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17 avril 2017 1 17 /04 /avril /2017 18:00

Dans les eaux bleues du lac dort un monstre. Il a la bouche béante et les dents effilées comme des rasoirs. Ses nageoires sont pareilles à des flammes aquatiques dont il se sert pour brûler ses proies. De ses yeux globuleux il scrute les profondeurs obscures d’où aucune menace, il le sait, ne sortira jamais. Tous, il les a dévorés, ceux qui attentaient à son être, à sa majesté. Seul il est, dans les eaux bleues du lac.

Dans les eaux bleues du lac se reflète le soleil. Lorsque le vent se lève, des vaguelettes se forment. Elles se brisent dans un murmure sur le rivage, suivies aussitôt de leurs sœurs jumelles, muettes et dociles, qui meurent tout aussi tranquillement. Incolores, imperceptibles, elles sont le miroir placide et rassurant qui cache l’inconnu inquiétant, vrai et imaginaire, qui guette et serpente.

Dans les eaux bleues du lac
Dans les eaux bleues du lac

Dans les eaux bleues du lac se posent les feuilles mortes, à l’automne. On les voit soudain tomber, décrochées de leur amant d’arbre, ballottées par le vent qui s’amuse d’elles. Elles virevoltent, elles disent adieu aux autres feuilles, aux arbres, à la forêt verte et sombre qui entoure le lac. Elles planent au-dessus de cette étendue parfois noire, la surplombent et la scrutent, hésitant quant à l’endroit exact où elles termineront leur dernière danse.

Dans les eaux bleues du lac
Dans les eaux bleues du lac

Dans les eaux bleues du lac se lisent les légendes anciennes, de celles que l’on conte aux enfants aux soirs d’hiver pour les effrayer et obtenir un peu de paix. Ces eaux renferment des barques englouties, des pêcheurs ahuris auréolés de leur réputation de noyé, et dont nul ne sait véritablement comment l’accident est arrivé. Les corps sont trop loin, les noms trop oubliés pour que quelqu’un se risque à sonder, pour les retrouver, les eaux bleues du lac.

Dans les eaux bleues du lac
Dans les eaux bleues du lac

Dans les eaux bleues du lac trempent les pieds des petits baigneurs, aventuriers plus que leur père et mère, que la fraîcheur saisit et, parfois, ne veut plus rendre. Des familles entières font le tour de l’étendue, dolents randonneurs que le dimanche dispose d’habitude à la torpeur. Des couples prennent des photographies, avides de rapporter chez eux le souvenir matériel de ces escapades d’amoureux, au bord du lac aux eaux bleues.

Dans les eaux bleues du lac
Dans les eaux bleues du lac

Dans les eaux bleues du lac remontent parfois des bulles d’air. Rares sont ceux qui surprennent ces explosions infimes, timides résurgences émergeant d’un voyage depuis les confins, éclatant de liberté et disparaissant sans n’avoir jamais vraiment existé. L’air des montagnes, si souvent loué, s’en trouve alors augmenté, ces bulles libérant en même temps un peu du mystère latent rapporté du lac aux eaux bleutées.

Dans les eaux bleues du lac

Dans les eaux bleues du lac est un monstre. Rien en lui n’est connu, tout en lui susciterait l’horreur s’il pouvait, un jour, être seulement vu. Et quand on connaîtrait le sort qu’il réserve à ses dîners, on tremblerait davantage de se savoir si proche de la mort. Lui non plus ne sait pas la pléthore de proies qui, là-haut, s’ébat et se divertit aux bords de ce qu’ils croient être un lac calme et joli. Ainsi va la vie, ainsi va le temps, dans cet accueillant lieu qu’est le lac aux eaux bleues.

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2 novembre 2016 3 02 /11 /novembre /2016 19:00

Sous une pluie battante et un ciel dont la couleur virait à la nuit, le peintre parvint au château neuf. Cette dénomination lui avait été révélée par les gens du bourg auxquels il avait du demander son chemin. Il avait appris, avant d’entreprendre son voyage, que le seigneur du lieu avait fait bâtir ce beau quadrilatère fort récemment afin de prendre repos et de jouir du prestige du à son rang.

