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27 septembre 2020 7 27 /09 /septembre /2020 18:00

Nuit noire. Une brindille craque, une rafale de vent affole les branchages. Puis le silence, dans la forêt. Le garçonnet serre fort la main de son père. Dix ans qu’il a, et une trouille terrible qui lui tord les boyaux, et les genoux qui tremblent. L’aube viendra bientôt. Le ciel rougeoiera, les oiseaux s’éveilleront, on y verra clair. La vieille chaumière familiale est à quelques minutes à pied, derrière le père et le fils, mais elle est invisible à présent, avalée par le monstre nocturne. Le père dit : courage, et le garçonnet sursaute, surpris de l’irruption de la voix grave dans la grande obscurité.

Le père n’est pas plus rassuré que le fils. Il a dit : courage, mais il n’est même pas certain d’avoir lui-même prononcé cette parole. Le sang lui bat aux tempes, et de plus en plus fort, à mesure que son fils et lui avancent. Peu à peu, ils distinguent les arbres, leurs branches, leurs feuilles, la clarté encore toute relative de leurs troncs et les abîmes de la noirceur quand la lumière ne trouve aucun support pour se refléter. Là-haut, sur la butte, l’ombre du château semble se défaire avec difficulté des ténèbres qui le tiennent prisonnier depuis des siècles. Le père se dit : je suis le descendant de son bâtisseur, mais il ne sait pas s’il a prononcé ces mots à voix haute.

Les princes de l’étable
Les princes de l’étable

Le fils ne semble pas l’avoir entendu. Son regard ne cille pas. Tel un possédé, il fixe, droit devant lui, l’ancienne forteresse qui dort. Il pense : je suis le descendant de son bâtisseur. Cela, il se le répète, silencieusement, pour se sentir brave, pour se sentir légitime, aussi, à ce qu’ils s’apprêtent à faire. Tout le monde, dans le pays, est venu ici pour se servir. Les pierres sont bien taillées et pas trop abîmées, car la guerre est rarement venue ici. Elle a bien vu, la guerre, que le château de Ranrouët était trop bien bâti pour être éprouvé. La guerre a méprisé ce château, qui était trop beau pour elle. Et les seigneurs, fous d’amour pour la guerre, l’ont abandonné aussi.

Les princes de l’étable
Les princes de l’étable

Ce qui se passe à présent est plus fort que la guerre. C’est la Révolution, a clamé l’oncle, oubliés les seigneurs, finies les corvées, vive le peuple et vive la liberté. La forteresse était délaissée depuis longtemps. Par respect, par crainte, on ne s’en approchait pas. Les seigneurs pouvaient revenir. Les esprits la hantaient. Ce sont eux que craint le garçonnet. Les esprits capturent les hères qui cherchent l’aventure, et jamais plus ne les relâchent. Le père a peur des seigneurs, mais dans le village, tout le monde dit qu’ils ont disparu. Un tel a pris des pierres pour son four à pain ; tel autre en a utilisées pour bâtir une porcherie. Le père en a besoin pour son étable.

Les princes de l’étable

Les hautes tours, la barbacane massive, les meurtrières adressent encore de sombres avertissements aux visiteurs imprudents. Le père préfère les ignorer ; il garde la tête basse. Il veut croire qu’il a le droit d’être en ces lieux. Après tout, il porte le nom des barons originels. Au village, les mauvaises langues racontent que ce sont les serfs qui ont transmis le nom, et qu’il n’y a, par conséquent, aucune fierté à le porter. Qu’importent les rumeurs : elles ne sont faites que d’orgueil et de jalousie. Le père et le fils parviennent à desceller plusieurs pierres de la partie intérieure d’une tour. Quelques corbeaux viennent observer leurs manœuvres.

Les princes de l’étable
Les princes de l’étable

Midi approche. Le fils sent tous les muscles de ses bras, de ses épaules, de son dos, de ses cuisses se tendre, et il sent au creux de ses mains toutes les rugosités de la pierre. Il la dépose dans l’une des deux brouettes que le père a apporté, la veille. Maintenant le travail est fini. Le père veut attendre la tombée de la nuit pour repartir. Il craint d’être vu, d’être pointé du doigt, d’être traité de voleur. L’après-midi promet d’être long, entouré des murailles, cerné par la certitude de ne pas être à sa place ici : en tant que paysan, en tant que pilleur.

Les princes de l’étable
Les princes de l’étable

Le père tue le temps en repérant les pierres que, dès le lendemain, il viendra chercher avec son fils. En effet, leur maigre chargement du jour ne suffira pas à terminer la construction de l’étable. Le fils contemple les ruines, les imagine au temps de leur splendeur guerrière, lorsque ses ancêtres observaient l’ennemi, abrités derrière les créneaux, ou bien lorsqu’ils patientaient, serfs sans armes et sans espoir, craignant qu’à l’issue de l’assaut final ils ne soient passés au fil de l’épée. Au crépuscule, le père donne le signal du départ. Tout de même, malgré l’angoisse que provoque une telle opération, il est heureux. Il dit que, d’ici la fin de la semaine, les vaches dormiront à l’abri. Les mânes des anciens seigneurs peuvent endurer la pluie. Depuis des siècles, ils supportent bien l’oubli.

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