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6 mars 2022 7 06 /03 /mars /2022 20:45

Lorsqu’on la domestique, la nuit n’a plus rien d’effrayant. Même, elle peut devenir un refuge, une alternative, une liberté. Élie marche à pas lents dans la forêt qui surveille le lac de Pannecières. Quelques feuilles bruissent à son passage et les premiers pépiements des oiseaux l’accompagnent dans sa promenade nocturne. Élie pense à sa mère. Elle qui dit que la nuit, tous les chats sont gris, Élie aurait envie d’aller la voir pour la détromper à ce sujet. La nuit, il faut s’y habituer pour en distinguer les couleurs. Au bord du lac, Élie voit le soleil émerger depuis l’autre rive.

Sous le tricot de laine, qui n’a connu que les sous-bois humides depuis deux mois, Élie grelotte. Le soleil mettra encore une bonne heure avant de commencer à le réchauffer. Pour passer le temps et casser la croûte, Élie sort de son sac la miche de pain et le couteau dont il ne sépare, désormais, plus jamais. C’est un outil utile, pour trancher le fromage ou bien la gorge de l’ennemi. Pourtant, à voir cette aube-là, qui croirait que la guerre a même envahi ce coin de Morvan ? Deux jours auparavant, un accrochage a eu lieu avec les Allemands. Sur son avant-bras, Élie a gardé trace du passage d’une balle.

Nus ils étaient beaux
Nus ils étaient beaux

Tout à coup, son cœur s’alarme. Des bois a surgi la clameur d’hommes furieux. À peine le temps de se retourner, et déjà, ils sont là, envahisseurs matutinaux et splendides, nus, exhibant leur virilité et leur jeunesse. Élie rit, d’un rire qu’a provoqué la peur qui a précédé, d’un rire qui, immédiatement, l’intègre dans cette communauté éphébique. Les camarades du maquis plongent dans les eaux du lac. La fraîcheur de l’onde ne les effraie pas. Dans l’aube d’octobre, ils éprouvent leurs corps, peut-être pour la dernière fois.
 

Nus ils étaient beaux
Nus ils étaient beaux

Élie se déshabille aussi vite que possible. La courte éraflure sur son avant-bras le lance, mais l’immersion dans l’eau provoque des tiraillements dans tout le corps, annihilant la douleur originelle. Élie fait quelques brassées jusqu’au milieu du lac ; là, il se retourne. Comme tout est paisible. On croirait le premier matin du monde. Sans les nageurs qui s’ébrouent, il n’y aurait presque pas de bruit. Pour s’isoler encore un peu plus, Élie plonge en apnée. Plus rien n’existe. La guerre est un mauvais rêve.

Nus ils étaient beaux

Bientôt, il rejoint les autres. Dix, douze, ils sont désormais. C’est la section locale entière, depuis que le maquis a été obligé de se séparer en quatre groupes. Ainsi ils échappent plus facilement aux Allemands, et aux mauvaises langues du coin. Certains, dont on suppute l’identité mais qu’on ne pourrait confondre assurément, trouvent pénible cette obsession de la patrie libre. Dès lors, même la barrière de la langue tombe, abattue par la vilenie partagée. Élie, comme les autres gars du maquis, honnit cette engeance qui a la traîtrise pour principe.

Nus ils étaient beaux
Nus ils étaient beaux

Dans les eaux du lac, dix ou douze hommes nagent, se prélassent et s’éclaboussent. Loin du tumulte, des planques, des fuites, des sabotages et des combats, ils redeviennent simples, innocents et naïfs. Les mots de passe, les codes secrets, les pseudonymes, tout cela est oublié pendant quelques minutes. Ce ne sont plus le Rouge, le Loup, Bébert ou le Bédouin, ce ne sont même plus André, Albert, Robert ou Raoul, ni des paysans, des tenanciers de boutique, des clercs de notaire ou des instituteurs. Pour un instant, ils ne sont même plus traqués par les Mauser ou les Walther. Seule l’eau qui gicle dans les yeux leur cause du tort.