Le seigneur d’Aureille, justement, l’attendait en l’une des rares pièces chauffées du bâtiment. Sans se lever, le puissant invita l’autre à s’asseoir et commença aussitôt. Je veux égayer ce lieu et soulager ma mémoire. Je veux que votre pinceau soit fidèle à mes histoires. Et si ma pauvre âme s’égare, je veux que votre main rétablisse le pont entre les rives de mes hasards. Le peintre acquiesça et prit note des commandements. Il savait l’intransigeance des grands et écoutait avec attention les désirs de son désormais protecteur.

 

Les yeux et les oreilles
Les yeux et les oreilles

Le feu crépitait dans la cheminée de la vaste pièce. Les lourds rideaux de velours empêchaient le jour d’entrer, et ainsi l’entretien se déroulait dans une ambiance sombre et inquiétante, bien loin des souvenirs éclatants de Rigaud d’Aureille. J’ai vu l’Orient, la porte sublime et la cour du sultan. On m’a ouvert les portes des cités italiennes où les hommes et les femmes se pressaient à ma venue. J’ai traversé les montagnes et longé le grand fleuve bleu qui se meurt là où s’est fané Ovide.

Les yeux et les oreilles
Les yeux et les oreilles

Je me souviens d’animaux étranges et effrayants. Les récits qui m’avaient été donnés m’avaient amusé. Pourtant, le spectacle auquel j’assistai auprès d’un prince m’horrifia : une femme fut livrée à ces monstres qui se repurent de sa chair blanche. Les familiers du prince et hommes d’armes qui m’entouraient prenaient visiblement plaisir à ce triste festin. Aujourd’hui encore ces images hantent mon cœur : vous les exposerez sur les murs pour que je puisse les oublier.

Les yeux et les oreilles
Les yeux et les oreilles

Aussitôt guidé par l’évocation du sire, le peintre croqua la bête. Cela plut visiblement, car le seigneur hocha la tête, puis s’abîma dans ses pensées. Le vin clairet, tranquille dans les hanaps, s’assombrissait au fur et à mesure que le jour baissait. Les rois que j’ai servis ont toujours reconnu mes mérites, continuait le seigneur d’Aureille. Jeune homme, je leur offrais et mon corps et mon âme. Devenu un vieillard, je connaissais les passions qui agitaient leurs cœurs, et leur donnais par avance ce qu’ils m’auraient réclamé.

Les yeux et les oreilles
Les yeux et les oreilles

C’est muni de leurs lettres que j’ai franchi les frontières et que j’ai contemplé les plus belles villes et les plus beaux ports. Sans doute que, en les lieux où vous vous trouvez d’ordinaire, vous ne pouvez présentement imaginer les richesses, les couleurs, les multitudes formidables qui y courent les rues. Avez-vous déjà vu la mer ? L’avez-vous seulement vu disparaître tant le nombre de vaisseaux qui y flottent est grandiose ? En les mers du sud, j’en ai été l’heureux témoin.

Les yeux et les oreilles
Les yeux et les oreilles

En parlant, il me revient les souvenirs des armées de turban et de lances, de femmes amazones usant de cerfs, de souverains si vieux que leurs enfants et leurs petits-enfants étaient à la tête de lignées considérables. Et ainsi Rigaud d’Aureille continua sa litanie de réminiscence. Face à lui le peintre écrivait et dessinait. Il demanda enfin à voir les murs de la galerie. Là, scrutant l’homme noble, il considéra qu’il se devait à l’excellence puisqu’une vie entière s’y figerait à jamais.

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16 avril 2016 6 16 /04 /avril /2016 18:00

 

De loin, la cavalcade furieuse ressemblait à un tourbillon ridicule. Elle tardait même, selon Julien, à se rapprocher, comme si ces soldats étaient soudainement soumis à une grande timidité. Julien ne s’inquiétait pas. Derrière lui, les montagnes le protégeaient, sombres et massives. En attendant, il revint à ses occupations.

