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10 février 2022 4 10 /02 /février /2022 19:00

Monseigneur réfléchit. À haute voix, il pense, il argumente, il pèse le pour et puis le contre, il délibère puis se ravise, il s’agace de ce que la meilleure solution se refuse à lui. En dernier recours, il prie, certain que Dieu l’aidera dans pareille épreuve, mais le Très Haut reste muet. Il a sûrement d’autres plaintes à écouter et d’autres problèmes à résoudre. Enfin, Monseigneur se résigne à consulter, une fois encore, les frères de la sainte abbaye de Wihlering.

Dans cette sombre affaire, la lumière proviendra des intelligences conjointes, unies dans le souci de la grâce et de la vérité. Tels sont les mots de Monseigneur qui s’exprime devant les frères. Il rappelle, et alors la douleur s’imprime visiblement sur les traits de son visage, que quelques mois auparavant, le monastère a été la proie d’un incendie, qu’il n’en est presque rien resté, qu’il se souvient que d’aucuns dans cette assemblée ont pleuré amèrement une telle infamie, qu’enfin la coupable a été identifiée, et qu’il s’agit de la dénommée Josefa Maria. C’est une enfant de douze ans.

Entre toutes grâces
Entre toutes grâces

Dans l’antique salle capitulaire, les palmettes des chapiteaux ne s’agitent plus, sclérosées par l’usure du temps. Une toux, suivie du bruit d’une respiration profonde prouvent à Monseigneur qu’il ne s’adresse pas seulement à des ombres. Sa voix, chargée par la peur que génère le poids de la responsabilité, tremble et monte, parfois, dans des aigus que nul ne lui connaît. Ce n’est pas une grange que l’on a incendiée, mais la maison de Dieu. Les frères n’y pouvaient plus Le louer ni Le glorifier.

Entre toutes grâces
Entre toutes grâces

Monseigneur marque une pause. L’exposé des faits, par ailleurs connu puisque enduré par tous, n’est pas ce qu’il redoute le plus. Désormais, il leur revient de savoir si la peine qui a été prononcée doit être exécutée le lendemain. Monseigneur sait qu’entre tous les hommes présents, c’est lui seul qui dira si porter le feu au temple divin mérite que l’on subisse, à son tour, le châtiment du bûcher. La question qui se pose est celle du pardon. La question à laquelle ils doivent répondre est celle de l’amour, et donc de la nature de Dieu. Son règne provient-il de la crainte ou de l’amour qu’Il inspire ?

Entre toutes grâces
Entre toutes grâces

Les deux paumes ouvertes vers le ciel, Monseigneur invite la congrégation à s’exprimer. Dans un ordre tacite et immuable, les frères apportent leurs conseils à Monseigneur. Cependant, celui-ci ne les écoute pas. C’est leur science qui l’afflige. Certes ils savent, mais ils n’aiment pas ; ils argumentent, convainquent probablement, mais ne persuadent pas. Leur théologie est sèche, comme le lit d’une rivière asséchée qui n’emmène nulle part ceux qui l’empruntent. Monseigneur désirait un torrent, mais la source est tarie.

Entre toutes grâces
Entre toutes grâces

Monseigneur sursaute. Plus aucun frère ne parle, et il sent sur lui les regards attentifs de ceux qui, ayant tout dit, attendent de savoir si leur argumentaire a touché. Il n’en est rien. Tout ce qu’ils ont professé doctement a déjà hanté les nuits de Monseigneur, enlaidi ses rêves et affadi ses mets. Tantôt l’incendie serait l’expression aussi manifeste qu’absurde de la volonté de nier Dieu, laquelle, pour avoir cru l’Homme capable de se mener seul, mérite la mort. Tantôt les flammes criminelles représentent l’occasion de bâtir plus bellement et plus dignement pour Dieu. Enfin, que Maria Josefa soit une enfant doit être pris en considération : ou bien éperdument maligne, elle doit périr, ou bien sa jeunesse appelle à la commisération.

