Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
8 novembre 2020 7 08 /11 /novembre /2020 19:00

A pas discrets, Lucien rejoint la porte d’entrée de la masure. Son père ronfle encore à intervalles réguliers, et les vaches l’imitent de l’autre côté du mur. Le garçonnet a pris dans ses mains les sabots emplis de paille, et il sort pieds nus. L’aube arrivera dans quelques instants. Des oiseaux font résonner leurs chants dans la nuit qui, lentement, dépérit. Une fois la porte fermée, Lucien enfile ses sabots. Il tâte, dans ses poches, les biscuits qui lui fourniront le repas pour la journée.

Le silence nocturne, bientôt, s’ébrèche. Le soleil commence d’étendre son empire des tons chauds sur le ciel, mais l’air reste brumeux et froid. Les ricanements des choucas sont comme autant de piqûres qui électrisent le corps de Lucien. A leur suite viennent les corneilles et leurs chants râpeux et graves, tandis que de la forêt parvient le hululement de la chouette, qui semble appeler à l’aide ou bien sonner l’hallali. Lucien comprend bien la menace contenue dans ce chant. Il hésite à rebrousser chemin. Une chauve-souris passe devant lui, à la recherche d’un dernier repas avant le jour.

La vieille femme et les corbeaux
La vieille femme et les corbeaux

Lucien avance d’un pas qui se veut assuré. L’écharpe lui tient chaud au cou. Soudain, le garçon s’arrête ; il a vu la queue rousse d’un renard disparaître dans un fourré. Un peu plus tard, Lucien parvient au village. Rochefort dort encore. Là est l’atelier du forgeron, qui a déclaré qu’il faudrait la brûler. Ici est la boutique du boulanger qui, plus mesuré, voudrait qu’on la juge. Plus loin est l’échoppe de la mercière, qui l’a plusieurs fois maudite. Tous ces jugements n’arrêtent pas Lucien. Il veut voir par lui-même, et comprendre. Il veut savoir si la vieille Naïa est vraiment une sorcière.

La vieille femme et les corbeaux
La vieille femme et les corbeaux

Lucien passe devant le vieux château, pareillement endormi. Il songe aux mots de l’instituteur qui parlait du temps des rois, des seigneurs et des sorciers. Le seigneur avait alors droit de haute justice sur ses terres. Quiconque contrevenait aux lois était, selon sa condition, pendu ou décapité. Certains dans le village disent que Naïa a connu ces temps anciens. Si c’était vrai, pense Lucien, elle aurait été pendue, ou plutôt brûlée, et une épaisse fumée noire aurait jailli de son bûcher. Aujourd’hui, on est en République, a dit l’instituteur, et on ne brûle plus personne.

La vieille femme et les corbeaux
La vieille femme et les corbeaux

Lucien a quitté Rochefort, traversé un champ et il pénètre maintenant dans un sous-bois. Les geais accompagnent de leurs chants ce visiteur inhabituel, dont ils ne voient même pas le crâne dissimulé par une casquette. Lucien découvre ce qu’il cherchait. Quelques grosses pierres à la base supportent un amas fragile de branches, recouvertes elles-mêmes de feuilles de fougères et de brindilles d’essences diverses. Dans ce fatras qui semble former une habitation dort une vieille femme, abritée sous un édredon usé et entourée de ses misérables richesses : un pilon, une gamelle et autres menus objets sans valeur. La voilà donc, la terrible sorcière.

La vieille femme et les corbeaux
La vieille femme et les corbeaux

Elle se réveille soudainement et Lucien sursaute. Elle aussi a dû avoir peur, car elle a rassemblé d’un geste rapide toutes ses possessions auprès d’elle. L’un et l’autre se taisent, surpris de la présence de l’autre en ce lieu. Lucien comprend qu’il s’est affolé inutilement ; Naïa ne lui jettera aucun sort. La vieille femme se rassure ; le garçonnet n’est pas de ceux qui la vilipendent. Comme pour sceller une paix tacite, Lucien extrait un biscuit de sa poche. Elle le prend comme une denrée précieuse. Le mythe de la dangereuse scélérate s’effondre.

La vieille femme et les corbeaux
La vieille femme et les corbeaux

Lucien sort de la cabane au soir naissant. Ses parents doivent se faire un sang d’encre. Il traverse à nouveau les forêts et les champs, puis le village dont l’animation, comme le jour, retombe. Lorsqu’ils voient arriver le garçon, les villageois se mettent à parler entre eux, à voix basse. Ils ne se trompent pas quant à l’endroit d’où il provient. Lucien passe entre eux, et il sent les regards parfois inquiets, parfois inquisiteurs qui alourdissent soudainement ses épaules. A la sortie du village, un corbeau croasse. Cela semble une mélodie à Lucien.

Partager cet article
Repost0

commentaires

B
Bonjour, vos textes et images sont souvent un prétexte pour approfondir ce que vous écrivez. Grace à Naïa, j'ai pu mieux situer Rochefort (il y en a tant, à coté de chez moi il est "sur Loire"), et découvrir l'histoire de cette "sorcière"....<br /> En ces périodes difficiles, vous nous faites faire de belles promenades.<br /> Prenez soin de vous et bonne continuation
Répondre
L
Merci Bernard pour votre commentaire. Vous avez tout à fait compris ma démarche : prendre prétexte d'un événement - ou d'une impression - liée au lieu visité, et tenter une narration sur ce thème. Si, d'aventure, vous cherchez à approfondir ce que je ne fais que dévoiler qu'un peu, alors me voilà, d'une certaine manière, récompensé. Amitiés.

Présentation

  • : LM Voyager
  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
  • Contact

Recherche

Liens