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5 avril 2022 2 05 /04 /avril /2022 18:00

Combiné raccroché. Le patron a l’air content. Dans trois heures, quatre au maximum, le journal est bouclé. Dans cinq heures, l’imprimerie lance son grand fracas, et au matin le lecteur consterné découvre, en ouvrant son édition du Globe, l’affreuse tragédie de Sézanne. Trois militaires morts, un centre-ville dévasté – il faut bien un peu d’emphase pour le lecteur ne regrette pas son franc dépensé – et des pompiers héroïques qui ont fait en sorte que la catastrophe ne se transforme pas en cataclysme. N’reste plus qu’à rentrer pour donner le papier.

Le journaliste revient dans la salle du bistrot. Coup d’œil au patron, qu’est pas toujours rassuré de voir des inconnus utiliser son téléphone. Paraît que certains disent de ces choses ... et les clients qu’entendent tout ! Alors qu’il s’apprête à sortir, un homme rentre en furie dans le rade. Un vent glacial saisit le journaliste. Dehors, des trombes d’eau s’mettent à tomber. Regard rapide sur la montre. Huit heures moins le quart, plus deux bonnes heures de route, et un petit quart d’heure pour rejoindre à pied le quatrième étage de l’immeuble du Globe, ça fera dix heures ; le journaliste peut bien attendre dix minutes que le mauvais temps passe.

Papier brûlant
Papier brûlant

Place au fond, près de la porte des toilettes. Place idéale pour recueillir des informations. Personne ne scrute la porte du chiotte, et personne ne zyeute le mec assez bête pour se coller à côté volontairement. Dans ce genre de bar, il y a de ces odeurs ... Le baveux s’y assoit, lève la main à l’attention du tenancier, un ballon de rouge et un café s’il vous plaît. Autour, ça parle un peu de boulot, des cadences et des contremaîtres, et ça parle beaucoup de l’explosion. Penses-tu ! Un train militaire, rempli de munitions, qui explose en pleine ville. Même que le voisin a vu l’un des soldats : en lambeaux, le type, que s’il était pas mort, il aurait fallu se dévouer pour l’achever, par simple humanité. Sur la table, café fort et vin râpeux.

Papier brûlant
Papier brûlant

Le journaliste n’a encore rien avalé que le type rentré tout à l’heure en tornade dans le bar prend une chaise, se plante devant lui. L’explosion, qu’il dit, c’est pas un accident. Regard dédaigneux du journaliste, sourire en coin, encore un informateur de pacotille, un qui veut faire son intéressant. Le type dit des mots. Algérie, résistance, attentat, indépendance. Puis des acronymes, et des noms, et des qualificatifs. Meurtriers, héros, criminels, courageux. Le patron approche. Qu’est-ce qu’il boit ? Mais le type détale. Le baveux tente de le rattraper, n’y parvient pas. Dehors, la pluie a cessé.

Papier brûlant

Le baveux a la gorge sèche. Coup d’œil à la montre, huit heures dix, s’agirait de pas traîner. Et pourtant, des infos pareilles, ça se vérifie, faudrait enquêter, questionner, fouiner, remuer la merde que tout cela suppose. Mais eh ! la merde, personne ne veut la sentir, personne n’aime qu’on lui mette le nez dedans, la merde on l’évacue, c’est plus commode. Alors quoi, huit heures et quart, et le patron qui attend, et le coup de bigot qui l’a rassuré, et la presse qu’est prête à grogner et à imprimer, par centaines de mille, les feuillets des nouvelles. Le baveux pousse la porte du rade, court dans la bagnole, claque la portière, met le contact.

Papier brûlant
Papier brûlant

La 403 rugit au poil. Coup de volant à gauche, puis à droite pour redresser. Direction Paris, par le centre-ville, par la gare notamment, où tout a pété, où trois pauvres gars, soi-disant manipulant des obus et de la poudre, ont crevé aujourd’hui. Les autorités ont dit : accident. Dans l’article il est écrit : accident. Et un type hirsute, sans se présenter, a rectifié : la guerre. La 403 déboule en ville. Vrai que ça ressemble à la guerre. Les maisons sont fendues, lézardées, comme les visages de gars partis au front. Les vitres sont soufflées, brisées, comme les membres des appelés, envoyés dans l’erg ou les Aurès. Panneau stop. Le journaliste tourne à gauche. Pour Paris, c’était à droite.

Papier brûlant
Papier brûlant

Revoilà la gare, et la ville meurtrie, et les pompiers et les policiers qui courent toujours. Parmi eux, y en a-t-il un qui sait ? Quelqu’un, dans cette masse préoccupée, connaît-il la vérité, les implications personnelles exactes, les motivations politiques profondes, les aspects techniques déterminants ? Est-ce la malchance qui a martyrisé cette petite ville de province, ou sont-ce les remous d’une guerre si lointaine qu’elle n’existe que par les mots des journaux ? Le journaliste n’ose plus regarder sa montre. Le patron va gueuler, pour sûr. Panneau stop. Le baveux déglutit. Il prend à droite.

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