Nus ils étaient beaux
Nus ils étaient beaux

Élie revient sur le rivage. D’un œil attentif, il examine sa blessure, qui s’est rouverte à la faveur d’un contact avec un camarade. Il lui semble soudain entendre, dans le lointain, des éclats de voix martiaux. Aussitôt, Élie disparaît et, à sa place, Jeune-Coq agite les bras en direction des eaux joyeuses. Les bras battant silencieusement font effet. Un à un, les maquisards sortent, et c’est comme si, d’enfants, ils se transformaient soudainement en soldats. De nouveau, ils se glissent dans l’ombre. Ils le savent : dans le maquis, les chats sont vêtus de gris.

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19 août 2021 4 19 /08 /août /2021 18:00

Les deux femmes s’éloignent ostensiblement de cet énergumène qui les pointe du doigt. Pourtant, Servillac veut seulement leur poser une question. Maudites mégères, maugrée-t-il, tandis qu’elles s’éloignent, outrées par l’apparence lamentable de Servillac. Soldat de l’empereur, il retourne auprès de son régiment après avoir bénéficié d’un congé pour soigner une mauvaise blessure. Auxerre est sur sa route, il s’y est arrêté, car, dans cette ville, vit une vraie célébrité. Servillac se tient devant sa maison. Dans tous les sens, le soldat se tord, d’un côté puis de l’autre, mais rien à faire, cette bâtisse est bien bâtie de poutres et de chevrons.

Ayant observé le manège depuis sa fenêtre, un homme replet sort de la maison. Il a la mine fatiguée de ceux qui travaillent trop et finiront par se tuer à la tâche. Servillac le voit, le détaille, l’examine. Un héros, il vaut mieux qu’il n’ait pas de visage. On est déçu s’il en a un, car son visage est celui d’un homme ordinaire. Le héros de Servillac a la peau grise, la joue tombante, l’œil cerné, et ses soixante ans lui ont presque ôté jusqu’au dernier cheveu. Servillac n’en finit pas de toiser l’homme, si bien que celui-ci en devient mal à l’aise. Par conscience professionnelle, il demande s’il peut aider. C’est le déclic.

Drôle de chant
Drôle de chant

Servillac part d’un grand éclat de rire. Il rit si fort, et si longtemps, que cela en devient gênant pour l’homme, et presque humiliant. Des passants s’arrêtent dans la rue, considèrent la scène, jettent des regards inquiets sur l’homme et lui demande : monsieur Rousselle, tout va bien ? À ce nom, Servillac s’arrête de rire. Il l’a trouvé. Il n’aura pas fait le détour par Auxerre pour rien, et on pourra bien le mettre au pain sec et à l’eau pour son retard, Servillac aura des choses à conter au régiment.

Drôle de chant
Drôle de chant

Comme tout bon soldat, Servillac aime faire les choses dans l’ordre. Il demande confirmation de l’identité à l’homme appelé Rousselle, et l’obtient. Servillac s’étonne alors que l’habit de Rousselle ne soit ni jaune ni gris et, là-dessus, il s’esclaffe encore. La petite foule commence à se disperser. Encore un que la chanson a attiré. L’huissier Rousselle ne sera donc jamais tranquille. Il en viendra de partout pour questionner celui qu’on surnomme Cadet. Les gens du cru le savent pourtant : Rousselle n’est plus un sujet à chanter.

Drôle de chant

Comme tout bon soldat, Servillac est tenace. Que son public l’ait délaissé ne lui chaut guère ; c’est pour son amusement personnel qu’il se livre à ce spectacle. Et, tel un comédien de théâtre, le monologue lui sied bien. D’ailleurs, Rousselle ne répond rien. Il a les yeux tristes de l’homme résigné. Servillac s’en moque bien. Quoi ? Il prendrait pitié d’un regard de chien battu ? La guerre fait voir de bien plus grandes horreurs : les yeux d’un homme que l’on vise, et que l’on tue, sont plus terribles que cela. Rousselle est un homme connu dans toute la Grande Armée. Il peut bien supporter d’être quelque peu éprouvé.

Drôle de chant
Drôle de chant

Et tes filles, et tes fils, où sont-ils, où sont tes larrons et tes laiderons ? Rousselle accuse le coup, car d’enfants il n’a point, mais lorsqu’il veut mettre fin à la rosserie, Servillac reprend de plus belle. Et tes chiens, et tes chats, vieux chien, les as-tu mangés ? les as-tu vendus ? Le rire féroce de Servillac renforce chacun de ses assauts. Le verbe lamine le silence. Rousselle voudrait rentrer, oublier la mélodie, ne plus faire que son métier. Il n’a rien fait de mal. Il a simplement prospéré.

