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20 mai 2021 4 20 /05 /mai /2021 18:00

Personne n’avait osé y toucher. La barrique demeurait intacte, dans un équilibre improbable provoqué et permis par un invisible caprice du sable. Elle avait été rejetée par la mer sur une plage habituellement déserte. Autour d’elle se pressait un contingent à chaque seconde plus nombreux de paysans et de marins des environs. La barrique, à n’en pas douter, contenait de l’eau-de-vie. Son apparition tenait lieu tant du miracle que de l’ironie : la mer, dans ces temps-là, donnait un rare poisson, et voilà qu’elle offrait de quoi boire.

Les hommes, d’abord, avaient craint d’approcher cet étrange cadeau. D’aucuns le boudaient, même, maudissaient les heures passées sur les vagues déchaînées, auraient troqué le feu de l’eau contre les chairs translucides de l’églefin ou du merlan. D’autres voulaient aller chercher leurs dames-jeannes et on leur objectait alors que c’était un risque qu’ils prenaient, que la barrique serait vide à leur retour.

Les eaux l’amer
Les eaux l’amer

Arrivèrent alors sur les lieux quelques douaniers, que des voix mystérieuses et anonymes avaient appelés. Les hommes de loi posèrent rapidement les mains sur le tonneau ; il ne faisait aucun doute, pour eux, que le bien que le sort avait ici abandonné appartenait à la couronne. Ces hommes en uniforme avaient l’habitude des débris que des navires perdus laissaient pour seuls souvenirs. Toute l’année, ils arpentaient le littoral pour cueillir, maraîchers occasionnels, les fruits de la Providence.

Les eaux l’amer
Les eaux l’amer

Marins et paysans élevèrent aussitôt la voix. Pour les douaniers, c’était une prise comme une autre, du hareng salé ou des pièces de toile valaient bien un tonneau d’eau-de-vie. Mais pour ceux du pays, cet événement exceptionnel rappelait le droit de bris, et quelques-uns avaient participé, lorsqu’ils étaient jeunes hommes, au pillage d’esquifs que les écueils avaient surpris. L’antique coutume prenait le parti des hommes du pays de Bénodet, d’où ils étaient majoritairement originaires. A cela, les douaniers opposaient la vigueur de la loi.

Les eaux l’amer

La volonté des uns affronta l’irrésolution des autres. Les mains populeuses, auparavant prudentes, s’agrippèrent au tonneau. Les corps se rapprochèrent, ainsi que sabots crotteux et bottes lustrées, ainsi que pantalons de toile bleue à la bande garance et bragoù-bras noirs ou blancs. Et les mains, ces multiples mains, commencèrent à chercher prises sur les vestes et les paletots. Les mots quittèrent l’ordre raisonnable des choses et devinrent des menaces.

Les eaux l’amer
Les eaux l’amer

Le tonneau, lui, tenait bon sur sa large assise circulaire. La violence des hommes, probablement, l’impressionnait moins que celle des flots. Les douaniers, eux, n’avaient pas ces considérations à l’esprit. Six ils étaient, et cinquante visages de plus en plus empourprés les entouraient. Vers eux étaient lancés des mots brutaux, qui appelaient la douleur et la mort. Le rempart de la loi, peu à peu, s’effondrait. Une voix sonnante, et qui n’avait cependant pas encore résonné, attira alors sur elle les attentions.

Les eaux l’amer
Les eaux l’amer

Le maire du village intervenait, tel l’arbitre d’un conflit dont on aurait sûrement bientôt compté les morts. Paysans et marins lui présentèrent leurs doléances. De ce personnage à la frontière entre la simplicité paysanne et les intrications administratives, ils savaient qu’ils ne devaient rien craindre. Les douaniers saisirent l’occasion. Tout au sermon de leur officier civil, ceux du pays ne virent pas disparaître la barrique que les douaniers firent rouler jusqu’au chemin. L’idole avait sombré dans l’amer.

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