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9 octobre 2020 5 09 /10 /octobre /2020 18:00

Pierre tient fermement entre ses mains le visage d’Amélie, son épouse. Elle, se cramponne à ses bras comme si, sans ce secours, elle allait s’effondrer. Ils se tiennent debout devant leur maison qui flamboie. Dans la grande clairière autour d’eux, les hommes, les femmes et les enfants du hameau de Merlet forment une assemblée silencieuse, que vient encore effacer le crépuscule. Bientôt la nuit sera totale, et la lune n’a même pas daigné sortir pour offrir un peu de lumière à Pierre et Amélie.

Leur fils aîné, Gaston, s’arrête devant eux. À quoi servent vos larmes, vous n’éteindrez rien du tout avec cela. D’abord ils ne semblent pas l’avoir entendu, puis Pierre tourne son visage vers lui. Notre vie, c’était notre vie, qu’il sanglote, et Amélie, privée de son support, commence à flancher. Sa fille Augustine vient à son secours, et son mari Jacques, et le frère de celui-ci. Gaston a un regard pour la maison, magnifique brasier qui menace la montagne et ses forêts, et il sait que dès le lendemain, il ne restera rien ici de leur passage en ces lieux.

En avant les alpages
En avant les alpages

Pour la nuit, ils coucheront chez le père de Jacques, dont la femme vient d’être enterrée au village, dans la combe. Une douce et inhabituelle chaleur parcourt le hameau ; ce sont les souvenirs des vies de Pierre et d’Amélie qui font leurs adieux aux habitants. La nuit est courte. Durant celle-ci, Gaston et d’autres jeunes gens – ils sont rares parmi la soixantaine de montagnards – ont veillé sur le bûcher. Ils ont éteint les braises par trop gaillardes qui s’aventuraient un peu plus loin dans les praz. Ils ont conté les histoires que content les bergers sous la surveillance des niôlles. A l’aube, Gaston a pleuré devant le chosal.

En avant les alpages
En avant les alpages

Pierre et Amélie se sont levés avec l’aurore. Leurs hôtes leur ont servi une soupe où flottent quelques pommes de terre, que tous ici cultivent pour affronter le quotidien. Ils mangent aussi un peu de tome. Enfin ils sortent de la maison, les épaules voûtées comme si le temps, dans la nuit, avait décidé de peser dorénavant de tout son poids sur elles. Ils se traînent avec douleur jusqu’au tas de bois dans lequel ils dormaient, et avec eux leur fils et leurs deux vaches. Gaston est déjà en train de sortir les affaires du mazot : les costumes du dimanche, les actes notariés, les rares photographies qu’ils possèdent.

En avant les alpages
En avant les alpages

Sur l’une d’elles, on voit Pierre, jeune homme vigoureux, entouré d’hommes comme lui, qui une fourche, qui une hache de bûcheron à la main. Ils sont radieux. Éblouis par le soleil, certains se servent d’une main pour s’en protéger. Un monchu de Lyon était alors venu pour les photographier. Il comptait explorer chaque vallée, chaque village, chaque hameau savoyard pour, disait-il, les rendre immortels, eux les simples. C’est pour cela qu’ils sourient tous. Ils se moquent de lui.

En avant les alpages
En avant les alpages

Pierre a souvent dit à ses enfants qu’ils n’auraient pas du. Le monchu avait été chic. Il leur avait laissé un tirage et, par un heureux hasard, Pierre en avait été le récipiendaire. Entre le jour de la photographie et ce jour-ci est enfermée maintenant une vie passée sous la haute surveillance des cimes et de la compagnie lointaine des bouquetins, des marmottes, des loups et des chamois. Amélie regarde son époux ; ont-ils tellement le choix ? Pierre a un peu plus de cinquante ans, mais a-t-il seulement la force de tout reconstruire ?

En avant les alpages
En avant les alpages

En entendant ses parents, Gaston enrage. Il sait qu’ils n’ont pas le choix. Ils doivent retourner dans la vallée. Pierre est bon potier et Amélie est une couturière remarquable. Ils s’établiront facilement, malgré leur grand âge. Gaston s’enquiert des chèvres. Elles seront vendues, et les moges avec, et l’on achètera la tome qu’on allait chercher sans façons dans le garde-manger. La discussion est close, Gaston baisse les yeux. Amélie considère les maigres affaires qu’a sorties son fils du mazot. Elle décide qu’il est temps de partir.

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commentaires

B
Bonjour, encore une belle (triste) histoire, accompagnée de belles photos. Cela donne envie de rejoindre ces montagnes qui savent aussi être accueillantes. <br /> Cela me remémore le petit livre d'un guide (le mazot de Fifine) qui m'avait bien plu.<br /> Encore merci pour vos articles que je prend plaisir à feuilleter, même si je ne les commente pas tous.<br /> Bernard
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L
Merci pour votre commentaire. Je ne connaissais pas Le mazot de Fifine, dont l'action semble prendre corps dans une Savoie plus contemporaine. A bientôt !

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