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24 décembre 2021 5 24 /12 /décembre /2021 19:00

On les a vus arriver au crépuscule. Ils marchent lentement, les yeux grand ouvert ou bien à demi-clos. Les précédant, des enfants du village courent et crient de joie. Pareils aux anges, ils apportent la bonne nouvelle à Saint-Jean. Des pèlerins, des pèlerins, répètent-ils, et les gens sortent de leurs maisons, commentent l’arrivée inattendue des voyageurs, puis s’animent tout à fait pour qu’au pied de la montagne, aucun pèlerin ne soit laissé sans secours. Il faut faire vite, car le soleil commence de décliner. Les montagnes rosissent.

Elle a suivi ses parents sur le pas de la porte. Elle voudrait courir avec les enfants, et prendre sa part de cette innocence bruyante et accueillante. Son père, cependant, le lui interdirait. Il est de ces hommes que la fortune a choisis, et que les villageois écoutent. Cependant, comme il va lui-même vers les étrangers, elle prend la décision de le suivre. Elle a gardé dans la main un quignon de pain, car c’est l’heure du souper. Mais ce repas a désormais quelque chose de lointain, de futile presque, car la rencontre avec les pèlerins revêt un caractère fantastique.

Passé la crête
Passé la crête

Les voyageurs se sont arrêtés au milieu de la grande rue. On l’appelle comme cela, non à cause de ses dimensions, mais parce qu’y transitent tout homme, toute bête, toute marchandise, dont la destination finale est le plus souvent une grande localité du nord ou du sud, et rarement Saint-Jean-Pied-de-Port elle-même. Il est donc naturel que les pèlerins suivent la trace de ceux et celles qui, mus par la nécessité économique et non religieuse, viennent ici avant de traverser les monts. Les prêtres de la cité se sont approchés et commencent un chant de prière. Les pèlerins le reprennent avec eux.

Passé la crête
Passé la crête

Comme d’autres hommes du village, le père a proposé l’hospitalité aux pèlerins. Sur le chemin de sa maison, la jeune fille se tient derrière les hôtes, qui eux-mêmes suivent le père. Aucune parole n’est échangée. Pour cause, l’idiome que parlent ces gens n’est pas le même que celui de ces montagnes. Les gestes et les regards expriment la reconnaissance pour le don simple du pain, de la viande cuite et de la bouillie de légumes. Pour la couche, on dispose un peu de paille fraîche sur le sol de terre battue. On se dit des mots qui restent inconnus, et qui doivent signifier : passez une bonne nuit, ou bien merci.

Passé la crête
Passé la crête

Tandis que l’âtre flamboie et que les respirations s’apaisent, que les consciences s’évadent vers des mondes qui seront oubliés dès l’aube, la jeune fille demeure éveillée. Son regard scrute son double : une jeune pèlerine de treize, quatorze ans peut-être, à la peau cuivrée et aux cheveux étrangement blonds. La jeune fille essaie de percer le secrets de ces yeux sur elle fixés : les chemins de plaine et ceux de montagne, les forêts sombres et les sous-bois clairs, les villages silencieux et les grouillantes bourgades. Les mots manquent, et le sommeil l’emporte.

Passé la crête
Passé la crête

Aux côtés de sa mère, la jeune fille prépare un morceau de pain, un autre de fromage et va emplir une outre d’eau. Dans l’aube froide et humide, les voyageurs s’apprêtent à repartir, et les villageois vaquent à leurs activités. Une arrivée est un événement, un départ est le retour à la norme. La jeune fille a tendu son offrande à son double, et désormais son cœur bondit. Tant de fois elle a voulu suivre ces hommes et ces femmes, venus de l’inconnu et y retournant, comme elle a tenté, quelque semaines auparavant de monter aux alpages en compagnie des bergers.

Passé la crête
Passé la crête

Passé la crête, il est un monde dont elle a entendu parler. Des marchands ont décrit un grand plateau sec, et une route infinie que longe la mer. Des pèlerins s’en revenant pleuraient d’avoir apposé les mains sur le tombeau d’un saint. Lorsque les voyageurs quittent Saint-Jean, la jeune fille les suit, jusqu’aux limites de la ville, puis elle les observe s’éloigner. Ces espérances lui sont proscrites. À peine se console-t-elle de ce que celle qui lui ressemble tant marche à présent vers cet ailleurs qu’elle désire tant. Soudain, l’orage éclate. La montagne la rappelle.

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14 juin 2021 1 14 /06 /juin /2021 18:00

Trois contre un, pas d’échappatoire. Gérard regarde à gauche puis à droite, baisse rapidement la tête. Quand il la relève, le maire et deux de ses adjoints se tiennent devant lui, tout sourire. Mesdames, messieurs, voici nos champions, roucoule l’édile. Derrière lui, la population s’est réunie pour accueillir l’équipe du Périgueux-Racing. A nous les huitièmes de finale, et en route vers Paris, n’est-ce pas, et le maire cligne de l’œil, recherche l’assentiment de Gérard, qui d’un sourire le lui accorde.

