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20 juin 2021 7 20 /06 /juin /2021 18:00

La nonna essuie une larme au coin de l’œil. Pudique, elle se retourne vers les casseroles, fait miner d’en chercher une en particulier, et sa main tremble dans le vide. Des deux hommes assis dans des chaises qu’il aurait fallu depuis longtemps rempailler, l’un secoue les épaules et tance l’autre. Ne peut-il donc pas se taire, ne voit-il pas le mal qu’il fait à prononcer de telles paroles ? Et sa main se lève, menace vaine, car c’est un vieillard, tandis que l’autre est fringant.

Le jeune gars se lève, frôle la nonna qui a retrouvé un peu ses esprits, et s’en va lorgner le jambon et surtout les figatelli qui pendent. S’il était vache, il prendrait l’une de ces petites saucisses noires et mordrait dedans comme un mal élevé. Mais le vieux le rapporterait aussi sec, et tout Corbara le pointerait du doigt, lui le François, qui n’est pourtant pas un mauvais bougre. Il se contente alors de humer, et la salive emplit sa bouche. Et il demande encore à la nonna si son histoire, elle y croit vraiment.

Du bey la belle
Du bey la belle

Le vieux s’énerve. Faut-il donc qu’il se lève pour lui apprendre le respect ? Foi de Michel, il a encore la force de l’assommer. La nonna assure que ce n’est pas grave. C’est vrai que c’est une histoire pas courante, et pourtant elle est vraie. Cinquante ans auparavant, les barbaresques sont venus sur la côte, et Davia, la fille de la nonna, est montée sur leur navire. Elle était belle, le monde entier le savait, alors les barbaresques l’ont emmenée. Elle est allée épouser le sultan.

Du bey la belle
Du bey la belle

La nonna glisse une main dans un pli de sa robe. Elle en ressort un bijou d’or serti d’une pierre d’émeraude. Ses yeux deviennent humides. Elle murmure que c’est Davia qui lui a fait parvenir ce bijou. Aussitôt elle le range, et avance jusqu’à la marmite suspendue au-dessus du fucone. Les braises flamboient et le ragoût bouillonne légèrement. Le François s’en revient des salaisons, se penche sur le repas en préparation. S’il veut être invité, il a intérêt à garder sa langue. Pourtant, il parle encore.

Du bey la belle

Tout de même, quel cœur aurait-elle, Davia, l’épouse du sultan du Maroc, de laisser sa mère vivre dans une telle maison. Au rez-de-chaussée, les chèvres et les porcs bêlent et grognent, et l’odeur de leurs corps remonte par l’escalier jusque dans les chambres à en obséder ceux qui veulent dormir. Quant au bijou, la nonna ferait mieux de le vendre, car il vaut le prix d’un palais. Le Michel tousse à s’en s’étouffer. C’est tout ce qui lui reste de sa fille, ce bijou, elle ne saurait le vendre. Le François s’esclaffe.

Du bey la belle
Du bey la belle

Il connaît la nonna, ses manières de se promener sur la plage, de vivre comme recluse la majeure partie de l’année. Ce bijou, elle a dû le trouver entre le sable et les rochers, ce doit être le souvenir d’un échouage anonyme et peut-être vieux de siècles entiers. Si elle ne l’a pas vendu, c’est qu’elle ne connaît personne d’assez riche pour le lui acheter, et qu’elle n’a jamais osé aller jusqu’à la ville pour lui trouver acquéreur. Et, justement, il lui propose ce service.

Du bey la belle
Du bey la belle

On n’entend plus que le feu sous la marmite. Le chat passe sur les pierres du fucone pour se chauffer les pattes et le poil. La nonna ne répond pas. Elle sort la pulenda, le pain de châtaigne, tandis que le vieux essuie son couteau sur son pantalon. Sur le visage du jeune gars, le sourire s’estompe lentement. A bout de ses bras sans âge, la nonna décroche la marmite et la pose sur la table. Sur celle-ci, le vieux a disposé deux assiettes.

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