Dans sa hutte dont le toit séchait encore des dernières pluies diluviennes, Julien taillait de petits personnages dans le bois ainsi que des croix. Membre d’une communauté cachée mais active, il était devenu un homme écouté car il savait. Il savait le verbe et les textes, et les rendait au monde. Aujourd’hui, jour funeste, il était seul.

De bas en haut
De bas en haut

 

Durant quelques instants, il demeura dans une rêverie contemplative telle qu’il en recevait parfois. Il voyait le père et le fils, accueillants et sereins qui lui souriaient et l’appelaient à leurs côtés. Il n’entendit même pas la fragile porte de bois qui s’écroula dans la boue qui maculait son intérieur. Cependant il tourna la tête et vit ses anciens camarades, lesquels demeuraient dans le mensonge. Il se leva et vint à leur rencontre.

De bas en haut
De bas en haut

 

Malgré ses bras écartés en guise de bienvenue, il reçut une gifle puissante ainsi qu’un coup terrible dans le ventre. Suffoquant, il fut remis sur pied et put ainsi, à loisir, entendre les injures et recevoir les crachats que, depuis trop longtemps, on lui destinait. On lui reprocha sa fuite et ses mauvaises manières. On l’accabla d’avoir laissé l’armée de l’empire. On insista pour qu’il renie.

De bas en haut
De bas en haut

 

Du même élan, on le conduisit sur la place du village près duquel Julien s’était établi. Un pont avait légué son nom au lieu : Brioude. Comme un fait exprès et paradoxal, le public était requis à la fois par la victime et par les bourreaux. Ces derniers voulaient assurer quiconque du traitement réservé à ceux qui oublieraient les dieux anciens. Quant à Julien, on lui offrait là des témoins qui se souviendraient de sa foi.

De bas en haut
De bas en haut

 

Bien vite, les soldats se lassèrent des vexations et des blessures. De nouveau, ils l’exhortèrent à abjurer et, de nouveau, il pria en guise de refus. Alors ils le mirent à nu et l’obligèrent à s’agenouiller, croyant que c’était à eux qu’il se soumettait. D’un fourreau quelconque, ils tirèrent un glaive à la lame effilée et, d’un coup sec, décapitèrent Julien. Ils laissèrent là le corps comme témoin de leur légitime horreur.

De bas en haut
De bas en haut

 

Lavé par les pluies, le corps sans tête resta plusieurs jours à la vue de tous et de Tout. Quelques bêtes affamées vinrent grignoter ce repas de fortune avant de l’abandonner, las de cette proie trop facile que la Providence leur offrait. Alors un homme et une femme apportèrent leurs outils et entreprirent de rendre à la terre ce qui en venait. Par ce fait, ils firent du lieu un endroit où les foules, bientôt, viendraient.

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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 18:00

 

De sa lourde main, l’officier appliqua le sceau sur l’arrêt, qui était le dernier. Jamais plus, en cette salle du palais vieux, un tel geste ne serait reproduit et jamais plus la cité comtale, de ce jour, n’aurait ce pouvoir fiscal. Peut-être l’officier resta-t-il un peu plus longtemps que d’habitude, cependant que sur la cire rouge étaient imprimées les armes du roi. Montferrand, bientôt, perdrait son honneur et verrait se rapprocher d’elle la sœur intime et l’évêque clermontois.

L’arrêt portait règlement, selon la formule, pour la perception des droits relatifs aux sels. Un sieur en faisait commerce sans s’acquitter des taxes, fraudant pour ainsi dire, lésant le roi par ces agissements, et pour ce il n’avait exprimé aucun repentir. Le fermier général était le plaignant et l’officier savait, pour s’être entretenu avec lui auparavant, que la sanction annoncée le contenterait assurément.

