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6 novembre 2021 6 06 /11 /novembre /2021 19:00

Tel un petit garçon, Owen était perdu. Il était descendu de la malle-poste aux abords d’un bâtiment flanqué de deux tours, dont la plus haute s’élevait tel un phare face à la mer intérieure toute proche. Le jeune lord descendit vers les quais. Sur un banc, il s’assit, et ferma les yeux. Le voyage l’avait épuisé. Les cahotements avaient duré des heures, et l’une des roues de la voiture s’était démise, ce qui avait provoqué une pénible attente. Lorsqu’il rouvrit les yeux, Owen sortit une feuille pliée de la poche intérieure de sa redingote. Il la déplia, et l’admira longuement.

La chambre de l’auberge était exiguë. Owen l’avait réservée trois mois auparavant, sur la foi d’un témoignage d’un camarade de classe, qui devait se trouver présentement en Italie. Le tarif, qui avait semblé fort convenable à Owen, trouvait désormais sa justification : il couchait sur une simple paillasse aux draps tâchés, et les portes des chambres voisines claquaient jusqu’à une heure avancée de la nuit. Lorsqu’Owen était tiré de son sommeil par pareille discourtoisie, il allumait sa chandelle et, à sa lumière, examinait ses miniatures.

Carte postale
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C’étaient elles qui l’avaient décidé à faire le détour par Lucerne. Au collège, ses professeurs lui vantaient la Toscane et l’Émilie, les trésors de Rome et ceux de la Vénétie. Owen rêvait d’un lac aux eaux limpides, sur lequel veillaient de hauts sommets enneigés. Il rêvait d’une cité idéale sortie d’un sommeil séculaire, d’un pont de bois, de clochers épars. Il rêvait de pêcheurs dont les ombres navigantes se confondraient avec la brume de l’aurore. En ses songes, son guide était un maître.

Carte postale
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Les toiles avaient murmuré à Owen de venir jusque là. Dans le silence des expositions londoniennes, le grand William Turner avait intimé au jeune lord de commencer son grand tour par les alentours grandioses du Rigi et du lac des Quatre Cantons, et par la ville dont l’accès même était interdit par un pont de bois dont les tours, au crépuscule, semblaient comme autant de gardes hiératiques et impavides. Aussitôt après sa visite, Owen avait couru dans la boutique d’un obscur calligraphe, lequel avait reproduit, d’après les exactes précisions d’Owen, les visions helvétiques de Turner.

Carte postale
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Trois jours durant, Owen enquêta. Il s’éloigna d’abord de la ville, se fiant à ses seules miniatures pour retrouver les emplacements exacts où Turner s’était assis et, la mine de plomb à la main, avait élaboré ses esquisses. Owen ne retrouva aucun de ces lieux. Toujours, un détail le gênait : une montagne trop haute, la cité trop proche, une lumière trop vive. Lorsqu’il eut arpenté toutes les pentes et toutes les rives, Owen décida de retourner à Lucerne pour y retrouver les indices visibles du passage de Turner.

Carte postale
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L’âme de ses peintures, se convainquit Owen, résidait autant dans la valeur paysagère du site que dans les conditions dans lesquelles le peintre avait séjourné. Sur un banc public, à la table d’un café, au hasard des pavés de la vieille ville : Turner avait dû laisser une empreinte quelconque. Ses feuillets à la main, Owen interrogea alors plusieurs passants qu’il espérait être des témoins de la magnificence du peintre. Hélas, les Lucernois ne parlaient qu’allemand, et ils s’éloignaient rapidement de ce jeune lord d’abord sympathique qui finissait par les effrayer. Quant à ses compatriotes, qu’Owen s’étonna de trouver si nombreux, ils ne lui furent d’aucun secours. Leur villégiature ne souffrait aucune question impertinente.

Carte postale
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L’heure du départ approchait. Bientôt ce serait les lacs italiens et leurs accotements fleuris. Mais de Lucerne, Owen sentit qu’il n’emporterait que des regrets. De paradis secret, la ville s’était métamorphosée en cloaque décevant. Partout, des travaux tentaient de cacher une insalubrité par trop évidente. On voyait ainsi de délicates toilettes londoniennes s’accommoder des remugles des ruelles sombres et des rusticités vestimentaires locales. A l’aube du quatrième jour, Owen s’en alla. Durant son trajet jusqu’à Côme, il étudia encore ses miniatures. Au contraire de la réalité, celles-ci ne l’avaient pas déçu.

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