Drôle de chant
Drôle de chant

Comme Rouselle lui tourne le dos, Servillac avance vers lui, le rattrape sur le pas de la porte. Un héros de papier, ça ne peut pas faire montre de volonté, on siffle son nom et il accourt plaisamment. Servillac son sabre de son fourreau. Et ta longue épée, montre la moi, ose, ose donc, Cadet Rousselle. Rousselle est effrayé, et il n’est pas le seul. Dans la rue, une femme hurle à l’assassin. Servillac hésite, se retourne ; Rousselle en profite, se presse en sa maison. En réalité, il n’en a qu’une et non pas trois, comme le dit la chanson.

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1 février 2021 1 01 /02 /février /2021 19:00

Ma chère sœur,

Quelle joie j’ai eue de recevoir ta lettre, et quelle crainte aussi j’ai ressentie à la seule pensée que tu connaisses le lieu où j’habite désormais. Cependant, ce que tu m’écris me rassure, et je crois comprendre que la confiance aveugle que tu accordais à nos parents dans notre enfance n’est plus qu’un lointain souvenir. Tu sauras, par conséquent, taire mes confidences sororales.

Je veux d’abord te rassurer : je vais bien. J’ai trouvé en cette ville une maison où l’on ne demande rien aux gens qui s’y présentent, et où payer sa chambre suffit à acheter la paix. On ne s’y inquiète ni de mon célibat, ni des moyens de ma subsistance. Des miennes amies ont détourné des poches de leurs maris quelques sous qui me suffisent et, du reste, je commence à savoir me procurer les moyens de mon indépendance grâce à mes activités d’enseignement. Bientôt, je serai entièrement libre.

Ce mur à franchir
Ce mur à franchir

Je comprends que ce mot t’effraie, ma chère sœur, car ce n’est pas le choix que tu as fait. Plutôt, on ne t’a pas laissée le faire, et ton bonheur apparent est en fait une prison que tu chéris. Je ne crois certes pas que les hommes soient vraiment libres, mais les femmes le sont moins encore. On nous éduque, on nous corrige, on nous marie, c’est-à-dire qu’on nous enchaîne et on nous demande en plus d’en être satisfaites. J’ai refusé cela. Vois ma punition : c’est de n’avoir pas de maître, et de m’en remettre directement à Dieu.

Ce mur à franchir
Ce mur à franchir

Étrangement, c’est en fuyant l’une de ses maisons que j’ai trouvé la lumière. Je sais que ma fuite du couvent de Semur a blessé nos parents. Cependant, j’y vivais contrainte et recluse, comme si j’avais commis quelque crime. Lequel ? Celui d’être née femme, car c’est à nous que l’on interdit tout, et même jusqu’à regarder, puisque regarder c’est connaître et que la connaissance, c’est le mal. J’en veux pour preuve les lectures dont on voulait me faire honte, car inadaptées à mon sexe. Pour toi, je ne sais mais, quant à moi, je ne lis qu’avec mes yeux.

Ce mur à franchir
Ce mur à franchir

La mère supérieure avait d’abord voulu se montrer compréhensive. Elle me suggéra des lectures frivoles, en attendant que je me modère, lorsque que je ne lui répondis que la frivolité, d’une certaine manière, était un aveuglement, ce dont elle prit ombrage. Elle appliquait la leçon des hommes comme une bonne écolière, et souhaitait nous maintenir dans l’ignorance des choses et de nous-mêmes. Elle ne supporta pas ma révolte, crut l’avoir étouffée quand enfin je me tus. Elle se trompait. Ce qui m’importait n’était pas de convaincre. Ce qui m’importait, c’était de vivre.

Ce mur à franchir
Ce mur à franchir

Mon voyage à Rome n’est pas une rumeur. J’y suis allée pour que le Saint Père me délie de mes vœux. Je m’étais attendue à une bataille rhétorique mais, à ma grande surprise, il accéda à ma demande fort aisément. Ensuite, je retournai en France où j’appris, comme probablement tout le pays d’Auxois, l’arrêté du gouverneur m’obligeant à retourner au couvent. Je n’en ai cure. Je crois fermement à une troisième voie : entre la vie maritale et la vie moniale, je préfère une vie de femme libre.

