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25 octobre 2021 1 25 /10 /octobre /2021 18:00

L’impluvium était encore plein des dernières pluies. Caïus Domitius y plongea la main tandis qu’une jeune fille brune à la peau bronzée vint y remplir un broc. Épirote, demanda Caïus, qui promenait son regard des épaules jusqu’aux hanches qu’une robe ocre laissait deviner. Caïus entendit rire derrière lui. Lucius Lucterius précisa que la fille était Syriaque, puis aussitôt il ajouta qu’il était heureux de recevoir Caïus. De grandes choses avaient été décidées par l’empereur Claude. Lucius était impatient d’en parler.

Lucius précéda Caïus vers le triclinium. Pour Lucius, les affaires marchaient bien. Il expédiait, via le Rhône vers le sud et via la Saône vers le nord, des tonneaux d’un vin léger et bon marché qui faisait le bonheur des classes laborieuses. Il vendait une partie de sa production de céréales aux légions postées en Germanie. Enfin, il louait l’ensemble des échoppes qui, ouvertes sur la rue, des deux côtés du vestibule d’entrée, composaient le rez-de-chaussée de la villa.

A la table des grands
A la table des grands

Lucius indiqua à Caïus le lit central. Autour de la table, les esclaves s’affairaient ; ils y déposèrent un plat de bouillie de céréales, arrosé d’huile d’olive et parsemé de morceaux de fromage de chèvre. L’allusion était claire pour Caïus, qui sourit. Le plat était très apprécié sur l’Aventin ; le servir revenait à affirmer sa romanité. Les esclaves débarrassèrent cependant rapidement, et apportèrent d’autres plats, davantage adaptés aux palais des convives. Des faisans et des bécasses firent leur entrée. Des figues fraîches accompagnaient le pain.

A la table des grands
A la table des grands

À la demande de leur maître, les esclaves de la maison apportèrent deux belles plaques de bronze, qu’ils tendirent à Caïus. Y était gravé un discours de Claude au sénat romain. C’était un mélange de glorification personnelle et d’approximations historiques, et cela ne justifiait absolument pas la petite fortune – car tant le métal que son processus de gravure, particulièrement complexe, coûtaient cher – que Lucius avait dépensée. Cependant une information capitale y était mentionnée, qui avait convaincu Lucius et la cité même de Lugdunum – dont les plaques monumentales étaient déposées au sanctuaire des Trois Gaules – d’accorder à quelques mots une saveur d’éternité.

A la table des grands

Des Gaulois siégeraient bientôt au sénat romain. Claude l’avait annoncé, Lucius se frottait les mains et Caïus grimaçait. Le cécube et le falerne ravissaient pourtant, ainsi que le poisson et les huîtres, que Lucius avait fait venir exprès des rivages de Narbonnaise pour la venue de son hôte. Ce dernier appréciait les efforts déployés par Lucius, mais il ne croyait pas que les Gaulois pussent être des Romains comme les autres. La gravure de cette plaque de bronze le prouvait assez. Aucun Romain n’aurait accompli une telle action : ils étaient Romains parce qu’ils habitaient Rome, ou l’Italie, et qu’ils étaient inscrits dans une tribu.

A la table des grands
A la table des grands

La jeune Syriaque revint servir le vin. Elle ne se gêna pas pour dévisager Caïus qui, troublé, cessa de discourir sur le choix qu’avait fait Claude. Lucius en profita pour annoncer son envie de devenir l’un de ces premiers chevelus à tenir place au cœur de la République romaine. Sa fortune dépassait déjà celle de nombreux chevaliers romains, et il entretenait de solides liens d’amitié avec des sénateurs, des questeurs et des prêteurs. Mais pour Caïus, la question était ailleurs. Ni la toge ni l’abondance de biens ne faisait d’un homme – aussi digne soit-il – un Romain.

A la table des grands
A la table des grands

Un détail gênait pourtant Caïus. Lucius était vêtu à la romaine. Ses agapes ressemblaient à celles d’un consul en campagne plutôt qu’à celles d’un Arverne ou d’un Eduen. Même son latin était excellent et témoignait de la totale intégration des élites gauloises dans la nouvelle économie mondiale. Toutefois, Lucius avait la peau blanche, et ses cheveux blonds tiraient sur le roux. Devant la jeune Syriaque, revenue pour apporter les douceurs de fin de repas, Caïus tança cette faute de goût. Lucius rit, croyant que son ami plaisantait. D’illustres Romains – dont Ahenobarbus – l’avaient commise avant lui. Rome, d’ailleurs, ne saurait vraiment lui échapper. Claude avait ouvert la porte. Lucius n’allait pas la laisser se refermer.

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