Trois contre un, trois heures auparavant, pas d’échappatoire. Gérard a contrôlé le ballon du plat du pied, s’est retourné vers le but adverse, a cherché du regard ses coéquipiers qui se sont lancés dans la contre-attaque. Émile est à droite, Erwin à gauche, tandis que les trois milieux bordelais montent sur Gérard à toute vitesse. Gérard se déporte sur la droite et accélère. Juste avant que Gallice ne l’atteigne, Gérard tacle le ballon.

Onze final
Onze final

Vivats de la foule, sourires et applaudissements. Le maire n’en finit plus de décrire un match qu’il n’a pourtant pas vu. Il use de mots tous plus grandiloquents les uns que les autres, il prend à témoin ces gens simples qui se sont massés autour de l’escouade qui vient de porter l’estocade à la grande équipe de Bordeaux. Au prochain tour, nous jouerons à la maison, messieurs, et je suis sûr que nos garçons sauront nous rendre fiers à nouveau. Vivats de la foule. La maison, pense Gérard, et une brume passe sur son regard.

Onze final
Onze final

Grondements dans les tribunes, encouragements et applaudissements. Émile a parfaitement emmené le ballon dans sa course, et il court à toute allure le long de la ligne de touche. Gérard s’est relevé, et dans sa poitrine, il y a un feu que nourrit l’effort qu’il produit. Aux abords de la surface de réparation, Gérard modère son allure. Il cherche à se placer, à donner une solution à Émile qui tricote un peu avec le cuir. Gérard lève la main, pousse un cri.

Onze final

Des mains qui se tendent, partout autour. Félicitations, bravo les gars, on est tellement fiers, quel match mes petits. Le maire prend Gérard par les épaules, se tourne vers le photographe du canard local qui tient là un scoop. En plein hiver, le Périgueux-Racing réchauffe les cœurs et se qualifie pour le prochain tour de la coupe de France de football. La formidable histoire continue pour les joueurs alsaciens, qui, rappelons-le, ont rejoint notre belle ville à la défaveur de la guerre. Comme le dit le dicton, à tout malheur … Le journaliste tient son article. Gérard lui sourit.

Onze final
Onze final

Le gardien étend ses bras et ses mains comme des tentacules qui voudraient protéger un sombre terrier. Le centre en retrait d’Émile trouve Gérard au point de penalty. Le pied gauche en appui, la jambe droite entame son mouvement circulaire. Le cuir brun est projeté dans les filets, malgré le bond étonnant du gardien, malgré les défenseurs qui sont revenus, eux aussi. Trois buts à deux, et cinq minutes à jouer. Émile et Erwin prennent Gérard dans leurs bras. Les autres les rejoignent bientôt.

Onze final
Onze final

Le maire se frotte les mains pour se réchauffer. Ce mois de janvier est agressif, allons donc. Vous devez être fatigués de votre odyssée, messieurs. Toute l’équipe acquiesce. Encore des félicitations, des bravos, des bien joué les gars. Gérard repense à son but, Gérard repense à son Alsace, Gérard repense à la guerre, aux gars qui attendent derrière une ligne de pierre et de fer tandis que lui, sous son tricot bleu et blanc, a joué comme si de rien n’était. Gérard pense qu’il y sera au prochain tour.

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2 décembre 2020 3 02 /12 /décembre /2020 19:00

Pourquoi fallait-il partir ? La réponse était évidente. La terre neuve, comme on l’avait appelée, avait vocation à accueillir les enfants indésirables, car modestes, de la terre des ancêtres. Comment partirait-on ? La réponse était plus évidente encore. On traverserait l’océan à bord de l’une de ces traînières, avec un baluchon de plus que les autres marins, comme le symbole de la richesse qu’on emporte et celui de la misère dont on ne se défait pas. Quand partirait-on ?

Antoni referma la porte derrière lui. Le jour n’était pas encore levé. Il savait le départ proche, car le père l’avait annoncé, et que eux, les deux hommes de la maison, les deux seuls êtres qui habitaient le foyer, n’avaient pas besoin de grands mots pour se comprendre. La saison avait déjà commencé. On voyait, à l’aube, les terre-neuvas quitter leurs foyers et leurs femmes, jeter un dernier salut de la main avant d’affronter la mer. Antoni avait peur.

L’adieu à la mère
L’adieu à la mère

La veille encore, le père avait questionné Antoni : que crains-tu ? Antoni avait répondu : rien. Seize ans, et peur de rien. Le père avait fait un étrange sourire, parce qu’il n’en avait pas l’habitude. Il faut avoir peur, avait-il enfin lâché après un long silence. La peur te maintiendra en vie, parce que, bête traquée par les vagues, par les abysses qui s’ouvrent sous la coque, tu te tiendras aux aguets, mon fils. Antoni n’avait rien répondu. En réalité, il s’effrayait de tout quitter ici-bas : les cahutes des pêcheurs, les vertes montagnes, la patrie.

L’adieu à la mère
L’adieu à la mère

Il était seulement certain de ne pas perdre la mer. De l’autre côté de l’océan, c’étaient les mêmes flots qui rinçaient les rivages. Son grand-père, qui pêchait déjà le long des côtes canadiennes, lui avait parlé de ces longs mois marins pendant lesquels le corps, peu à peu, s’habituait à la danse sauvage imposée par les vagues. Il lui avait conté les soleils se levant par-delà l’horizon, et les cabanes misérables construites sur les deux îlots, eux-mêmes laissés là par le hasard au milieu des eaux grises.

