 /10 /octobre /2019 18:00

Un rayon de soleil frappe les pavés de pierre. Il a suffi d’une étroite ouverture dans le mur épais pour qu’il trouve son chemin. Sous les murs voûtés ricochent quelques ondes graves qui s’évanouissent rapidement dans le silence. A demi-mots, on parle. Il fait à peine jour et des hommes, en ce lieu, travaillent déjà. Ils sont réunis, tous les trois, et leur coule et leurs bas les protègent de la fraîcheur de l’air matutinal.

Devant eux, sur le lutrin, un parchemin est exposé. C’est une grande feuille dont on a commencé à noircir le moindre espace. La vie d’un saint s’y déroule, depuis sa naissance miraculeuse jusqu’à sa mort en martyr. On lit les bienfaits qu’il a distribués autour de lui, à des proches ou à des inconnus, tous venus le quérir. Le souffle d’une vie qui devient légende surgit dans les infimes interstices qui séparent les mots. Le parchemin est précieux. Même le sens de l’épique ne saurait le gâcher.

Le cri du calame
Le cri du calame

Le copiste, l’enlumineur et un autre moine chuchotent vivement. Tour à tour, ils se penchent sur le parchemin. Le troisième moine est en retrait des deux autres. C’est le frère abbé, qui écoute et qui tranche, le moment venu. L’enlumineur semble ennuyé. Le copiste n’a, semble-t-il, pas laissé assez de place pour l’enluminure. Le copiste pensait davantage à une belle lettrine mais, là encore, l’enlumineur se désole. Elle sera si simple que cela ne vaut peut-être même pas le coup qu’il s’y attelle. Au fond de la grande pièce, une porte s’est ouverte.

Le cri du calame
Le cri du calame

L’abbé a l’habitude de ces jérémiades murmurées. Son abbaye de Fleury est l’un des centres intellectuels du monde. On y recopie des livres par dizaine chaque année. La vie des saints, la règle des hommes et les récits des Anciens. On y reproduit aussi les pensées des hommes du temps, ceux qui approchent l’empereur et façonnent l’Église. Pour chacun de ces livres, un débat est livré : le texte ou l’image ; l’intelligence ou la beauté. Près de l’abbé s’approche un jeune oblat qui vient de la porterie. Il porte un message.

Le cri du calame
Le cri du calame

L’abbé le sait : les choses ne sont jamais aussi simples. Dessiner une lettrine ou une enluminure demande de vives qualités d’esprit, que ce soit pour le choix du thème ou celui des couleurs. Pareillement, un texte brille autant par sa profondeur que par sa musicalité. D’un regard, l’abbé autorise le messager à parler. Les deux autres moines se taisent. Une voix tremblotante et étouffée s’échappe alors de la jeune gorge. Au même moment, un nuage passe ; le rayon de soleil disparaît.

Le cri du calame
Le cri du calame

Le copiste et l’enlumineur se regardent, inquiets. Le messager vient d’annoncer l’arrestation de Théodulphe, évêque d’Orléans et fondateur de l’abbaye. Les sombres affaires des hommes ont donc pris un porteur de lumière, résumé l’abbé. D’un regard, encore, il congédie l’oblat. Le bruit des sandales résonne dans la vaste salle, puis la porte grince, et se referme sourdement. La salle est close. Les trois hommes, à nouveau isolés, se remettent au travail.

Le cri du calame
Le cri du calame

La discussion reprend. Le copiste et l’enlumineur jettent des regards furtifs vers l’abbé qui, impassible, en est revenu aux considérations livresques. L’abbaye a perdu son protecteur, ose le copiste. Sans perdre des yeux le parchemin déployé, l’abbé répond. Il est court, le temps qui nous est offert, pour faire les choses bonnes. Aussi ne devons-nous pas le perdre. Penchés sur la vie du saint, les trois hommes reprennent leur réflexion. Ce sera une lettrine, décide l’abbé. On y verra le martyre de l’homme qui croit.

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