Entre toutes grâces
Entre toutes grâces

Pendant quelques minutes encore, Monseigneur demeure silencieux. Il tente de prier, mais les mots qu’il récite lui semblent dénués de tout sens. Il songe, et l’idée lui paraît nouvelle, que ce n’est pas tant Dieu que lui, abbé de Wihlering, qui répondra à travers les siècles de la décision qu’il prendra. Le sort de Maria Josefa dépend donc davantage de lui, en tant qu’homme, que de ses convictions théologiques sur la nature de Dieu. Monseigneur sourit, puis congédie les frères. Rien ni personne ne brûlera plus en ces lieux.

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1 août 2021 7 01 /08 /août /2021 18:00

Il regarde, fasciné, les flocons de neige dans sa main. Anton laisse échapper un rire, et tant pis si les autres ouvriers le rabrouent. De la neige en juillet ! Quand il racontera ça à Bjanka, comme elle sera étonnée ! Elle acceptera peut-être alors le rendez-vous qu’il lui réclame depuis l’hiver dernier, et alors, qui sait ... Une bourrade projette Anton en avant. N’rêve pas trop, fils, on te regarde joliment. Le vieil Oliver s’en retourne crever à la tâche. Anton le maudit, lui et les autres ouvriers. Eux, ça doit leur sembler naturel de trouver de la neige en été.

C’est vrai, quoi, ces gars ne s’étonnent de rien. Toute la journée ils vont, la tête baissée, sans rien voir du paysage alentour. À croire qu’ils ne pourront même pas le décrire à leurs bonnes femmes et à leurs marmots quand ils seront rentrés. Anton, lui, pourra tout raconter, à sa mère et à son père, bien sûr, qui doivent sûrement moissonner les blés à cette heure. À Bjanka aussi, si elle le souhaite, il dira ce qu’il a vu. La montagne, la haute, avec les cimes enneigées au loin, et les alpages comme un tableau exposé au musée, avec des centaines de touches de bleu, de rouge, de violet et de rose, et les herbes que le vent promène, un coup à droite, un coup à gauche.

Le virage de l’emploi
Le virage de l’emploi

Le soir tombe vite, et les températures avec. En retrait de la cohorte des anciens chômeurs, devenus héros d’une épopée moderne, Anton redescend vers les baraquements. Deux mois auparavant, il était demeuré coi, jeune bêta que les négociations des anciens pour obtenir telle ou telle place avaient ébahi. Par conséquent, il dort près de la porte, au plus loin du poêle qui ronfle, et les courants d’air froids le tiennent parfois éveillé jusqu’au milieu de la nuit. Au moins pour la soupe, il sait se faire une place auprès du feu.

Le virage de l’emploi
Le virage de l’emploi

À l’aube, les accents germaniques de ses compères le réveillent. Une quinte de toux, devenue une habitude ces derniers jours, achèvent de l’extirper des bras rêvés de Bjanka. Sa mère lui manque. Sa façon qu’elle a de le réveiller en le secouant, en criant en slovène qu’il n'est qu’un fainéant, un bon à rien, lui semble maintenant une musique désirable, autrement plus sympathique que l’indifférence de ces hommes desquels il partage la couche. Mais, comme eux, il est chômeur, et ses parents lui ont fait comprendre qu’il devait se porter candidat à l’annonce de la République. Anton en convient : le son des schillings dans la bourse est lui aussi bien agréable.

Le virage de l’emploi

Comme tous les jours, Anton pousse un chariot rempli de pierres. La tâche est physique, mais au moins, elle ne demande aucune qualification. Anton avait un peu honte, au début, de cet emploi sans gloire. Désormais, il s’en contente. Mieux, il a vu ses bras doubler de volume, et son torse gonfler soudainement de muscles qu’enfant, il admirait sur les travailleurs des champs. La toux le reprend alors qu’il est en descente ; le chariot manque de l’emporter. Heureusement, Ivan, un Hongrois du Burgenland, lui porte secours. Les autres, cantonniers, mineurs, ne l’ont même pas regardé.