L’adieu à la mère

Antoni n’avait pas osé lui demander : et la lumière ? Il était un enfant, et les récits des aventures héroïques de son grand-père suffisaient à le fasciner. A Bidart, la lumière changeait : à chaque saison, chaque jour, à chaque heure. Les montagnes, la mer et le soleil s’y entendaient secrètement, à l’abri des hommes, pour les surprendre continuellement. Antoni ne se souvenait pas avoir entendu son père ou son grand-père parler des montagnes de Saint-Pierre ou de sa voisine, Miquelon. Quel spectacle la nature y offrait-elle aux hommes ?

L’adieu à la mère
L’adieu à la mère

Antoni errait dans le village. Il croisait les hommes qui partaient vers la mer, et les femmes qui allaient soigner les bêtes. Il levait les yeux sur les façades des maisons, les touchait de sa main, mais seulement en esprit, car on l’aurait pris pour fou, et bien qu’il sût que bientôt ils ne peupleraient que ses souvenirs, il ne souhaitait pas que les habitants lui attribuassent une réputation qu’il ne méritait pas. Tout cela avait-il encore une quelconque importance ? Antoni se refusait à répondre à cette question.

L’adieu à la mère
L’adieu à la mère

La cloche de la chapelle tinta huit coups. Antoni savait que son père l’attendait, mais il ne se résignait pas à revenir. Au contraire, il monta toujours plus haut, vers cette modeste chapelle, comme si celle-ci l’avait appelé. C’était une raison comme une autre, et elle permettait à Antoni de ne pas se confronter, pour le moment, à la réalité du départ. S’asseyant contre les murs blanchis de chaux, le jeune garçon vit la mer. Il vit les montagnes et les prairies, la terre généreuse dans laquelle reposait sa propre mère, morte en couches et qu’il n'avait jamais connue. La demie heure sonna. Une dernière question s’arrêta sur les lèvres d’Antoni : quand reverrait-il tout cela ?

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 18:00

Demain je serai mariée. Plus cet événement se rapproche et plus le trouble qui m’habite croît. Je me figure être sur un chemin entouré de brumes, et une lumière blafarde m’attire au loin. Cette lumière, c’est mon mariage, et pourtant elle ne parvient pas à disperser les doutes qui m’assaillent. Elle ne me rassure pas. Devant ma mère, devant la cour, je fais mine d’être réjouie. Je profite des rares moments de solitude pour regarder à la fenêtre la vie au-dehors. Je me surprends à vouloir le voir au milieu de la foule.

Nous nous sommes rencontrés avant-hier. Jusque-là, je n’avais qu’une gravure le représentant pour me l’imaginer. Il me plaît assez. Nous sommes nés à quelques jours d’intervalle et, pourtant, il dégage une force que je sais ne pas posséder. La rencontre a été fort officielle ; j’en ai été déçue. Lui qui, dans ses lettres, disait vouloir à tout prix être mon époux, m’a à peine signifié ses hommages qu’il s’est tourné vers son cardinal, un Italien qui me regardait en souriant étrangement. Ils ont parlé entre eux, en français. Je ne connais quasi rien de cette langue.

Intranquille esprit
Intranquille esprit

Je dors mal. J’en ai parlé à mon intendant, et j’ai eu tort, car il a eu la discourtoisie de le rapporter à nos hôtes qui, dans cette ville de Saint-Jean-de-Luz, sont des personnes respectables. Après le départ de l’intendant, je suis allée les voir pour les assurer que ni eux, ni leur doux foyer, n’était la cause de mon tourment. Leur maison est ravissante. C’est une forte bâtisse agrémentée de trois tours carrées, comme certains châteaux de mon pays. En réalité, je dors mal parce que je rêve.

Intranquille esprit
Intranquille esprit

Encore cette nuit, j’ai fait un rêve fort déplaisant. J’étais petite fille à la cour du roi, mon père, et ma mère et moi étions assises sur une banquette. De grands personnages se tenaient debout, devant nous, hiératiques et presque morts. Une chaleur étouffante nous faisait suffoquer et aucun bruit, aucune musique plaisante, aucun bon mot et aucun souffle ne venait adoucir notre inconfort. Ma mère, soudain, prit la parole. Elle me contait la cour de France, ses fêtes et ses enchantements, et elle m’assurait, parlant de plus en plus rapidement, que l’on y tolérait pas que la reine put s’ennuyer, ne fut-ce qu’un seul jour. Lorsque je me suis réveillée, j’étais émerveillée et terrifiée.

Intranquille esprit
Intranquille esprit

Nous y voilà, c’est le grand jour. Ce soir, je ne serai plus espagnole, mais française. Hier nous sommes allés prier, mon futur époux et moi, au couvent de l’autre côté du fleuve. De nouveau, il s’est montré distant. Il joue au prince, au roi même, mais qu’a-t-il de plus que mon père ? Je tâche de le représenter, lui le vieil homme à la tête du plus puissant royaume au monde, et pourtant je me sens impressionnée par l’orgueil de mon futur époux. Cet orgueil, il le tient de la manière dont il s’est tiré de ses misères. Il a l’air d’un lion prêt à fondre sur moi, et sur le monde. J’ai le sentiment que son règne sera brillant, et que je m’y tiendrai dans son ombre.

