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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 20:50

Roesselmann gisait à terre. De son flanc et de sa panse s’écoulait un sang visqueux et sombre que sa main gauche, tremblotante, essayait d’agripper dans un effort absurde. Sa main droite tenait fermement une épée rougie d’un sang ennemi. Autour de Roesselmann, un cercle d’hommes et de femmes se forma. Lui, les yeux exorbités, ne les vit pas. Son regard fixe tressautait quelques fois, comme s’il soupçonnait encore un mauvais coup à venir, et qu’il aurait voulu empêcher.

Les hommes et les femmes qui se tenaient autour de lui avaient d’abord fait silence. Qui le rompit ? On ne le sut. Mais bientôt se firent entendre les premières sentences, les premiers regrets. Il n’était pas encore mort qu’on en parlait déjà au passé. C’était des jugements hâtifs, ou bien des exclamations colériques, et parfois l’expression d’un dégoût bien compréhensible, car le sang n’avait pas seulement conquis les membres et les vêtements du moribond, mais atteignait presque les chausses de ces hommes et de ces femmes qui, devant un tel spectacle, ne bougeaient pas.

A jamais grand
A jamais grand

Roesselmann était comme absent de cette scène. Sa tête, appuyée contre le mur, dominait à grand peine ce corps qui refroidissait. Les mouvements de sa main gauche ne cessaient pas, et le clapotement dans la flaque brune donnait un air enfantin à l’instant tragique ; on aurait dit le bruit d’un enfant qui pataugeait dans la boue. Puis Roesselmann ouvrit la bouche. L’air lui manquait. Il tâchait de l’aspirer, avidement, la langue pendant vers la lèvre inférieure, les dents rougies elles aussi. Probablement n’avait-il plus conscience, dans cette position, qu’il avait vaincu.

A jamais grand
A jamais grand

Victoire, avaient crié les soldats de la ville lorsqu’ils revinrent. Un instant, la population se détourna du corps de Roesselmann, surprise, sûrement, de cette joie incongrue qui s’accordait mal avec les derniers instants d’un homme que la vie tardait à quitter. Les troupes de l’évêque avaient fui et celui-ci, par conséquent, n’avait pu reprendre Colmar. La cité demeurait libre. On en était à ces considérations politiques lorsqu’un bruit affreux surgit du sol. C’était Roesselmann, qui s’étouffait avec son sang et ses glaires, et grognait maintenant comme un animal.

A jamais grand
A jamais grand

Les soldats virent le prévôt allongé de la sorte. Quelques minutes plus tôt, il les avait conduits face aux troupes épiscopales, puis la lutte s’était engagée, et on avait perdu de vue le premier citoyen de la ville. Tandis que deux hommes s’agenouillaient pour redresser le prévôt, lui permettant ainsi de libérer sa gorge monstrueusement obstruée, plusieurs soldats lui rendirent un hommage appuyé. Ils le qualifièrent de grand homme de la ville, de noble défenseur de la cité, de père protecteur des Colmariens.

A jamais grand
A jamais grand

Roesselmann avait toujours le regard dans le vide. Désormais, il gémissait, et sa plainte était déchirante. C’est que sa plaie ventrale s’ouvrait béante, maintenant qu’on l’avait assis, et ses tripes rosacées s’échappaient en désordre. De sa main libre, il agrippait l’un des hommes qui l’avait aidé, et ce dernier lançait à la foule des regards inquiets, comme si le prévôt devait l’emmener avec lui dans l’autre monde. La foule, elle, débattait du caractère noble de Roesselmann. Certes, il avait été tanneur, et était de basse extraction, mais il mourait aujourd’hui l’épée à la main, en ayant combattu bravement ceux qui avaient voulu asservir la ville.

A jamais grand
A jamais grand

Le soutien qu’il avait reçu de l’empereur plaidait également en sa faveur. Quant à sa gestion municipale, on la louait d’autant plus qu’on ne savait désormais à qui incomberait cette charge. En réalité, ses ennemis avaient été ceux du peuple, le détestant pour son appartenance à ce corps social immonde, le haïssant car, remarquable dans ce qu’il entreprenait, il rendait ridicules ceux qui se gaussaient d’appartenir à l’élite du monde. Les gémissements prirent soudainement fin. Roesselmann gardait les yeux ouverts et de sa bouche ne sortiraient plus un son ni un seul souffle d’air. Il était mort avec noblesse, et son corps resta ainsi à la vue de tous, comme celui d’un chien.

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commentaires

B
Bonjour, comme dans tous vos articles, nous ressortons plus riches de ces lectures. Pendant ces périodes un peu compliqué, je prends du plaisir à lire (ou relire) les pages des semaines passées. <br /> Publiez vous aussi vos mots ailleurs que sur over-blog ?<br /> Bonne continuation à vous
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L
Bonjour,<br /> Merci pour votre commentaire. Je ne publie que sur ce site, qui est le mien, en tout cas pour ce qui est des récits fictionnels. Je publie aussi des critiques de livres sur un site bien connu, mais elles n'ont de littéraire que l'objet qu'elles visent. <br /> A bientôt.

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