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19 octobre 2021 2 19 /10 /octobre /2021 18:00

Les trois heures que durait le voyage depuis Londres, Lucinda les passait d’abord à lire puis, quand le vertige la prenait, elle imaginait ce que madame Williams avait laissé sur son lit en guise de cadeau de bienvenue. L’été précédent, Lucinda y avait trouvé un sac entier de friandises et, deux ans auparavant, un ours en peluche. Enfin, à force de rêver, la petite fille s’assoupissait, bercée par les mouvements souples de la Jowett Javelin que conduisait son père.

Située au cœur du village de Bourton, la pension de madame Williams était une bâtisse de grande taille aux pierres jaunâtres. À peine descendue sur les gravillons, Lucinda devait se soumettre à un protocole strict. Tour à tour, elle devait saluer son hôte, l’embrasser puisque, selon la mère de Lucinda, cela faisait plaisir à la vieille dame, répondre enfin par l’affirmative lorsque cette dernière demandait s’ils avaient fait bonne route. Ensuite seulement, la petite fille avait l’autorisation de laisser les adultes à leurs discussions ennuyantes, et le clin d’œil de madame Williams l’encourageait à monter les escaliers deux par deux pour découvrir son cadeau. Cette année, madame Williams avait acheté une boîte à musique.

En montant dans la Jowett
En montant dans la Jowett

Invariablement, Mme Williams servait les mêmes plats lors du premier souper. Des petits pois accompagnaient un rôti, avant qu’une jelly ne vînt combler les derniers espaces d’estomacs que les madeleines du tea time harcelaient encore. Mme Williams parlait de ses plants, de ses greffes et de cet adorable couple d’Australiens venus visiter la terre de leurs ancêtres. Le père de Lucinda discourait sur Londres, sur les débats politiques et sur les avancées de sa propre carrière professionnelle. Puis, et c’est ce qui étonnait toujours Lucinda, Mme Williams s’enquérait de la santé de son grand-père et de son arrière-grand-père, à quoi une même réponse était apportée : ils allaient bien.

En montant dans la Jowett
En montant dans la Jowett

Juste avant le coucher, Barry, le père de Lucinda, lui confiait que lui-même venait passer ses vacances d’été dans la pension de Mme Williams, et la petite fille faisait toujours mine de l’apprendre. Ensuite, elle s’endormait ; le lendemain matin, les vacances commençaient vraiment. À sept ans, Lucinda était membre d’une confrérie de garçonnets et de fillettes qui croyaient à l’existence des sorcières, des fées et des farfadets dont d’aucuns, paraissait-il, avaient un jour aperçu un bout de queue. Ils se retrouvaient, sur les coups de dix heures, braillant et bravant les bords du canal et ses dangers. Ils sauvaient des mondes entiers.

En montant dans la Jowett

Après le déjeuner, les parents de Lucinda l’emmenaient en escapade. Tantôt c’était au parc zoologique, tantôt c’était dans la ville miniature, et d’autres fois ils prenaient l’auto pour découvrir l’un de ces villages figés de la campagne alentour, dont Lucinda pensait, en réalité, qu’ils n’étaient pas habités. D’ailleurs, elle aurait pensé la même chose à propos de Bourton, si Mme Williams ne lui rapportait pas, jour après jour, les preuves qu’elle, au moins, demeurait à l’année dans sa pension. C’étaient les sempiternelles histoires de voisinage et de souvenirs, émouvants pour Mme Williams, des boutiques et des personnes disparues. Mais, d’histoire, au sens où l’entendait le maître d’école, il n’y en avait point.

En montant dans la Jowett
En montant dans la Jowett

Lucinda s’en était émue auprès de sa mère, qui, soucieuse de ne pas laisser sa fille dans de troublantes incertitudes, compulsa plusieurs livres à la bibliothèque municipale. Elle en déduisit que Bourton, fondée par une peuplade celte, avait traversé les siècles sans qu’aucun événement, magnifique ou désastreux, n’en émaillât la chronique. Les gens d’ici avaient probablement travaillé dur, ils avaient certainement éprouvé les joies et les peines communes à toute la race humaine, et ils étaient morts, sans que l’un eux ne prît la peine de laisser son nom, en lettres d’or ou de sang, dans le calcaire jaune.

En montant dans la Jowett
En montant dans la Jowett

Les vacances s’achevèrent. Lucinda avait sauvé dix-huit mondes des griffes de tyrans sanguinaires, et elle avait effrayé de minuscules personnes que, dans la ville miniature, elle semblait être la seule à voir. Du laïus de sa mère, elle tira la conclusion que ce village de Bourton ressemblait aux repas de Mme Williams : il était sans surprises et pourtant réconfortant. Une fois montés dans la voiture, Barry déclara en riant que le village les attendrait désormais jusqu’à l’année suivante. Lucinda ne sourit pas ; elle savait que c’était vrai.

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