Le virage de l’emploi
Le virage de l’emploi

Deux jours passent avant que ne survienne l’accident. Heinrich, le contremaître, vient prévenir Anton et d’autres ouvriers lors de leur pause déjeuner. Le nez dans la gamelle, ils apprennent que le vieil Oliver a basculé dans le vide. Le corps n’a pas été retrouvé, mais des équipes le cherchent, et tout sera mis en œuvre, et cætera. Anton déglutit difficilement, puis se remet à manger. Au moins il ne me tapera plus dans le dos, ce vieux sagouin. La toux le reprend, lui faisant cracher la cuillerée de gruau à peine ingurgitée.

Le virage de l’emploi
Le virage de l’emploi

Septembre prend fin. L’ingénieur Wallack convoque les ouvriers, leur dit de regarder par-dessus leurs épaules. Voient-ils l’effort considérable auquel ils ont consenti ? Anton ne voit rien. Dix kilomètres ont été franchis cette année, et l’année prochaine, les cinq mois de travaux en feront franchir dix autres. Et, dans deux étés, peut-être trois, les Alpes pourront être traversées, et le Grossglockner admiré. Les ouvriers montent enfin dans le bus qui les ramènera dans la vallée, puis, via les trains, à leurs foyers. Anton les suit. Au moment de monter, il tousse, crache un peu de sang sur la neige. À l’année prochaine, lance-t-il à la montagne.

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20 novembre 2015 5 20 /11 /novembre /2015 19:00

 

Le vêtement était rapiécé et la barbe avait depuis longtemps blanchi. Les bottes d’un cuir ancien respiraient par de larges et nombreuses narines, et les mains, bleues et fragiles, tremblaient et se cachaient sous la cape trop fine. Le vieillard avait un visage ridé et paraissait un âge considérable ; le temps, comme il le fait à certains des hommes parfois, avait embrassé durement celui qui marchait courbé entre les palais bien droits.

Le printemps allégeait sa démarche. Lui qui avait connu un énième hiver au dehors, il parcourait avec plaisir les belles avenues de la capitale qu’il maudissait quand le vent y rugissait et que le froid y était le plus fort. Jamais il n’avait quitté Vienne, et sa vie qui finissait lui prouvait qu’il ne le ferait jamais. La volonté, et surtout l’aimable compagnie, lui avaient manqué : c’est que, depuis cinquante ans, il était seul : la peste avait tout emporté.

Mémoires de la tombe
Mémoires de la tombe

 

A l’époque, il était fort jeune. En plus de son métier, il tirait orgueil de son mariage et de la fille que celui-ci lui avait donné. Mais la peste est une furie aveugle : elle hurle si bien et si terriblement qu’en un instant, chacun s’accroupit et se garde seul. La colère passée, chacun recouvre ses sens, et découvre avec fatalité et écœurement que la peste a pris ce qu’il chérissait le plus tendrement.

Mémoires de la tombe
Mémoires de la tombe

 

Soudain, il avait vieilli, et vivait depuis en attendant de rejoindre les siens. Il subsistait par la générosité des uns qui compensait les coups de pieds des autres. Ce matin pourtant, il allait, comme à son habitude, prier pour ses chères âmes dans le plus beau des temples. Il en admirait les tuiles, colorées et vernissées, et les effets de la pierre si admirablement taillée. Il bénissait les saints et les enviait un peu, puisque leur martyr avait duré si peu.

Mémoires de la tombe
Mémoires de la tombe

 

Toujours, il trouvait quelque péché à confesser mais le prêtre savait que cet homme hâve aux haillons péniblement raccommodés prenait plaisir à s’asseoir et, seulement, à lire ce que la pierre offrait. Il restait de longues minutes ou bien de courtes heures puis se décidait à partir. De nouveau dans le fossé, c’est par les palais et les maisons hautes qu’il se trouvait jugé. Au rez-de-chaussée, les commerces fleurissaient. Selon l’heure de la journée, les patrons et les patronnes se trouvaient plus ou moins disposés à jeter à ce bienheureux les restes de leurs étals et ateliers.