Intranquille esprit
Intranquille esprit

Je regrette ces pensées, car alors je ne suis qu’une Cassandre pour mon Espagne, et une Pythie bienfaitrice pour sa France. Nous sommes à la tête d’un cortège, et nous fendons une foule de gens et de maisons, tous sans visages, tous excessivement bruyants. Je me demande ce qu’ils ont tous à célébrer leur joie. Ce n’est pourtant pas leur mariage que l’on célèbre. Eux seraient probablement heureux d’être arrachés à leur pays, à leurs parents, à leurs rares amis. Voilà l’église. Mon cœur se serre douloureusement.

Intranquille esprit
Intranquille esprit

La messe a duré des heures. Je puis à peine tenir debout. Mon visage semble vivre sa vie propre, car il sourit à tous et à toutes tandis que je maudis intérieurement leur présence et méprise leur condescendance. Le cardinal vient à nous. Comme il se montre empressé envers mon nouvel époux ! Comme il me flatte faussement ! A ses yeux, je ne suis qu’une prise de guerre : une citadelle conquise, un champ de bataille victorieux. Mon corps ne m’appartient pas. Mon esprit y est enfermé. Que la fête commence !

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13 novembre 2019 3 13 /11 /novembre /2019 19:00

Le frère revint au petit matin. Il salua son compère qui se tenait à la porterie, et entra dans l’abbaye. Quelques instants plus tard, les autres chanoines se réunirent dans l’église abbatiale pour les laudes ; il les y rejoignit. Il pria avec une ferveur d’autant plus appuyée que le sommeil le guettait. Peut-être chanta-t-il un peu trop fort, car le père abbé regarda vers lui avec ostentation, mais cela valait sans doute mieux qu’une respiration sourde qui aurait signifié l’abandon.

Sitôt la bénédiction prononcée, il se leva sans bruit et se dirigea vers sa cellule. L’heure était aux travaux, mais on tolérait ici que ceux qui avaient accompagné les pèlerins durant toute la nuit pussent se reposer. Le frère revenait justement de pareille expédition. Trois pèlerins cheminaient vers Saint-Jacques. A Roquefort, ils avaient quémandé le logis, le pain et de l’aide, aussi, pour traverser le pays. En effet, on savait les Petites Landes redoutables.

Maux de pèlerins
Maux de pèlerins

Une fois franchie la Douze, un plat pays de pestilence s’offrait à l’horizon. La voie limousine, comme par défi, passait par ce paysage marqué par les terres sableuses et les marais sur lesquels on progressait toujours difficilement, soit parce que les pas étaient ralentis par les sables, soit parce qu’on avait de l’eau jusqu’à mi-corps. Bois et villages agrémentaient fort rarement la lande désolée, n’offrant, pour ainsi dire, aucun secours à qui aurait connu la détresse que faisait irrémédiablement naître un tel désert.

Maux de pèlerins
Maux de pèlerins

Le frère, qui appartenait à l’ordre des Antonins, ne parvint pas à trouver le sommeil. Ce n’était pas à cause d’une contrariété particulière rencontrée durant la traversée ; tout s’était plutôt bien passé. Il n’avait pas craint non plus une attaque de brigands, ou de routiers, qui sillonnaient la région, car ils savaient que les pèlerins emmenaient toujours avec eux quelque menue richesse. C’était plutôt à cause des hurlements qui résonnaient dans toute l’abbaye. Roquefort était sur terre, mais les ardents qu’on y soignait connaissaient déjà l’enfer.

 

Maux de pèlerins
Maux de pèlerins

A bout de forces, le frère se leva. Son esprit refusait le repos tant que les souffrances exprimées ne se taisaient pas. Il se rendit dans l’hospice où, sur une demi-douzaine de lits, trois pèlerins et trois paysans du cru se tordaient de douleur. Le feu les consumait littéralement. Les chanoines s’en remettaient à saint Antoine, et à une potion d’herbes médicinales qui soulageait. Les mains, les pieds, les jambes et parfois d’autres parties du corps des malades prenaient des teintes rougeâtres, violacées ou bien noirâtres, et ce qui dévorait les membres de ces êtres était comme un feu dévorant les bûches dans l’âtre.

Maux de pèlerins
Maux de pèlerins

C’était un spectacle pénible. Sur le corps de l’un des malades, des pustules rougeoyantes jaillissaient par dizaines. L’homme agrippait ses draps comme un possédé, formant avec son corps un arc bandé, comme s’il essayait de s’en extraire. Son pied droit était devenu noir et sa jambe commençait à se teindre du même désespoir. De toute évidence, la gangrène et le feu de saint Antoine, telles des bêtes féroces, se repaissaient du membre condamné. Seule la lame pouvait les en éloigner ; la suite n’appartenait pas aux hommes.

Maux de pèlerins
Maux de pèlerins

Le frère sortit de l’hospice. Il suffoquait, car c’était une douleur pour lui que d’assister ces malades, et il se l’infligeait pourtant, sans hâte ni détestation, pour éprouver sa foi. Il dépensa le reste de la journée en travail et en prières, cependant que lui revenaient les visions terribles de ces visages congestionnés et de ces corps torturés. Juste après les vêpres, des pèlerins arrivèrent au couvent. Ils demandèrent l’hospitalité pour la nuit, et on la leur accorda. Le frère se porta volontaire pour les accompagner, le lendemain.

