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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 18:00

Mille peurs traversèrent mon corps. J’avais pourtant pris ma décision après mûre réflexion, et ce que je m’apprêtais à faire me semblait, parmi toutes les possibilités, la seule vraiment sensée. Il me regarda d’abord avec mépris mais, quand il comprit enfin l’objet de ma requête, il me sourit et ses yeux me révélèrent tout. Ses yeux me disaient que je n’aurais aucun mal à parvenir à mes fins ; ils me disaient aussi que ma victoire causerait sans doute ma perte. Cela me convenait, si j’étais la seule à me damner.

Lorsque je la vis se présenter à moi, dans son ample robe noire, le visage dissimulé par un voile de douleur, deux idées me vinrent. La première, c’est que cette femme était d’une grande beauté, et je plaignis son mari d’être mort avant que d’en avoir joui. La deuxième, c’était que, du fait de cette beauté, je devais me méfier de cette femme, qui était dame de Tournoël, et habituée donc à être exaucée. Elle dit qu’elle acceptait mon jugement. Elle consentait à ce que son beau-frère vécût au château et qu’elle n’y fût plus la maîtresse. Pourtant, elle me supplia de la protéger. Je fus surpris, et lui demandai ce que je pouvais faire. Baissant la tête, elle s’approcha et me prit les mains.

Tel épris
Tel épris

Le bailli tint sa promesse. Il vint au château trois jours plus tard. Mon beau-frère lui fit fête, mais la tristesse des convives fit fuir le bailli jusque dans l’une des chambres. Il avait prétexté des maux de ventre, et je lui fis croire que je lui portai de l’eau fraîche pour qu’il m’ouvrît la porte. Sans rien dire, nous nous embrassâmes et, lorsqu’il désira davantage, je tournai mes yeux épouvantés vers la cour où l’on festoyait encore. Il se passa trois jours, puis mon beau-frère partit. Du haut des remparts, nous le vîmes s’éloigner, ma fille, le bailli et moi.

Tel épris
Tel épris

Je chevauchai le jour en songeant à la chaleur de la couche qui m’attendait. D’aucuns me félicitaient, car ils connaissaient la nouvelle, et disaient que j’étais sur ces terres comme Dieu : à la fois le plus proche seigneur et l’ultime suzerain. La douce dame m’accueillait le soir, et elle fut maintes fois étonnée d’une vigueur qu’elle ne soupçonnait point. J’en étais heureux : je me croyais automne et je me découvrais printemps. Un soir je la poursuivis ; elle refusa. Elle argua d’abord que le souvenir de son mari n’était pas éteint. Comme je ne reculai pas, elle souffla que nous ne nous montrions pas dignes. Je lui demandai alors sa main.

Tel épris

Prise de court, je ne sus que répondre. Il avait dû proposer cela dans un moment d’excitation, mais je soupçonnai bientôt qu’il avait comprit l’avantage qu’un tel événement lui procurait. Quant à moi, je me trouvai piégée. Nos amours étaient connues, et les doigts moqueurs et lâches me désignaient déjà comme la putain du bailli. Nous nous mariâmes et il n’y eut guère que mon vieillard de mari et ses gens pour s’en réjouir. Cependant je voulus raviver ma cour, inviter peintres et musiciens et poètes. Il ne me le permit pas et, comme leçon, il renvoya deux de mes dames qui lui déplaisaient.

Tel épris
Tel épris

Les deux insolentes avaient confié à leurs amants d’un soir, qui étaient de ma troupe, qu’elles me trouvaient goujat et vicieux. Pour ne pas les contredire, je les sommai de partir sans rien emporter d’autre que leurs hardes et leur vilenie. Ma nouvelle épouse protesta à peine ; sans doute s’égayait-elle déjà du futur mariage de nos enfants, que j’avais décidé pour garantir que le château restât dans la famille. En outre, je faisais en sorte que la dame de Tournoël me fût obéissante et, lorsqu’elle ne l’était pas, qu’elle me tenait tête devant mes gens, je l’enfermai telle une mauvaise enfant.

Tel épris
Tel épris

J’étais aux cuisines lorsque l’on m’annonçât que mon mari s’était effondré. J’accourus, comme doit le faire une bonne épouse. Je pleurai lorsque je compris qu’il était mort, et il me plut qu’on attribuât mes larmes à une peine immense. La semaine suivante, je rompis les fiançailles de ma fille qui retrouvait la liberté de trouver meilleur parti qu’un fils de bailli. Quant à moi, je retrouvai mes peintres, mes poètes, mes musiciens. Ils déclamèrent, chantèrent et dansèrent pour me divertir et, bien que je ne pusse encore sourire, il me sembla enfin goûter à la vie à laquelle j’aspirais.

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commentaires

B
Merci encore pour vos petites histoires de la grande histoire. Je lis avec plaisir (même si je ne commente pas souvent), cependant j'ai quelques fois des difficultés à retrouver les protagonistes. Merci mon moteur de recherche....
Continuez longtemps.....
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