L'arrêt de la cour
L'arrêt de la cour

 

Du nord, on attendait avec imminence la signature de l’édit par l’auguste main. L’huissier, qui avait acheté sa charge, espérait qu’il exercerait encore en l’autre cité. Tout cela était encore fort obscur, et rien n’était à cette heure mois urgent que l’adieu qui s’annonçait. L’après-midi était belle, et l’officier laissa là les quelques feuilles et avis. Une chaude mélancolie le prit qui le décida à rentrer chez lui.

L'arrêt de la cour
L'arrêt de la cour

 

Depuis que les rumeurs avaient fait irruption en les rues de la ville, l’officier dénotait une grande agitation. Autour du bailli, nombreux étaient ceux qui s’étaient établis et avaient, depuis lors, prospéré. Des nobles et des magistrats, des marchands aussi, tous avaient bâti leurs hôtels en bois élégants et pierres de nuit. Les rivalités éclataient en détails discrets et particularités comme des trouvailles.

L'arrêt de la cour
L'arrêt de la cour

 

Les sourires et les politesses demeuraient sur les visages et dans les attitudes. Toutefois, l’inquiétude gagnait les cœurs : sans son privilège, la ville allait plonger dans les abîmes de la médiocrité, marquant comme au fer rouge les habitants sans considération de leurs qualités. Les avis étaient unanimes : Montferrand ne méritait pas ce traitement.

L'arrêt de la cour
L'arrêt de la cour

 

Circonvenant à son habitude, l’huissier se permit un détour. Soudain il voulait se souvenir et, aussi, ne pas croiser ceux qui partageaient son sort. Digne, ainsi qu’il l’avait été depuis plus de vingt ans, il promenait sa silhouette triste entre sur les pavés qui le faisaient trébucher, s’arrêtant un instant sous le porche de l’église et songeant à la vie qu’il avait eu ici.

L'arrêt de la cour
L'arrêt de la cour

 

Et ainsi le roi qui avait présidé à la naissance de la cité s’apprêtait à lui donner la mort. De grâce, il ne faudrait en attendre aucune et la condamnation sonnait claire dans l’air de la nuit qui venait. La ville, si vive en cet automne, se préparait à dormir et à subir un hiver comme jamais elle n’en connut. Quant à l’huissier, dont les pas claquaient ordinairement au petit matin, sans un bruit, il disparut.

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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 19:00

Finalement je ne suis pas parti. J’ai tenté, j’ai essayé, je me suis obligé à m’en détacher. Cela n’a pas suffi. J’ai pleuré, j’ai prié, j’ai même supplié ; qu’importent mes larmes, je dois rester ici. C’est en voulant joindre Saint-Jacques que je suis arrivé au Puy. Tout décidé que j’étais à franchir les Pyrénées, j’avais voulu me faire reconnaître comme le descendant de ces pèlerins par le gardien de la cité.

J'arrivai par le nord. Un instant je restai sur place, la ville s'offrant à moi en contrebas. C'était un tableau saisissant : l'été irradiait d'un azur absolu, et les forêts d'un vert sombre formaient autant de spectateurs attentifs de la ville, qui rougeoyait vivement. Tel le brasier dans un hiver pénible, je me sentis attirer par la chaleur des tuiles et entamai alors ma descente vers la ville.

La cité aimante
La cité aimante

Cherchant mon chemin, je trouvai bien vite les escaliers qui mènent au saint des saints. Je trouvai l'évêque, lui expliquai la raison de ma venue. Son accord obtenu, j'écoutai ses conseils et ses louanges sur cette place dont il connaissait tous les recoins. Je passai le reste de la journée à déambuler dans la cathédrale en y appréciant les sombres tons de lumière qui s’y jouaient.

La cité aimante
La cité aimante

Le lendemain, je fus dans le cloître, m’arrêtant à chaque colonne, et profitant de ce soleil qui demeurait. De là, je pus voir, en sa fière armure de fonte, la Vierge de sang, issue des outils de mort et pourtant image d’espoir et de vie. Je fus bientôt sous sa protection, tant son ombre était un asile, redoutant déjà de redescendre vers l’hôtellerie où je m’étais établi. Me décidant enfin à l’effort, je fus surpris de me perdre dans ces lacis pavés.