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11 mai 2019 6 11 /05 /mai /2019 18:00

Pour elle, c’est un jeu. Depuis une trentaine de minutes, la petite Madeleine, dont on vient de fêter les deux ans, se retrouve dans un univers qu’elle découvre absolument. Peu à peu, elle s’est habituée à l’obscurité que viennent troubler trois rais de lumières et qui lui permettent de considérer ce nouvel espace dans lequel elle est totalement seule. A ses pieds, elle a retrouvé une poupée de chiffon, que lui a offert sa grand-mère, et dont la tête était écrasée sous un gros caillou.

 

A la poupée, Madeleine fait escalader les gravats qui parsèment cette cabane étrange. Toutes les deux parlent, bien que, pratiquement, Madeleine prête sa voix et ses babillages à sa poupée qui n’a pas de nom. Madeleine a eu peur, tout à l’heure. Un fracas soudain et brutal a résonné dans ses oreilles et, lorsque la petite fille a rouvert les yeux, la table, les chaises, le vaisselier en chêne et tout ce qui composait la pièce à vivre de ses parents avaient disparu.

Surprise au piège
Surprise au piège

L’absence de ses parents n’effraie pas Madeleine. Son père est parti tôt au travail ce matin et sa mère l’a laissée là tandis qu’elle allait effectuer quelques menus travaux dans leur jardin. D’habitude, la mère emmène Madeleine avec elle, mais en ce dix-sept janvier, les températures sont très basses et l’on ne voudrait pas que la petite attrape quelque rhume. Madeleine chantonne les airs de ses berceuses habituelles. Le jeu la fatigue et l’obscurité la tranquillise. Sur le sol rocailleux, calmement, elle s’endort.

Surprise au piège
Surprise au piège

Pour eux, c’est un drame. Comme tous les habitants de la Roque-Gageac, ils ont entendu le bruit effrayant qu’a produit la falaise. Un énorme bloc de calcaire s’est détaché et s’est rué sur les maisons, acculées par la Dordogne. Dans l’inégale mêlée, des maisons ont été broyées. Déjà les secours dégagent un premier corps. C’est une vieille veuve dont on prévient les enfants qui vivent dans des villages voisins. La mère de Madeleine s’est précipitée sur les ruines de sa maison. Son mari la rejoint bientôt. Le désastre les tétanise.

Surprise au piège
Surprise au piège

La détresse les aiguillonne enfin. Hurlant, tremblant de tous leurs membres, ils déplacent des pierres au mépris de tout danger. D’autres villageois ont commencé à déblayer les maisons ; la foule désemparée, elle, n’ose rien dire à ces parents qui ont probablement perdu le fruit de leur amour. Tandis que la vraisemblance des faits prend dans leur esprit une ampleur monstrueuse, le père et la mère se mettent à pousser des plaintes animales. Leur petite n’est plus.

Surprise au piège
Surprise au piège

Les premiers secours arrivent. Forces de l’ordre et de la sécurité civile tâchent d’y voir clair dans l’ombre des décombres. Les experts se présentent et élaborent leurs premières hypothèses. On demande aux habitants d’arrêter de déblayer manuellement les ruines des maisons. S’il y a des survivants, c’est là le meilleur moyen de les achever. Les parents de Madeleine regardent, hagards, ces messieurs étrangers à leur douleur. Dans l’ultime recoin de leur esprit, la raison leur intime de cesser leurs recherches hallucinées.

Surprise au piège
Surprise au piège

Pour eux, c’est un miracle. Après avoir détaché un bloc de pierre, un pompier a manqué de basculer dans une mince cavité. Son cri de surprise a eu un écho surprenant, à peine deux mètres en dessous. Une voix enfantine pleurait et réclamait les bras de sa mère. Après avoir pris mille précautions, un secouriste est descendu dans le trou dont il a remonté une enfant immaculée. En voyant ses parents, Madeleine arrête de pleurer. Fini de jouer ; il faut penser à tout ranger.

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2 novembre 2018 5 02 /11 /novembre /2018 19:00

Sans nul doute, Jacques avait du succès dans ses affaires. L’homme arborait une mine réjouie du matin au soir, serrait les mains de ceux qui les lui tendaient, disait à quiconque venait à sa rencontre un mot plaisant, une petite attention, une phrase d’encouragement ou de réconfort. En un mot comme en cent, Jacques ne se souciait plus de ses affaires : elles fonctionnaient sans que rien ne les entravât.

Richissime, Jacques l’était. Et il avait comblé ses plus infimes désirs, et il avait mis tous les membres de sa famille à l’abri de toute avanie, et il veillait à favoriser ses amis, à leur être plaisant et à ce qu’aucune personne de sa connaissance ne manquât jamais de rien. Jacques, donc, éblouissait ceux qui le côtoyaient. On louait sa magnanimité, on louait sa sagesse, on louait surtout son expertise dans un domaine économique où bon nombre de candidats à la fortune étaient restés, sitôt placés sur la roue du destin, la tête en bas sans espoir aucun de remonter.

