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8 janvier 2021 5 08 /01 /janvier /2021 19:00

Eliseu, Eliseu, est-ce toi ? Je réponds par l’affirmative. Il me semble connaître cet homme, mais je ne me rappelle plus son nom. Tu es donc revenu, Eliseu ? Tu as quitté Cuba tout à fait ? A nouveau, j’acquiesce. Les affaires marchaient très bien, mais j’ai voulu revenir. Qu’est-ce qui te manquait donc là-bas, Eliseu ? Sûrement pas la mer ! Si, elle me manquait, la mer, car je travaillais dans les terres, dans ma plantation, mais ce n’est pas pour la mer que je suis revenu. Et la belle maison sur le port, Eliseu, c’est toi qui la fais construire ?

Il me dit qu’il a à faire, qu’il doit me laisser. Quand il le dit, ses yeux parpalègent, et aussitôt son nom me revient. A bientôt, Josep, je lui réponds, et il me sourit. Le petit Pep, dont le père se faisait embaucher pour aller lancer les filets sur le long des côtes à anchois. Je continue mon chemin. J’arrive sur une placette où murmure l’eau d’une fontaine. Sa sœur venait emplir son doll ici. Lorsque je la surprenais, elle me jetait un regard noir, car elle savait les sentiments que je nourrissais pour Yolanda. J’étais - nous étions pauvres à l’époque. Son regard était noir, comme ses cheveux, et sa peau était cuivrée. Comme elle était jolie. Et Yolanda était plus belle encore.

A l’est le soleil
A l’est le soleil

Certaines rues ont changé de nom. Je le sais, je l’ai lu. À Cuba , je recevais la revue Soleil levant. Chaque mois, j’allais au port de Santiago pour y recevoir les revues d’Europe, et j’ouvrais toujours Soleil levant en premier. J’y lisais les nouvelles du pays, les commerces nouveaux, les luttes municipales, les réglementations, les mariages. J’y voyais aussi les morts. J’y ai vu mon père et ma mère. Cela m’a fait de la peine et du plaisir à la fois de voir leurs noms dans le journal.

A l’est le soleil
A l’est le soleil

Je remonte une rue, au hasard. Me voilà près de l’église. Comme j’aurais voulu y mener Yolanda. Eliseu, est-ce toi ? Oui, c’est moi. Et toi, tu es … ? Maria, la fille du cordonnier, comme tu as changé. Tu as toujours les yeux rieurs, qui t’ont fait de jolies rides aux coins des yeux. Eliseu, c’est à toi la grande maison bleue sur le port ? Combien de chambres y as-tu ? C’est un palais, Eliseu, un palais. Cette maison est à moi, oui. J’y ai assez de chambres pour loger mes filles et mes fils, lorsqu’ils reviendront de Cuba, et pour accueillir aussi quelques amis. Comme tu as du en voir, du pays, Eliseu !

A l’est le soleil
A l’est le soleil

J’ai vu bon nombre de pays dans ma vie. Lorsque je vis les noms de mes parents dans la revue, je n’ai pas été surpris, car j’avais reçu un télégramme m’informant de leur mort. J’étais triste de les voir dans la longue liste de ceux que je ne reverrai jamais à Cadaquès. J’étais heureux aussi, car je savais qu’ils voyageraient, à travers les pages de Soleil levant, jusqu’aux côtes de Cuba, du Mexique, du Chili, de l’Uruguay, et même des États-Unis. Ils voyageraient partout où les nôtres avaient décidé d’aller.

A l’est le soleil
A l’est le soleil

Eliseu, je n’en reviens pas, toi ici ? Nous étions comme des frères à l’époque, Eliseu. C’est vrai, Carles, je me souviens de nos jeux, des matrones que nous effrayions lorsque nous hurlions, soudain, juste sous leurs fenêtres. Pourquoi es-tu revenu, Eliseu ? Tu n’as pas fait fortune ? Certes si, Carles, j’ai à Cuba une fortune immense, des terres que mes mains possèdent, mais pas mon âme. Dans Soleil levant, j’ai vu un tableau du village, Carles. Un peintre, qui a le même nom que moi, exposait aux Etats-Unis. Je devais y aller pour affaire. J’y ai vu le tableau. J’ai décidé de rentrer. Est-ce que Yolanda habite toujours la même maison, Carles ?

A l’est le soleil
A l’est le soleil

Je descends vers le port. Comme j’ai peur, tout à coup. J’ai beaucoup changé. Mes cheveux ont blanchi, mes bras ne savent plus rien porter. Je ne suis plus pauvre, mais je ne suis plus jeune non plus. Je crois que certaines choses sont immuables. Les cloches rythment toujours le temps des hommes. Les bateaux rentrent toujours au port. Je frappe à la porte d’une vieille bâtisse blanche. J’entends des pas lents qui approchent.

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