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1 octobre 2021 5 01 /10 /octobre /2021 18:00

Le collant menaçait de rompre et la perruque tombait. Un sourire niais – que le marquis de Fronteira aurait sans doute voulu gracieux – ajoutait au grotesque de la scène. Comme les musiciens marquèrent un silence, le marquis s’inclina et les invités applaudirent. À son voisin de table, un jeune comte souffla que tous ici devaient être soulagés que le spectacle finît. Certains hommes étaient faits pour la danse ; le marquis n’était pas de ceux-là. Et tandis que ce dernier ôtait son costume, les musiciens se remirent à jouer.

Une dizaine de cygnes firent alors leur entrée. Posés sur de grands plateaux d’argent, ils étaient portés par des laquais dont la livrée tenait du goût espagnol. L’entrée des volatiles provoqua des exclamations de surprise. Les gourmands entrevoyaient la perfection de la cuisson, le craquant de la peau et le fondant de la chair. Les esthètes admiraient les ciselures argentées des plateaux, ces cygnes et ces canards de métal précieux qui accompagnaient leurs frères aînés vers le banquet. Quant aux esprits politiques, dont était le jeune comte, ils sourirent à l’allusion militaire.

En spectacle
En spectacle

Le marquis était un héros de la dernière guerre faite à l’Espagne. Des récits couraient sur son compte, qui mariaient la relation factuelle des événements à une dimension mythologique, laquelle tenait davantage des souvenirs de bibliothèque que de ceux des batailles. On y exagérait tant les exploits du marquis que les signes que la nature – ou Dieu – avait manifestés : la pluie avait soudain cessé, le soleil avait ébloui l’ennemi, le marquis avait tranché, d’un seul coup, deux têtes castillanes. A chaque narration, un détail nouveau était ajouté.

En spectacle
En spectacle

Le marquis se prêtait souvent – de fort bonne grâce – à l’exercice. Ce soir-là, il s’y décida encore et, pour ajouter au son l’image, il emmena ses hôtes dans la grande salle qu’il avait baptisée du nom des batailles. Les dames avaient vu le piètre danseur ; elle admiraient désormais le poète combattant. Les messieurs rêvaient, en l’écoutant, de soleils accablants et de montures hennissantes. Les azulejos bleutés les excitaient et ils se rapprochaient du maître des lieux, espérant par ce mouvement recueillir un peu des effluves des corps bataillant et un soupçon de la gloire du marquis. Il n’y eut que le comte qui se tint à l'écart ; de la foule enthousiaste, il s’amusait.

En spectacle
En spectacle

Le comte suivit la troupe de noceurs dans le jardin. Partout, les petits carreaux de faïence assuraient du meilleur goût du maître de céans. Petit peuple des champs et nymphes antiques semblaient s’être réunis pour acclamer le vainqueur de l’Espagne ; leurs vivats muets donnaient au jardin des airs de forum où l’on célébrait le triomphe. Le comte, jusque là discret, demanda alors au marquis si celui-ci pouvait conter une autre de ses aventures. Ce n’était pas par goût de l’épique ; plutôt, c’étaient l’accent rude, les intonations rustres et la gaucherie verbale du marquis qui le réjouissaient. Ravi de l’invite, le marquis s’exécuta.

En spectacle
En spectacle

Aux confins du Portugal, le marquis s’était placé en première ligne. Son imposante carrure faisait de l’ombre aux soldats derrière lui et terrifiait – cela se voyait dans leurs yeux – les Espagnols. Ceux-ci bombardaient une place portugaise, et causaient la mort de centaines de gentils bourgeois. Le marquis avait décidé – seul selon lui – de mettre fin au massacre et d’aller à la rencontre des ennemis. Son exemple entraîna à sa suite quinze mille compatriotes au combat. La lutte était féroce. Le marquis se trouva bientôt encerclé par des cavaliers armés d’épées et parés et de golilles.

En spectacle
En spectacle

Tandis que les hommes s’entre-tuaient, un éclat de rire fusa. En une seconde, on était revenu dans les jardins baroques d’un marquis qui ne faisait plus la guerre qu’en mots. C’était le comte qui riait ainsi, d’entendre l’ancien maître de camp user de tournures démodées et d’obscénités martiales. Soudain, la scène changea : le marquis défia le comte : on passait du picaresque à la tragédie. On apporta des épées et on fit cercle autour des acteurs. Au premier assaut, des femmes s’évanouirent ; on arrêta là la farce. L’honneur du marquis et celui du comte étaient saufs. Ils saluèrent. Le spectacle pouvait continuer.

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