La réussite commerciale
La réussite commerciale

Jacques, lui, avait su bâtir un échafaudage assez solide pour que sa bonne étoile ne lui échappe pas. Car c’est bien d’en bas qu’il était parti, et c’est bien à force de patience et d’audace qu’il avait, peu à peu, gravi les échelons de la réussite économique. Patiemment, il avait mangé son pain noir, trimant des journées entières sur les docks à charger et décharger les bateaux, pacotille contre sucre, tabac et épices, les bras meurtris, la poitrine embrasée et le regard, toujours, vers l’horizon.

La réussite commerciale
La réussite commerciale

Par nature, mais aussi par ambition, il avait noué plusieurs amitiés avec ces hommes qui partaient vers le large, plusieurs mois durant sans voir leurs familles. Il avait trouvé chez eux le même goût de l’aventure, cette opinion irrépressible que le monde leur appartenait désormais, et que ceux qui ne se serviraient pas maintenant s’en mordraient les doigts plus tard. Par sa diligence, sa loyauté, son efficacité aussi, Jacques s’était attiré les bonnes grâces de ses patrons. Ces armateurs, bientôt, lui ouvrirent leurs portes.

La réussite commerciale
La réussite commerciale

Et, comme ce jeune homme était sympathique, puisqu’il présentait si bien dans les dîners où la bonne société de Bordeaux se recevait mutuellement, puisqu’au port il était l’un de ceux sur lesquels on pouvait compter, on le fit monter en grade. Une chose en amenant une autre, Jacques rencontra la fille d’un riche armateur bordelais, laquelle s’éprit fortement de ce corps vigoureux, qui s’était forgé au contact de la marchandise, et de cet esprit conquérant duquel, par son entourage, elle était familière.

La réussite commerciale
La réussite commerciale

Jacques l’épousa et ils eurent quatre beaux enfants, vigoureux comme leur père, aimables et distingués comme leur mère. L’armateur devenu beau-père associa le portefaix devenu gendre à ses affaires, et l’absence de fils aidant, Jacques reprit les affaires à son nom quand l’armateur mourut. Bien-sûr, Jacques avait compris depuis longtemps l’objet de ce trafic. Il savait à qui était destiné la pacotille, il connaissait parfois personnellement, ne serait-ce que par les missives qu’ils s’envoyaient, les possédants des îles dont il recevait le sucre, le tabac et les épices.

La réussite commerciale
La réussite commerciale

Parce qu’il avait partagé le quotidien des portefaix du port, parce qu’il était entré dans les salons feutrés avec discrétion mais assurance, Jacques avait consolidé puis étendu sa fortune nouvelle. Bien-sûr, il s’était fait quelques ennemis parmi ses concurrents mais toujours, en matière d’affaires, ils parvenaient à s’entendre. Et, heureusement pour tout ce beau monde, le flux de marchandises ne tarissait pas : ni la pacotille, ni le sucre, ni le tabac ne manquaient, ni les épices, ni même ces hommes d’Afrique qu’on déportait par milliers vers l’autre côté de l’océan Atlantique.

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12 mai 2018 6 12 /05 /mai /2018 18:00

Une épouvantable odeur d’urine prit à la gorge l’inspecteur. Pris de court devant ses quatre collègues, il se retourna prestement et vomit. Les pommes de terre à peine digérées vinrent compléter le tableau de cette cour où s’entassaient, comme dans une décharge, les meubles pourris, du mobilier de toilette cassé et, surtout, les déchets alimentaires. L’un de ses collègues héla une vieille femme qui, à sa fenêtre, regardait, amusée, la scène. Il lui demanda un verre d’eau. Elle répondit qu’il n’avait qu’à venir se servir. L’inspecteur tourmenté, de la main, fit un signe pour indiquer qu’il allait mieux.

Le petit groupe sortit de l’immeuble et poursuivit ses visites. Ils entraient dans les cours privées. Ils demeuraient attentifs devant les façades de maisons individuelles, dans la rue, sous la lourde chaleur du mois de juin, prêtant une attention particulière aux détails multiples qui les ornaient. Parfois, repérant une porte en bois centenaire, ils s’en approchaient et, même, la touchaient, à tour de rôle, pour éprouver l’âge de cette noble gardienne, qu’on claquait maintenant à tout-va.

Pas de ça chez nous
Pas de ça chez nous

Ils traversaient la ville, suants et dégoulinants, mais heureux : cela se voyait aux larges sourires qui leur déformaient le bas du visage. Ils discutaient avec animation de ce chantier formidable que permettait la loi et de cet engouement pour le vieux patrimoine. La France avait été détruite. Qu’à cela ne tienne : le ministre avait voulu conserver la mémoire des lieux, sauver de l’affreux béton les traits et les rides de ce vieux mais grand pays. A Sarlat, on avait goudronné les rues, on avait enterré les fils électriques ; d’aucuns bougonnaient encore qu’on rendait la cité aux âges archaïques.