Mémoires de la tombe
Mémoires de la tombe

 

Comme il avançait à pas lents, dévorant un pain qu’on lui avait tendu auparavant, il vit s’avancer une compagnie d’élégantes qui entourait une dame à la mise modeste et pourtant brillante. Les gardes, qui dressaient leurs lances et leurs visages, indiquaient que c’était là une princesse ou, divin espoir, l’impératrice qui s’autorisait un si court voyage. C’était bien elle, à la vérité, se rendant à saint Peter pour s’y recueillir ; et, à cet instant, on vit l’empire et la condition humaine en résumé.

Mémoires de la tombe
Mémoires de la tombe

 

Et tandis que les nymphes, ces femmes de petite vertu qui rendaient des services immenses, commençaient à se réunir à l’ombre des portes cochères et à l’orée de la nuit, le vieillard croisa le regard de cette femme au regard altier et à la peau blanche. L’instant ne dura pas et la haute chevelure blonde qui surmontait le cou gracile se tourna bientôt vers le dôme d’émeraude, où l’attendaient l’or des autels et les délicates huiles.

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20 juillet 2014 7 20 /07 /juillet /2014 18:00

Que tout rejaillisse à présent ! Je le veux, maintenant ! Sitôt les lèvres fermées, la formule tout juste prononcée n’a visiblement aucun effet. Le même calme, la même douceur de l’air et aucune robe ni aucune botte ne viennent troubler cet instant. A peine dite, la sentence est d’ailleurs aussitôt regrettée, car c’est un privilège que d’avoir Schönnbrunn à soi, loin des banquets, et loin des rois.

Des empereurs, que diable ! tonne l’esprit incohérent et tatillon. Une multitude de royaumes, de principautés, de margraviats, de brillants duchés et d’obscurs marquisats composaient un empire. Et son centre est là, sur ces pavés que les pieds et le soleil ont polis, du haut de ces corniches et de ces fenêtres à jamais refermées sur leur faste délaissé aujourd’hui.

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L’empereur ? Mort. L’impératrice ? Assassinée. L’héritier ? A abdiqué. Depuis, le pouvoir s’est réduit, en dépit du prestige, en un petit pays. Mais la ville est demeurée identique. Et le palais de rivaliser encore avec son occidentale réplique. Qu’importe d’avoir perdu les hommages les plus imminents, si l’on en reçoit maintenant de plus vifs et de plus importants ?

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Dans cette cour maintes fois parcourues par les calèches des dignitaires, le soleil fait resplendir la façade. Le baroque lui a offert la couleur, elle la porte sur toute sa hauteur. Ce sont les dorures qui imprègnent les murs. C’est le rayonnement qu’entend avoir Vienne sur l’Europe. C’est une ligne d’or qui appelle à elle. S’avance aux extrémités pour mieux accueillir qui vient en son sein. Et semble même chatouiller jusqu’aux fines statues blanches qui s’en écartent délicatement.

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Les rigueurs de l’hiver et les chaleurs de l’été s’arrêtent aux marches du double escalier ; les appartements s’alignent, le mobilier défile, avec le même sérieux et la même frivolité qui cohabitèrent en ces lieux. L’un se levait à l’aube pour résoudre les soucis d’un appareil si vieux, l’autre pensait à son corps et lissait ses cheveux.

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L’écho des pas sur le parquet précède les heures aimables à l’ombre des bosquets. Les jardins n’ont rien perdu de leur dignité, et partout ils sont peuplés. De blanc et de roc, les statues représentent ces amoureux qui s’offraient la tranquillité de promenades cachées. Ils se donnent la main, casqués, ailés, habillés de draps fin. Tout à leur futilité, ils en oublient les grandes allées et les petits chemins, qui tous mènent au sommet.

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La gloire impériale pour les studieux d’en bas, la Gloriette théâtrale pour les joyeux d’ici bas. Le palais à leurs pieds, elle est là, la crème de l’empire, savourant le bruit de l’eau qui coule en contrebas, se glorifiant d’être au centre du monde et de toutes les attentions. Point de fête, seulement l’occasion délicieuse de tout goûter avec la permission de l’horloge. Et de constater comme celle-ci, parfois, arrête sa course en des espaces dignes d’éloges.

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