La cité aimante
La cité aimante

Ma dernière visite, avant mon départ, devait être pour l’aiguilhe. J’y parvins non sans effort ; j’y retrouvai un roman simple, et un endroit si réduit que je jugeais que, de fidèles, il ne pourrait en contenir plus de dix. Entre les courtes colonnes et les peintures séculaires, je demeurai telle une idole, immobile et indolente. Combien de temps dura cet instant ? Je ne sais guère. Quand je ressortis, le jour tombait : le soleil couchant diluait dans les nuages ses tons orangés.

La cité aimante
La cité aimante

Le jour que je devais partir, je me levai tôt et me lavai aussitôt. Le pied sûr, je me décidai de rejoindre le chemin de l’Espagne. Cependant les heures passèrent, et je ne parvins pas à sortir ; car quelque détail me détournait aussitôt de ma route, ou bien telle cour se découvrait derrière une porte qui jusque là avait été close. Devant les façades je me sentais comme dans un carnaval de géants, où les masques colorés se mélangent et créent chez qui les regardent l’interrogation de ce qui se cache en dedans.

La cité aimante
La cité aimante

Depuis des jours je tente et tente encore et revient chaque soir à ce lit que je ne cesse de maudire. Ainsi dans mes promenades, je lève souvent les yeux, tant pour me repérer que pour déceler quelque richesse inviolée. Je marche ainsi, telle une âme en peine comme en joie, exalté mais malheureux de chacune de mes trouvailles. Je ne sais si, de ce sort, je ne pourrai jamais me délivrer : car le Puy, en son Velay caché, a su capté mon âme et ne semble point disposé à me la restituer.

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22 septembre 2014 1 22 /09 /septembre /2014 20:00

Des notes de oud se perdent dans les montagnes. Ou était-ce quelque autre instrument ? Pourtant ce sont bien des notes levantines qui parviennent à nos oreilles, révélant leurs sonorités oniriques au creux des vallons verts. Pourtant le château n’a rien des palais des beys. Bien loin de ce médiéval château sont Acre, le Bosphore et les médinas.

De forme extérieure il a tout de l’européenne demeure. Des tours, rondes, minces ou bien larges, flanquent des bâtis bien droits. Des cheminées pour tout chauffer, des meneaux pour l’horizon surveiller, même des meurtrières pour quiconque viendrait un défi lancer. La chapelle elle-même ne manque de rien, pour ne pas offenser l’ordre chrétien.

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Le seigneur des lieux vient lui-même accueillir ses visiteurs. Vêtu d’une tunique rouge couverte d’un drap bleu, il cherche à se débarrasser d’un ennuyeux tout en indiquant la voie. Et de sa voix il parle calmement de pièces aux tentures d’émeraude et d’espoir, de cheminées sculptées et de tentures antiques. Il conte les vases chinois et les bustes philosophiques, les guerriers solaires et les travaux bucoliques.

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Meubles vernis, baldaquins fleuris : c’est l’intérieur délicieux d’une famille ensevelie. La plume dans l’encrier, la lettre à peine signée : les objets ont survécu quand les maîtres ont trépassé. Tout est uni et bien rangé, rien ne dépasse depuis les couleurs des urnes jusqu’aux rideaux et leurs plis. C’est là un sommet de coquetterie qu’offre le château d’Aulteribe.

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Si de pas le parquet ne résonne pas, les chambres ne demeurent guère inoccupées. Le roi et le cardinal y sont restés sous l’œil immortel des propriétaires et des hôtesses. Leurs huiles brillent, de même que leurs regards, d’orgueil sûrement de s’être fondus dans ce décor maintenant. Probablement ils veillent et protègent ce que de leurs vies ils avaient fait leur refuge.