 

Pas de ça chez nous
Pas de ça chez nous

Ils arrivèrent enfin sur le chantier. Ils y furent accueillis par les bruits de scie qui tourmentent le bois, par les voix sonores des ouvriers qui s’interpellaient d’un étage à un autre, par les cognements sourds des marteaux et des maillets sur les clous qui résistaient. Dans la cour, pavée et, cela était assez rare, propre, le matériel et l’outillage ne traînaient pas. L’un des inspecteurs s’étonna que l’on trouvât, dans l’enceinte de la cour, des fenêtres à meneaux. Un autre salua la restauration de la couverture, louant le courage des hommes qui montaient jusque là-haut.

Pas de ça chez nous
Pas de ça chez nous

Tout à son admiration, le petit groupe ne vit pas venir par-devers lui une femme, brune et sèche, qui pourtant les apostrophait. Son logement était un tel capharnaüm qu’elle ne pouvait y résider. Elle demandait de quel droit ces messieurs de Paris lui ordonnaient ces travaux qui figeaient et son appartement et sa cité. Le droit, répondirent-ils, découle de la loi : la dénommée Malraux allait redonner à Sarlat son éclat et la débarrasser de ses défauts. La femme leur jeta un regard mauvais, pesta et repartit. Le groupe ne comprit pas cette manifestation d’antipathie.

Pas de ça chez nous
Pas de ça chez nous

Ce n’était pourtant pas la première fois qu’un tel esprit vindicatif venait se manifester à eux. Les motifs n’étaient pas souvent les mêmes. Tantôt, on reprochait aux Parisiens de laisser la ville à un état moyenâgeux, tantôt on ne comprenait pas pourquoi tous les équipements modernes n’entreraient pas dans ces logements nouveaux. Tandis que l’on expliquait, patiemment, que l’on voulait rendre à Sarlat son lustre d’antan, de nombreux détracteurs partaient, craignant que l’on fasse de leur ville un musée où viendraient se détendre ces étrangers et leurs enfants.

Pas de ça chez nous
Pas de ça chez nous

Le groupe d’inspecteurs reprit son travail. Ils notaient avec soin la qualité et la quantité des matériaux engagés, pointaient du doigt et du crayon ce qui n’allait pas, imaginaient déjà quelle impression se dégagerait de cet ensemble-là. Tout à leur passion et à leur conversation, ils ne virent pas revenir la femme qui les avait houspillés plus tôt. Elle portait un entier seau de déjections. Puisque, durant les travaux, elle ne pouvait avoir de ses lieux d’aisance le bénéfice, ce serait eux qui en feraient office. Ainsi fut dit, ainsi fut fait : trois des inspecteurs furent ignominieusement trempés.

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7 décembre 2017 4 07 /12 /décembre /2017 19:00

Tandis que dans un petit bureau d'un hôtel de ville landais, un maire sortait et rentrait, inquiet, sa montre à gousset, à une cinquantaine de kilomètres au sud, quelques badauds levaient leurs visages vers le ciel. Massés sur la plage, ils n'entendaient que le ressac de l'océan et les cris habituels des oiseaux : mouettes, sternes, goélands. Ceux qui les rejoignaient, par but ou par hasard, les imitaient. Et tous de scruter ce bleu, vide et géant.

Un garçonnet, quelque part dans la foule désormais plus importante, s'agita. Son père, d'abord, furibard du bazar que mettait son benjamin, s'accroupit à ses côtés et lui intima l'ordre de faire moins de bruit. Ce que fit immédiatement le garçon. Mais à la surprise du père, son fils lui plaquait maintenant la main sur la bouche pour qu'il écoute. Et le père entendit. Aussitôt il se releva et lança à la cantonade qu'il fallait maintenant se taire. Comme il était imposant, on l'écouta.

Un nid de sable fin
Un nid de sable fin

D'abord, un homme : c'était un bourgeois, qui transpirait sous son chapeau et exhalait une forte odeur de tabac froid, se gaussa de l'impertinence du colosse. Il n'y avait rien à écouter et, d'ailleurs, rien à voir, et ainsi il invitait sa compagne : une élégante, robe de soie rose, mais empestant elle aussi, à s'en aller. Cette dernière le fit taire d'un regard, car elle avait horreur qu'il les donne en spectacle. Et ce d'autant plus qu'un vrombissement agaçait maintenant leurs oreilles.

Un nid de sable fin
Un nid de sable fin

Bientôt, tous et toutes pointèrent l'index sur un étrange objet noir qui venait vers eux. L'objet volait mais perdait de l'altitude. C'était eux. Partis de la lointaine Amérique, ils avaient traversé l'immensité atlantique et paraissaient devoir se poser, dans ces Landes remarquablement chics, sur la commune de Mimizan. Les plus vifs aussitôt réfléchirent : où diable cet oiseau-là pourrait-il bien se poser ? Comme tout le monde avait une idée, et que chacune était différente et défendable, on décida, sans le dire, de suivre la trajectoire de l'appareil.

Un nid de sable fin
Un nid de sable fin

La foule, compacte, se déplaça tel un seul homme. Ce monstre aux mille bras et aux mille jambes avalaient sur son passage ceux qu'il croisait, grossissant ainsi de minute en minute, gagné par une excitation qu'attisait encore le ronflement du moteur, amplifié par l'approche de l'avion. Celui-ci finit par se poser dans une clairière et à l'abri, pour quelques minutes, du monstre qui approchait. Quatre hommes en sortirent : trois seulement étaient attendus.

