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26 juin 2021 6 26 /06 /juin /2021 18:00

Il faut que vous me compreniez bien ; j’avais peur. Trois dagues me fixaient dans le blanc des yeux et dans le gras du ventre. J’avais le sentiment qu’à chaque instant, elles se rapprochaient de ma pauvre peau, et j’étais persuadé qu’elles n’hésiteraient pas à me la percer pour mettre à jour la vérité profonde de mon être. J’étais seul. J’étais terrifié. J’inventai.

Les trois dagues étaient tenues par des hommes que je connaissais bien. Nous étions du même rang, avions participé aux mêmes batailles, ressentions la même aversion pour les grands changements qui se tramaient alors. Comme eux, je souffrais de ce que le roi boutait la noblesse hors de ses prérogatives naturelles, et je m’inquiétais de ses hasardeuses amitiés politiques. Un mois auparavant, les mécontents avaient libéré la Régente de sa prison de Blois. Quant à moi, j’étais demeuré à Confolens, loin de l’action et de l’honneur.

Foi de menteur
Foi de menteur

Ils m’interrogèrent. Dans le recoin sombre dans lequel ils m’avaient attiré, attablés dans une auberge misérable de laquelle je n’avais jamais daigné pousser la porte, leurs voix portaient des accusations dont j’avais du mal à me défendre. Nulle part ils ne m’avaient vu pour secourir la mère du roi : ni au pied du château duquel elle s’était échappée par le moyen d’une échelle branlante, ni aux côtés de la carriole que tiraient deux mules noires que n’effrayaient ni la nuit ni la mort. Je fus tenté de répondre : et pour cause mes braves ... mais le courage me manqua. Alors je mentis.

Foi de menteur
Foi de menteur

La voix secouée par des larmes, je répondis qu’en effet, ils n’avaient pu me voir. Au dernier moment, le duc d’Epernon avait décidé de m’évincer, car mon influence lui déplaisait. Depuis lors, je subissais la honte et je nourrissais de lourds regrets. Les lames reculèrent, mais ne se baissèrent point. Il fallait en dire plus, et j’obéis alors à la menace muette de trois hommes d’honneur. Le mois passé, j’avais réuni, dans ma maison de Confolens, cent nobles pour échafauder un plan qui ferait quitter à la Régente son glacial exil ligérien. Ma maison était remplie, et elle attendait ma parole. Je l’avais satisfaite.

Foi de menteur
Foi de menteur

Les trois compagnons se regardèrent entre eux. Leurs dagues revinrent vers moi : ils n’avaient jamais entendu parler de cette réunion et, d’ailleurs, ils n’avaient pas souvenir d’y avoir participé. Bientôt, ils ricanèrent, certains de m’avoir piégé. Ils établissaient les comptes absurdes de ceux qui se trouvaient dans ma chambre, et dans mon escalier, et dans mon cabinet de toilette. Ils devinrent grossiers et grotesques. Dans l’auberge, même les godets et les écuelles nous fixaient.

Foi de menteur
Foi de menteur

Je me mis alors à rire jusqu’à faire s’abaisser les dagues. C’était la peur qui me tenaillait, et c’était elle aussi qui me poussait au défi. J’arrêtai soudainement de rire, et je toisai ces hommes. Je leur jetai au visage un mépris que me dictait ma lâcheté, car empêtré dans mon mensonge, je ne pouvais plus me dédire sans renoncer à la vie. Que croyaient-ils, ces nobliaux, pensaient-ils être de la race de ceux qui parlent et qu’on écoute ? Non, assénai-je, ils n’étaient pas chez moi, car je ne comptais pas sur eux. Et je citai des noms bien connus de tous, dont je savais pour certains qu’ils avaient été de la cavalcade pour la reine Marie.

Foi de menteur
Foi de menteur

Pour me donner de la prestance, je commandai de quoi boire à l’aubergiste, et par miracle ma main ne trembla pas. J’attendis d’être servi pour terminer mon récit. Cent nobles gens m’avaient écouté dans ma maison. Cent gens nobles m’avaient pressé de prendre leur tête pour la liberté de Marie et pour le défi du roi Louis. Le duc d’Epernon en avait pris ombrage et s’était arrangé pour m’écarter de ce beau dessein. C’était, pour lui, s’assurer les faveurs d’un plus grand destin. Je terminai mon récit et laissai là mes trois dagues. Comme elles, l’auberge entière s'était tue. Je filai.

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