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27 octobre 2020 2 27 /10 /octobre /2020 20:10

Tout était parti d’une question innocente. Jacquot avait demandé si les curés juraient. Chacun des garçons avait un avis sur la question : tantôt c’était une évidence, car les curés étaient des hommes comme les autres, tantôt c’était une abomination, car tout de même, ils livraient la parole divine, qui ne devait sûrement pas se mélanger aux immondices verbaux. Ernest avait eu alors une idée. Comme le disait l’instituteur, M. Véron, on allait expérimenter.

Parmi la centaine d’enfants qui peuplaient la colonie agricole de Bonneval, les jeunes filles avaient pour meneuse une certaine Valentine. Fernande, de son état-civil, avait décidé de s’attribuer un autre patronyme, trouvé dans l’un des contes que renfermait la maigre bibliothèque de l’instituteur. Par sa personnalité, elle galvanisait les filles et terrorisait une grande partie des garçons. Elle fit aussitôt sienne l’idée d’Ernest. Celle-ci consistait, tout simplement, à enfermer le curé dans la sacristie de la chapelle : c’était le soumettre à une épreuve.

Pousses sans racines
Pousses sans racines

L’opération demandait cependant un peu de préparation. La colonie, installée entre les murs de l’ancienne abbaye, comptait une quinzaine d’adultes, pour chacun desquels il fallait s’assurer qu’ils n’interviendraient pas. Ernest déclara que trois enfants suffiraient pour occuper les sœurs à l’infirmerie : ils n’auraient qu’à simuler des maux de ventre. Derechef, Valentine désigna des garçons qui protestèrent, et demandèrent pourquoi elle ne montrait pas l’exemple. Valentine répondit qu’elle n’était jamais malade. Elle soupira que l’on devait tout de même rester crédible.

Pousses sans racines
Pousses sans racines

A la suite de quoi, le chef de culture et le maître jardinier virent venir à eux une dizaine d’enfants pour cueillir choux et salades. C’était un ordre de Valentine mais les deux horticulteurs y virent là un signe, un miracle. Les terrassiers en reçurent, eux aussi, pour creuser les fondations de la future remise ; il avait fallu forcer les volontaires, car c’était un travail pénible. Les terrassiers eux-mêmes eurent un doute quant à la bonne volonté de ces zigotos.

Pousses sans racines
Pousses sans racines

Pour l’instituteur, Valentine envoya Adélaïde afin de le questionner sur l’appareil productif agricole français. Sur ce sujet, M. Véron était intarissable et Adélaïde d’une curiosité étonnante. Enfin, on excita deux garçons pour qu’ils se battent : séparés par les deux surveillants, ils furent conduits devant le directeur. Enfin, la voie était libre et le père Benoît, dans sa sacristie, pouvait être éprouvé. Restait à décider qui aurait la lourde tâche de l’y enfermer. Cette mission réclamait audace, adresse et discrétion. Si l’on était vu, on risquait alors une très lourde correction.

Pousses sans racines
Pousses sans racines

Ce fut un dénommé Étienne qui se porta volontaire. Nul n’en fut surpris, car le garçon était connu dans la colonie pour se mettre régulièrement en avant. À son arrivée, lors du repas dans la salle commune, il avait ainsi affirmé connaître ses parents, chose impossible par ailleurs pour tous les autres pensionnaires : tous étaient des enfants abandonnés. Il se vantait aussi d’avoir été placé dans presque toutes les colonies agricoles que comptait la République, et il citait les noms de bourgs improbables où il avait usé tant ses fonds de culotte que la patience des personnels. Étienne courut à la porte de la sacristie, prit la clef et ferma à double tour. Le tour était joué.

Pousses sans racines
Pousses sans racines

Au bout de vingt minutes, le père Benoît tenta de sortir. Il tira, força, poussa, même, secoua vigoureusement, mais, évidemment, rien n’y fit. Alors, à la grande satisfaction des enfants, il jura. Des mots orduriers, que les enfants ne connaissaient pas tous, peuplaient maintenant la bouche de ce guide moral. Valentine elle-même n’en revenait pas. Toute à sa stupéfaction, elle ne vit pas arriver les deux terrassiers que le nombre ahurissant de volontaires avait alertés. Le père Benoît fut libéré et les enfants punis. Mais le châtiment fut doux à leurs yeux, car ils se savaient égaux aux hommes de bonne volonté.

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