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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 18:00

Le vent soufflait encore par faibles rafales. La tempête, cependant, était bel et bien passée, et un soleil radieux illuminait cette journée de la fin du mois de janvier. Agnès était sortie dès l’aube, emmitouflée dans un pardessus de cachemire noir duquel elle avait relevé le capuchon. Elle allait sur la promenade à pas lents, et l’air vif et froid qui entrait dans ses poumons lui mordait la gorge. Devant la mer qui était d’huile, et à laquelle la jeune femme jetait des regards anxieux, Agnès essayait de se rappeler un fichu dicton.

Était-ce le calme qui précédait la tempête, ou bien était-ce l’inverse ? Agnès cessa rapidement de se torturer les méninges, et elle envisagea d’aller louer une de ces cabines blanches. Elle y ôterait sa mode confortable et enfilerait son corset et pantalon bouffant. Chaque jour, Agnès tâchait de suivre les conseils de son médecin et de pratiquer la baignade. La froideur et la vigueur des vagues la faisait suffoquer. Selon le docteur, c’était là un excellent moyen de soigner son affliction pulmonaire.

Une femme à la mer
Une femme à la mer

Cependant qu’elle descendait les marches menant sur la plage, Agnès vit, à sa gauche, un groupe de femmes qui se lamentaient. Devant les malheureuses, il y avait une barque, pareille à celles que les pêcheurs des Sables-d’Olonne pilotaient pour capturer, au large, les bancs de sardine. L’embarcation était vide, et brisée en son milieu. Agnès s’approcha. Des femmes de tous âges, enveloppées dans d’épais châles noirs, dissimulaient leurs pleurs dans leurs mains tannées par le sel et le labeur.

Une femme à la mer
Une femme à la mer

Leurs lamentations étaient pourtant sonores, comme si la douleur s’accommodait mal du secret. Derrière elle, Agnès entendait les propositions des loueurs de cabines. Elle sentait déjà la violence de la morsure des flots sur ses cuisses, puis sur ses hanches. Elle pressentait la compression de sa poitrine, et les battements fous de son cœur. Elle espérait encore vivre, malgré ses poumons désespérément malades, malgré sa jeunesse qu’elle passait en cures et séjours thérapeutiques dans toutes les stations du pays. Pourtant, le groupe de femmes l’attirait.

Une femme à la mer

Quand Agnès fut tout près de ces femmes, elle s’arrêta et ne dit rien. Dans un délire cacophonique, ces femmes prononçaient des prénoms, qui étaient des vies entières et plus encore, des soutiens, des espoirs, des fiertés. Agnès entendit des Victor, des Louis, des Jean-Henri, des mon fils, des mon père, des mon mari. Claquaient aussi des questions, des imprécations, des pourquoi, des non, et qui ne s’adressaient à personne, sinon à la nature, à l’océan ou à un Dieu qui ne se hasardait guère à répondre. Dans l’air, le ressac et le vent jouaient une mélodie neutre.

Une femme à la mer
Une femme à la mer

L’heure avançait, et les cabines seraient bientôt toutes prises. À l’hôtel, l’absence prolongée d’Agnès susciterait l’inquiétude. Une poitrinaire qui se baigne en des eaux glacées, ça peut toujours être emportée par la furie de la mer. Et s’il n’y avait que le petit corps à aller chercher sur la plage, mais non, il faudrait encore prévenir le médecin, écrire à la famille et veiller, enfin, à l’intacte réputation de l’établissement. Agnès se retourna vers les villas du bord de mer, vit que personne ne s’émouvait du drame de ces femmes. Elles pleuraient, et cela ne changeait rien.

Une femme à la mer
Une femme à la mer

Terrorisée par sa propre impuissance, Agnès s’éloigna. Plus aucune cabine n’était à louer. Elle devait rentrer dans sa chambre, déjeuner aussi vaillamment que possible, puis écrire à sa mère restée avenue Montaigne. Les mots n’étaient pas sortis de sa gorge, comme s’ils avaient senti, en avance, leur inutilité. Pour rentrer à l’hôtel, Agnès fit le détour par le port. D’autres grappes d’ombres gémissantes attendaient, immobiles, une confirmation ou une surprise ; mais la seconde option n’avait aucune chance d’être émise. Agnès s’assit quelques minutes sur un banc, pour se reposer et pour les observer. À l’abri du soleil, elle aussi disparaissait.

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