Ce mur à franchir
Ce mur à franchir

Je t’assure donc, ma chère sœur, qu’il ne faut pas que tu t’inquiètes. Je vis un célibat heureux car choisi, même si cela implique de ne plus voir nos parents et d’imaginer ton visage seulement à travers tes mots. Sans doute n’est-il pas permis de tout avoir en ce bas monde. A tout le moins, j’affirme détenir le droit de faire mon choix. Affectueusement tienne.

Ta sœur, Gabrielle.

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17 juillet 2020 5 17 /07 /juillet /2020 18:00

A la première bouchée, Son Excellence se sentit mieux. A la deuxième, il retrouva ses certitudes et, à partir de la troisième, il avait tout à fait oublié les raisons du trouble qui l’avait assailli une heure plus tôt, alors qu’il célébrait la messe de Noël. La dinde était cuite parfaitement, et le grand plaisir de Son Excellence était d’en détacher la peau rôtie avec les doigts et d’en ressentir toute la rondeur graisseuse sur la langue et le palais. Du reste, les poires pochées fondaient agréablement et tapissaient l’intérieur des jours d’une volupté que venait à peine attaquer la légère acidité du vin.

Tout de même, l’évêque de Clamecy s’en voulait d’avoir quitté ses fidèles si soudainement. Il les avait bénis d’un geste précipité, avait encore bafouillé un au revoir indigne et leur avait tourné le dos. Ils avaient encore eu la politesse de ne pas l’interpeller. Son Excellence avait ensuite couru, ou presque, jusqu’à ses appartements où il avait commandé un repas à la gouvernante. Elle en avait été surprise, car Son Excellence avait déjà mangé avant la célébration. Mais elle ne s’en était pas étonnée, car elle connaissait les faiblesses de l’homme qu’équilibraient, d’ailleurs, les forces du ministre.

En contrée fidèle
En contrée fidèle

Le trouble qui l’habitait venait du fond des âges. Son Excellence s’interrogeait sur la légitimité d’un état dont il était l’héritier, et dont la dénomination ne correspondait pas à la réalité. Ce qui le dérangeait, c’était la rupture fondamentale entre le nom et la chose. Il était l’évêque de Bethléem et officiait à Clamecy. Évêque in partibus, proclamait la locution latine, c’était-à-dire en contrée infidèle : il y avait longtemps, des siècles, que plus aucun évêque catholique ne foulait la terre judéenne.

En contrée fidèle
En contrée fidèle

Une brebis est une brebis, lui avait-on dit, tandis qu’on le dirigeait, une main dans le dos, vers ce ministère égaré. Dans la bibliothèque, il avait lu l’histoire de ce croisé à qui l’on devait aujourd’hui cette étrange titulature. Dans des temps lointains il avait légué un hôpital à des évêques déjà fort mal en point. Lorsque ces évêques avaient été chassés par Saladin, ils avaient trouvé refuge dans cet établissement. Misérables et solitaires, ils étaient devenus les bergers d’un autre troupeau.

En contrée fidèle

Son Excellence se délectait à présent d’un fromage à la pâte jaune et coulante. Il buvait un vin rouge comme le sang, et boulottait des bouts de pain larges comme son corps. Mais, de nouveau, un sentiment douloureux lui comprima la poitrine. Il se demandait à quoi pouvaient bien ressembler ces judéens, et s’ils priaient, comme lui, avec ferveur en cette nuit sacrée. Regrettaient-ils l’absence de Son Excellence ? Ces chers enfants pleuraient-ils un père qu’ils savaient ne pas devoir revoir avant longtemps ?

En contrée fidèle
En contrée fidèle

Les revoir. Se présenter face à eux et chanter des louanges, et leur tendre la main comme un sauveur. Son Excellence avait la gorge nouée. Il but du vin, mais dut aussitôt le recracher, sous peine d’étouffer. Il était leur évêque, pensait-il, et c’était comme si cette idée lui parvenait pour la première fois. Ils ne pourraient tous venir ici, alors ce serait à lui d’aller à eux. Des gouttes de sueur perlaient maintenant sur son front, car il s’imaginait à la proue d’un bateau, à la fois capitaine et martyr désigné. Nerveusement, il triturait les beaux anneaux dorés qui ornaient ses doigts.

