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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 20:40

La règle était simple. La première équipe à inscrire trois buts s’imposait et gagnait le droit de rejouer. Les équipes étaient composées de trois joueurs, dont le gardien qui pouvait, à sa guise, participer au jeu sur le terrain. Enfin, il était interdit de toucher le ballon de la main, excepté pour le gardien, lequel ne le pouvait faire que devant son but. Pour le reste, on faisait ce qu’on voulait. Les courtes minutes de récréation passaient ainsi, en brefs exploits sportifs et en bravades adolescentes.

L’équipe de Gérard menait deux buts à un. Elle avait remporté ses deux premiers matchs et, désormais, elle pressait pour remporter le troisième avant que la cloche ne sonnât. Avec Michel et Laurent, Gérard formait un trio redouté tant pour ses qualités footballistiques que pour sa détermination à gagner, détermination qui poussait les trois copains à user de tous les stratagèmes, y compris les moins honnêtes. Cependant, les équipes adverses se servaient désormais des mêmes armes. La partie s’annonçait serrée.

Permanence de la règle
Permanence de la règle

Le ballon courait le long de la galerie est. Michel fut le premier dessus, mais son adversaire, Claude, un littéraire qui brillait par ses versions de Virgile, vint au contact avec l’épaule et s’empara du ballon. Il filait maintenant vers Laurent, qui gardait les buts. A grandes enjambées, Michel revint sur lui et, d’un large mouvement de la jambe droite, le faucha. Les protestations bruyantes des partenaires de Claude se mêlèrent aux hourras des spectateurs. On commençait à s’échauffer.

Permanence de la règle
Permanence de la règle

En l’absence d’arbitre, c’est la mauvaise foi qui réglait les conflits. Michel assura qu’il ne souhaitait pas blesser son adversaire ; Claude soutint, démonstration à l’appui, qu’il éprouvait une grande douleur à la cheville. Ces secondes qui s’écoulaient inutilement, c’était autant de temps perdu pour jouer. Alors, encouragé par ses coéquipiers et vexé de ce qu’une partie des spectateurs le qualifiaient de douillet personnage, Claude lança la tête vers le ballon ; manière de dire qu’on pouvait reprendre la partie.

Permanence de la règle
Permanence de la règle

Gérard reprit le ballon et traversa la cour du cloître, qui était le terrain de jeu. Il passa la balle à Laurent, sur la gauche. Celui-ci contrôla et, immédiatement, fut percuté par Pascal, qui ne s’embarrassa même pas de mettre les formes. La tête de Laurent vint heurter une colonnette séculaire, sous les yeux des anges qui racontaient la lutte des hommes de bonne volonté contre le Mal. Cette fois-ci, le match dégénéra. On en était encore aux provocations verbales lorsque monsieur Merlin, professeur de philosophie, voulut intervenir. De tous les adolescents, il fut la risée. Les quolibets, qu’on ne lui épargnait déjà pas en classe, plurent sur lui encore mieux qu’on était ici à l’extérieur.

Permanence de la règle
Permanence de la règle

Vaincu, monsieur Merlin recula. Alors les rires injustes résonnèrent dans cette enceinte où, jadis, le silence était respecté. La haute tour des Jacobins, sévère, semblait observer cette scène. Gérard regarda Pascal du coin de l’œil, avec un mélange de défi et de virile estime. Pascal ne s’en laissa pas conter et, respectant un règlement qui autorisait tout, envoya une splendide frappe du droit entre deux colonnes de la galerie nord. Le but était valable. Le score était de deux partout.

Permanence de la règle
Permanence de la règle

Michel et Laurent hurlèrent : on bafouait là l’élémentaire honneur des lycéens. Dans les galeries, les équipes qui attendaient grognaient et gueulaient qu’elles ne pourraient plus jouer. La cloche sonna à ce moment-là. Un pion apparut comme un diable, sortant de la basilique, pour presser les élèves à se rendre à leurs cours. Lui aussi fut copieusement rabroué, mais il obtint gain de cause. Entre joueurs, on se promettait les plus honteuses défaites, on s’apostrophait à haute voix et à grands éclats de rire. Rendez-vous était pris. Car la règle du jeu n’admettait jamais qu’on finît sur une égalité.

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