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Quelques éléments toutefois ressortent étrangement. Des salons comme des yourtes, où dehors la montagne a laissé place à la steppe. La croix a disparu, place au croissant et au oud, qui, surprenant, a repris son air lancinant. Des sabres et des lances, et de l’or et du sang, la tente évoque moins le chevalier que le sultan.

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De la forteresse auvergnate aux rêveries fantasques d’Orient, il y a une distance que l’imagination franchit allègrement. D’un intérieur meublé et français l’on passe à l’antre d’un calife en campagne, préférant les courbes et la fraicheur au confort douillet d’une belle demeure. Mais l’intervalle inhabituel est bien vite interrompu quand, au dehors, attend une pluie drue.

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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 18:00

Le caoutchouc a supporté les lacets routiers sans trop couiner. Arrêtée sur la place noire, la berline blanche aspire désormais à une sieste jusqu’au soir. Un vent léger descend des montagnes toutes proches ; de l’autre côté du pont l’on entend la musique répétée du torrent sur les roches ; aucun autre bruit ne se soumet au jugement de l’oreille pourtant habituée.

Loin des sommets et des massifs de perdition, Billom laisse sa part au lion pour ce qui est des ascensions et autres difficultés. L’effort y est plus mesuré, et la place se livre, c’est fort, sans vraiment hésiter. Aucun défenseur dans les rues, ni animal dangereux : le pont est pris et l’entrée est libre.

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Fi de la méfiance, l’envahisseur embrasse la cité. Telle situation est avantageuse : les contreforts de l’Auvergne laissent la cité en paix et celle-ci se repait des faux plats que l’on parcourt pas à pas. Volets fermés, portes closes : est-ce un désert ou bien une crainte ? Pas un chat, ni un chien, pourtant l’on se sent observé. Des yeux clos, de pierre, scrutent l’étranger qui vient ici s’asseoir ; les mains cachées attendent pour, d’un coup de poignard, lui lacérer le dos.

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Aux fenêtres les fleurs chantent l’été. Pétales rouges, tiges vertes, beau contraste sur la pierre découverte. L’étranger, toujours là, quitte ses aguets pour explorer la récente soumise. Sous l’arche il traverse, inconscient et imprudent. Soudain une attaque. Mais ce ne sont que caresses végétales et stériles menaces qui déploient leurs membres opaques.

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Quelques bruits de pas résonnent au loin. Mais dans un pareil traquenard, le loin ne l’est jamais tout à fait. Le cœur battant et la gorge sèche, il s’avance, le nouveau venu, glissant entre ombre et lumière sous les fers noirs des battants blancs. De nouveau le vide. Uniques rires, les piaillements de deux piafs sur un banc verni. Avant d’être atteints, ils s’envolent.

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Même les échoppes sont vides. Lui, le barbare, s’invite à la taverne, à la caisse du marchand, sous le rasoir du barbier. Rien n’y fait. Toujours à sa sortie, c’est le soleil qui l’accueille. Le vermillon décidément revient souvent. Exubérance ou avertissement. Tout en haut, toits dégarnis, presque ruinés, qui dessinent de curieuses frontières avec le ciel.

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Ah l’église, refuge des âmes et parfois des corps. Mais pas ici. Au fond, une petite troupe pleure son meneur. En silence. L’obscurité gagne définitivement. Le vainqueur d’hier constate le vide de sa conquête. Alors il disparait du temple, longe les porches toujours fermés, descend vers le torrent toujours frétillant, et s’échappe avant que la nuit ne tombe.

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29 octobre 2013 2 29 /10 /octobre /2013 19:00

Peut-être qu'au plus près des cieux, l'homme attire l'attention des dieux. Peut-être que les dieux, approchés par les hommes, sont plus sensibles à leurs causes. Les sommets sont recherchés pour que la communion soit plus entière. Mais les prières rencontrent-elles quelque attentive oreille, un esprit supérieur qui les accepte et les exauce ?