Un nid de sable fin
Un nid de sable fin

Trois Français, donc, et un Américain qui, tel le lapin du haut de forme de l'illusionniste, avait bondi de sa trappe en pleine traversée océanique. Les trois hommes étaient reclus de fatigue, perclus de crampes, harassés. Ils virent soudain débouler une centaine d'hommes et de femmes, joyeux et braillards, applaudissant pour certains, tous poussant des vivats. Entourés, pris au piège de la bonhomie et de l'accueil franchouillard, les trois marins des airs durent passer de bras en bras.

Un nid de sable fin
Un nid de sable fin

Ils subirent également les embrassades viriles où la transpiration des joues et l'irritation causée par les moustaches étaient imposées par la vénération dont ils faisaient l'objet. Sans protester ils se laissaient faire, répondant aux innombrables questions qu'on leur posait, rougissant aux œillades de quelques demoiselles par l'exploit échaudées. Puis, annoncèrent-ils, il leur fallait repartir. Car à une cinquantaine de kilomètres au nord, dans un petit bureau d'un hôtel de ville landais, un maire, sa montre à gousset à la main, les attendait.

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4 juillet 2017 2 04 /07 /juillet /2017 18:00

Leurs corps l'un dans l'autre, ils s'aimaient. Il l'embrassait dans le creux de son cou, dégageant de la main ses cheveux bruns qui s'affolaient sous les coups. Elle le caressait, sur le visage et sur le poitrail, sur ses épaules et sur ses fesses, redoutant son plaisir ou bien qu'il s'affaisse. Leurs bouches, si proches, se cherchaient et se chatouillaient, et parfois même les dents se heurtaient, provoquant des rires francs et animaux dans la couche. Ainsi ils s'aimaient, mouillant de leurs salives leurs corps suaves et sauvages.

Toute bonne chose a une fin. Quand Henri trouva son plaisir, il bascula et s'écroula sur la paillasse qu'on avait, pour l'occasion, rembourrée par simple précaution. Il la regardait, cette jeune et jolie femme, qu'en Béarn il avait rencontrée. Elle, elle fermait les yeux, attentive à son corps, à son ventre aussi qui, peut-être et si la chance lui souriait, portait déjà un royal héritier. Il lui prit la main, avec une douceur infinie, et lui murmura des mots que la tendresse lui dictait.

Au plaisir de notre bon roi
Au plaisir de notre bon roi

Derrière les volets perçait le jour et les rumeurs du marché qui s'établissait à peine parvenaient aux oreilles des deux amants. C'était d'abord de faibles conversations qui se transformèrent bientôt en un intense piaillement, brouhaha composé des bavardages bravaches des brocanteurs et des blagues bon enfant des camelots qui flambaient là de délicieux rots. Enfin les odeurs, celles de pain chaud et de viande cuite, leur parvint et Henri n'y tint plus : il voulut descendre.

Au plaisir de notre bon roi
Au plaisir de notre bon roi

Se saisissant d’une chemise, il rajusta sa culotte et, l’instant d’après, il était déjà dans ses bottes. Elle demeurait là, dans le lit, à moitié nue, recouverte à peine du drap grossier qui avait enveloppé leurs ébats. Il lui promit de revenir bien vite, ce qu’il pensait faire car la vue de ce corps blanc et charnu faisait déjà bouillir son sang. Elle lui sourit d’un sourire comme une promesse et ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, il n’était déjà plus dans la pièce.

Au plaisir de notre bon roi
Au plaisir de notre bon roi

Sur le seuil, la porte était entrouverte pour laisser passer le jour. Deux soldats en faction regardèrent leur seigneur dont ils avaient entendu les exploits mais ils n’osèrent, les gaillards, témoigner au roi de leur virile solidarité. Ils s’écartèrent, penauds et envieux, de ce que cet homme pouvait faire selon son bon plaisir tandis qu’eux, vermine sans noblesse, éprouvaient les pires difficultés à trouver dans le mois une aimable maîtresse.

Au plaisir de notre bon roi
Au plaisir de notre bon roi

Au marché, tout attirait Henri. Son ventre réclamait son dû tandis que son vît n’en pouvait plus. Les poulardes rôties, le lard gras, les pommes rouges et le bon vin lui lançaient des regards à peine farouches. Lui, bon prince et seigneur en tout lieu, déliait les cordons de sa bourse autant de fois que le lui ordonnait son appétit. Il tendait même à la faible troupe qui l’entourait ce qu’il ne souhaitait plus manger. Comme un coq en pâte, comme un poisson dans l’eau, il évoluait sans hâte au milieu des cailles et des rillauds.

Au plaisir de notre bon roi
Au plaisir de notre bon roi

Se souvenant de l’ultime délice qui l’attendait, la panse tendue des victuailles dégustées, il se dirigea vers l’une des hautes maisons qui entouraient la place.  Mais l’un de ses fidèles capitaines le coupa dans sa retraite. En un mot, Paris, notre bon Henri comprit. La politique n’attendait pas et Labastide en Armagnac resterait. Galant, il monta dans la chambre pour s'excuser. D’un seul regard elle comprit, détourna la tête et, poliment, le congédia.

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  • : LM Voyager
  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
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