En contrée fidèle
En contrée fidèle

La gouvernante arriva à ce moment avec le dessert, un gâteau orné de meringues, qu’elle savait être le péché mignon de Son Excellence. Du regard, elle toisa cet homme qu’elle voyait inquiet pour la première fois. Enfermé dans sa réflexion, Son Excellence se détendit petit à petit. Les évêques de Bethléem vivaient à Clamecy depuis des lustres, et aucun d’entre eux n’avait eu à faire le voyage d’outre-mer. Il demeurerait donc ici, sans diocèse véritable, avec un titre vénérable. La vue de la meringue lui fit recouvrer la raison. Son ventre criait famine. Il lui fallait y répondre.

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12 janvier 2020 7 12 /01 /janvier /2020 21:50

L’abbé n’attendait pas que le silence se fît. Bien au contraire, la salle capitulaire, pourtant pleine de coules noires, semblait même déserte. Et si le frère prieur qui prenait régulièrement la parole le premier n’osait cette fois-ci le faire, ce n’était pas la présence de son supérieur qui était cause de cela. L’abbé gardait le silence ; en cet instant suspendu, où l’on aurait cru la grâce sur Terre descendue, il s’était mué en juge. C’était un verdict qu’il devait prononcer.

Sans doute le voyage jusqu’à Rome l’avait épuisé. Quelques moines optimistes pensèrent que c’était cela qui justifiait la voix brisée, à peine soufflée, qui cassa soudainement le silence. L’abbé Hugues regardait fixement ses mains, et, ce faisant, il parlait. L’abbaye de Vézelay avait enduré bien des épreuves, commença-t-il, et pourtant celle-ci nous paraît bien comme la plus pénible. Et, aussitôt, il débuta sa lecture.

Le jugement dernier
Le jugement dernier

Le parchemin que l’abbé déroula portait le sceau papal. Mis bout à bout, les mots latins formaient des phrases, qui, elles-mêmes agrégées aux autres, devenaient une sentence. La lecture terminée, les moines comprirent l’évidence : Vézelay allait mourir. L’abbé leva enfin la tête ; le silence planait à nouveau sur la salle capitulaire. Rares étaient les frères dont le visage ne portait aucune émotion. Conscient de la fragilité de l’instant, l’abbé Hugues craignait une explosion.

Le jugement dernier
Le jugement dernier

Les frères se taisaient pourtant. Les visages meurtris, ils martyrisaient leurs mains par de nerveux mouvements. Ce qu’ils avaient entendu touchait à leur engagement médullaire. Les reliques de Marie-Madeleine appartenaient donc à Saint-Maximin et ni les arguments, ni les trésors d’invention n’avaient su faire pencher en leur faveur la décision du pape. Ils avaient d’abord argué que le corps de la sainte était parvenu miraculeusement en Bourgogne ; ils avaient ensuite affirmé que le corps avait été volé puis déposé en cette terre. Tout cela n’avait servi à rien.

Le jugement dernier
Le jugement dernier

Comme l’abbé l’avait fait quelques minutes plus tôt, le cellérier rompit l’étouffante paix qui asphyxiait les moines. Sans les reliques, Vézelay perdrait son pèlerinage et, sans pèlerinage, l’abbaye perdrait probablement sa ville et ses foires. Parvenu au zénith de la roue de la fortune, Vézelay entrevoyait maintenant les abîmes qui s’ouvraient. Ainsi ce corps spirituel si vigoureux au lever du soleil sentait la main glacée de la mort l’étreindre à son coucher.

Le jugement dernier
Le jugement dernier

Des protestations éclatèrent alors, sporadiquement. Certains moines, à la lecture du parchemin, s’étaient refermés sur eux-mêmes, ajoutant une nouvelle solitude à celle, habituelle, de la cellule. D’autres s’exclamaient à voix haute, comme ils l’auraient fait en pensée, et lançaient comme des preuves de l’injustice les gloires passées. Ce qui était des faits se transformaient, au même moment, en souvenirs : l’intense activité pèlerine, l’appel à la croisade, la construction de l’abbatiale, devenue orgueil des moines.

