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3 octobre 2020 6 03 /10 /octobre /2020 18:00

En se retournant, il a cru la voir. La ligne d’horizon, vers le sud, paraît bleutée, alors il a imaginé que c’était la mer. Cette même mer par laquelle il est arrivé en Angleterre, parce qu’il n’avait que ce choix, celui de l’exil, cette voie à suivre qui oblige tous les cadets de famille. Son nom, si prestigieux dans le nord de la France et si craint au sud, ne lui a permis que de trouver des gîtes sur sa route, et une chaloupe pour traverser la mer. Il avait un peu de fortune et beaucoup d’audace. Aujourd’hui, le jour se lève sur les collines du sud et, au couchant, le nom de Montfort brillera peut-être à nouveau.

Peut-être cet horizon bleuté n’est-il pas la mer. Cette mer outre laquelle repose à présent le corps de son père, abattu dans la bataille, froid depuis si longtemps. Père et fils partagent le même prénom, Simon. La marche forcée nocturne pour obtenir une meilleure position n’aurait pas été reniée par le géniteur. Grâce à elle, le fils domine maintenant son ennemi. A présent, il se remémore les récits des batailles remportées par son père, connus par cœur et récités durant les veillées de son enfance.

Les bras armés
Les bras armés

Lewes n’est pas Muret, mai n’est pas septembre. Le père combattait des comtes pour le prestige d’un roi, tandis que le fils affronte un roi, et le frère et le fils d’un roi pour le profit des barons. Le père était un enragé, le fils a voulu négocier, la veille, pour éviter le combat ; le roi n’a rien voulu entendre. Tous les deux sont les bras armés de puissances qui les dépassent. Tous les deux se soumettent au jugement d’une bataille.

Les bras armés
Les bras armés

Au mitan de la journée, le combat s’engage. L’aile gauche de Montfort est emportée par la cavalerie du prince Édouard. Au centre et à droite, la lutte est féroce. Comme son père, comme un chevalier, Montfort lutte au milieu de sa compagnie. Partout, on cherche à désarçonner, à renfort de coups barbares, le corps en armure qui fait face. Sitôt fait, la piétaille règle son compte au chevalier sans monture.

Les bras armés

Une pluie galloise de flèches rafraîchit les rangs du roi. Bientôt le compte des vivants s’équilibre, et la supériorité royale initiale s’amenuise. Peu à peu, les croix peintes sur les plastrons des hommes des barons, blanches au lever du soleil et désormais rougies, prennent le dessus. On crie les noms des princes ennemis dans une litanie rageuse : ce sont les prises de guerre qui s’accumulent.

Les bras armés
Les bras armés

Simon de Montfort a déjà connu cette situation. C’était plus de cinquante ans auparavant, dans un autre pays, contre un autre ennemi, dans un autre corps que celui-ci. Dans la mêlée, soudain, il en a la certitude : la victoire est sienne. Surgissent alors les cavaliers du prince Édouard. Ils ont poursuivi la garde londonienne de Montfort, ils sont épuisés et ne peuvent plus combattre. Il suffit de les bousculer pour qu’ils tombent. Dans le lointain, Montfort entend ses hommes éructer de joie : ils ont pris, caché dans un moulin, un meunier.

Les bras armés
Les bras armés

En fait de meunier, c’est Richard, le frère du roi. Dans sa main, Montfort tient désormais le champ de bataille et la famille royale. Tandis que le jour tombe, les barons ses compagnons élèvent Montfort, le félicitent et le célèbrent. Lui, le bras, est devenu la tête. Au crépuscule de cette journée, il est plus haut que jamais personne dans sa famille ne l’a été. En tant que chef de guerre, il organise ses troupes et procède aux arbitrages d’usage. En tant que fils, il pense à son père, qui a connu les plus hauts honneurs en son temps. En tant qu’homme, il sait que le soleil ne reste jamais au zénith.

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