Parvenir à ces cimes passe par l’effort du corps. L’ascension épuise jusqu’aux semelles, limées par les lacets élancés. Les premiers sous-bois abritent d’un astre pile au rendez-vous. Peut-être sont-ce les mandés invisibles qui, mystère de la parole, réconfortent ou assassinent les pèlerins. Car sitôt sorti de la protection des branches viennent les premières larmes du corps, arrosant membres et mains, nuques et occiputs.

Puy de Dôme 329

Les pentes s’accentuent, ou du moins semblent-elles prendre plaisir à perdre les promeneurs qui pâtissent. A chaque détour, un nouveau défi se présente. Les premiers panoramas parviennent à la vue. Par touches discrètes, les villages assommés apparaissent. Le ciel se décline en des tons qui blanchissent, jusqu’à révéler une lumière diaphane, nouveau signe ou aveuglement persistant.

Puy de Dôme 340Puy de Dôme 356

Malgré l’effort, le mystère apparaît encore bien haut. Tout au moins rencontre-t-on les vestiges d’autres tentatives, millénaires et vaines, hommage ou vanité. D’autres temples sont apparus. A défaut d’accéder au divin, les hommes s’interpellent désormais. Tout autour, la vue ne rencontre aucun obstacle. Elle accède aux terres vierges, aux villes qui s’éveillent, aux bois de l’ombre et aux chemins de lumière.

Puy de Dôme 358Puy de Dôme 347

Ainsi reprend la marche, remettant l’homme à sa place, cette insignifiance souvent trop vite érigée en omniprésence ; l’homme, souverain futile. La voie dévale la montagne si chèrement conquise, et la montagne n’a guère de pudeur pour se montrer ainsi nue. Elle n’a pas même un regard pour celui qui la délaisse, qui découvre à présent d’autres monts lointains et proches, d’autres cratères et d’autres vertiges.

Puy de Dôme 349Puy de Dôme 360

Au bout du chemin, il y a le choix. Le modeste carrefour suggère de courts destins et de longs après-midi, des quêtes vénielles et des recherches d’ailleurs. Voici les uns, voici les autres, ces jumeaux aperçus tout à l’heure sur le sommet du Puy. De dômes en dômes, il faut se décider, et c’est vaincu – par le temps finalement – qu’il faut se résigner. La pierre, le sous-bois et le sable restent de fidèles accompagnateurs.

Puy de Dôme 367

Souvent vaincue individuellement, la montagne sait se régénérer pour ne l’être jamais tout à fait. Les paysages s’ouvrent à la marche comme autant de conquêtes impossibles, tiraillant le chercheur et prétexte à d’autres invitations.

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6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 21:18

Avec l’air de se demander ce que l’on fait là, les pieds dans son pré, la reine continue de ruminer. Dans sa belle robe bordeaux, elle s’avance, lentement. Baissant la tête pour chercher sa subsistance, son interrogation persiste. Puis le spectacle l’ennuie ; elle se détourne, et rejoint ses congénères à peine rassasiées.

L’intermède fut bref, et déjà le village se présente. Du ciel bleu, la chaleur fait sentir son absence. La placette, parfaite, est dominée par un hôtel particulier. Un noir brillant l’habille, et rappelle la nature profonde de la terre. Les volcans ne sont pas loin. Même éteints, ils se sont répandus à la surface. Même éteints, ils ont envahi la place.

Salers 507

La pierre hésite peu. De fait, il semble que notre vision se débat dans une monochromie, jonglant entre les noirs, les blancs et les gris. Ne serait-ce la luminosité accrue du jour, l’on se croirait dans un décor d’un film bicolore. Par leur allure irrégulière, les lauzes ajoutent à l’étonnement. Tout parait tenir par un étrange enchantement.

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Salers, toutefois, sait s’égayer. Le lierre conquérant s’élève et se tortille : la couleur réapparait. Aux fenêtres, le rouge des fleurs contraint les noirceurs de l’urbain. Plus bas, près des bancs de pierre, les vivaces se repaissent de l’espace laissé. Enfin, aux carrefours, les arbustes espèrent en plus grand, en plus beau et en plus imposant.

Salers 510Salers 519

Dans les ruelles pentues s’entrecroisent les jambes fatiguées. Le regard interroge les fissures aux murs, qui laissent craindre quelque écroulement. Mais elles tiennent bon, ces bâtisses sans âge, aux racines si profondes et si sages. A force de marcher, la langue réclame à boire. C’est à une fontaine que l’on s’arrête, où tel dans un abreuvoir, l’on plonge la tête et les pensées.

Salers 512

Le corps revigoré, les idées claires et les pieds à peine reposés, la quête reprend. Celle d’une vérité, d’une leçon ou d’un accomplissement. Devant le panorama découvert, l’on cesse de réfléchir ; les anciens tracas fléchissent devant l’horizon tout de vert. L’immensité boisée s’étend et le temps se suspend ; tout peut attendre.

Salers 514Salers 515

Petit point sur la carte, hasard de la route, paysage en fête. Salers comme une halte. Devant le regard des bêtes, à chercher quelque chose l’on s’entête, quand tout est là. Instants rares, où l’heure s’oublie, où le corps se tait et où l’âme grandit. Ce n’est pas le crépuscule, ni même une fin d’après-midi. Seulement une journée d’été, où rien ne sert. Sauf exister.

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 18:04

Le ciel se couvre de nuages lourds. Si lourds qu’ils tombent presque sur les volcans qui, de loin en loin, animent le paysage de leurs versants arrondis. Jusqu’à eux le regard voyage sur des plaines tantôt vertes, tantôt dorées, immense horizon qu’en pure perte on songe à arpenter. Monts immobiles et menaçants, nul ne parvient pourtant à ravir l’honneur au Puy de Dôme sacré, dont l’ombre sombrement éclatante nous parvient comme un souvenir démesuré.

Du haut de la tour qui domine Montpeyroux, des toits étonnamment rougeoyants s’opposent aux alentours apaisants. Une forêt drue et belle entoure le village, prisonnier plaisantant avec ses voisins herbages. Quelque îlot isolé surgit ça et là, tenant en respect la nature qu’on ne maîtrise évidemment pas. Spectacle coloré et contrasté d’une Gaia assoupie mais pas endormie.

Villages auvergnats 206

Dans les rues dégarnies, un calme humide règne après la pluie. Des pierres claires semblent naître les vignes et les fleurs, qui exhalent un parfum d’été enjôleur. Aux façades, de la couleur, qui tend les mains vers la flore. Au détail, tout paraît hasardeux : les pierres, grandes et petites, se chevauchent sans la moindre politesse ; assemblage heureux, tendre noblesse.

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Une tour et un porche fortifié, en guise de défense ; quand les invasions barbares ne sont plus, c’est un art désuet comme un défi lancé à la décadence. Place forte aidée de sa foi et de son environnement, Montpeyroux allie tout à la fois humilité et altier tempérament.

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A quelques lieues de là, entouré des mêmes témoins millénaires des mouvements de la Terre, Saint-Saturnin renferme une même atmosphère. La pierre est plus sombre et les fleurs resplendissent plus encore. Au détour des rues, des signes de distinction se font jour, comme pour rappeler toujours naissance ou réussite.

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Tout conduit, dans le village, aux sièges de la force. Humaine d’abord, en ce château d’allure ancienne, flanqué de tours souveraines. Au devant est une fontaine, à la devise certaine : « Tel est mon us ». Spirituelle ensuite, en un roman chef-d’œuvre à la Vierge dédié, signalé par un octogonal clocher. L’intérieur sobre et épuré évoque les arcanes obscurs des temps reculés.

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Pays des puys, la Limagne est aussi celui de ces petits refuges de vie. Les volcans, ces puissances terrifiantes, veillent avec bienveillance sur ces bourgs audacieux et vaillants. Mais c’est pour se protéger de leurs voisins humains que ces défenses militaires et divines furent érigées. Pour échapper à la fureur de l’Homme, plus terrible encore que les naturelles destinées.

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