Le jugement dernier
Le jugement dernier

Était-ce cet orgueil que le pape avait voulu punir ? Les récentes déprédations du comte de Nevers ne suffisaient-elles pas ? Et le feu qui jadis avait dévoré l’âme de l’église et la vie des pèlerins ? Au milieu des lamentations, le prieur cherchait à consoler, mais son tourment était évident. Alors, on vit l’abbé se lever et quitter lentement la salle capitulaire. Dans un murmure sourd, il comparait la bulle papale au jugement dernier. Il disait qu’il ne suffisait pas de croire pour être absous ; il fallait encore que les actions trouvassent bénédiction.

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10 juillet 2019 3 10 /07 /juillet /2019 18:00

De tous les hommes, exception faite du roi, le comte de Bussy s’estimait le plus brillant. Sa réputation de guerrier hors-pair parcourait les champs de bataille et terrifiait ses ennemis avant même qu’il ne se présentât devant eux. Il maniait le sabre de redoutable façon et présentait des qualités de tacticien si évidentes que, dans la situation d’une bataille, on ne savait où le placer : en première ligne ou à l’état-major. Il fallait encore qu’il se distinguât dans l’art des mots et de la conversation ; ainsi était-il un jouteur complet.

Pour toutes ses qualités urbaines, le comte de Bussy était recherché. On le disait généreux, tant dans la manière de recevoir ses hôtes que dans celle de servir les détails les plus caustiques dans les histoires qu’il racontait. Par histoires, il ne faut pas entendre quelque invention farfelue ; non, il s’agissait des mœurs du royaume qui, à travers ses plus illustres représentants et représentantes, choquaient et surtout amusaient les hôtes de Bussy. De ces soirées délicieuses, Bussy eut l’idée d’en tirer quelque livre secret, lequel circulerait entre les mains amies.

En cinq actes
En cinq actes

Le livre eut du succès. Il ravissait ceux qui avaient l’heur de le lire, car ils reconnaissaient entre les lignes telle noble dame ou tel preux chevalier de la cour. On resta parfois interdits lorsque, au détour d’une page, l’un des personnages revêtait les traits et les habits du jeune roi qui avait connu, hélas, des amours malheureuses. Ces histoires amoureuses grandirent encore la réputation de Bussy qui, dans son château, recevaient autant de louanges pour ses exploits au combat que de marques d’estime et de connivence qui montraient combien son œuvre était appréciée.

En cinq actes
En cinq actes

Tout à sa gloire littéraire, Bussy fut cependant bientôt trahi. Une maxime l’avait trompé, qui disait que les amis des amis sont aussi des amis. Que nenni ! La preuve en fut promptement apportée. Tandis qu’on riait sous capes des gaudrioles royales et des coquetteries courtisanes, le manuscrit fut secrètement copié et même imprimé. La traîtresse, Madame de la Baume, avait même eu l’outrecuidance d’interpoler le texte. Ainsi celui-ci voyagea-t-il bien plus aisément. Dès lors, il parvint entre les mains de lecteurs qui se montrèrent intéressés et courroucés, et qui, surtout, étaient très puissants.

En cinq actes
En cinq actes

Bussy fut convoqué. Le roi exigeait une explication : le soleil ne tolérait pas qu’on lui porte ombrage. Bussy passa son séjour à la cour en courbettes et génuflexions. Mais, pour qui l’aurait bien regardé, il passait sur son visage un air de suprême contentement qu’on le fasse ainsi venir pour parler de ses prouesses littéraires. Il y avait, pour sa plume, un intérêt semblable à celui que l’on portait à son épée. Auprès de Louis, ce fut un exercice de contrition. On l’avait mal compris et on l’avait calomnié ; mais, plus que tout, Bussy se disait blessé que cela ait atteint sa majesté.

En cinq actes
En cinq actes

L’entretien dura de longues heures. A la fin, le roi évoqua la future campagne militaire et il précisa avoir grand besoin d’hommes d’expérience. Bussy se crut sauvé. Le roi n’avait nommé personne, mais il était évident que le sang ennemi laverait la mauvaise conduite du comte. En outre, ce dernier fut rassuré par ses amis : en lisant les histoires amoureuses, le roi avait ri et, comme un père pour ses enfants, il acceptait l’erreur mais refusait l’acharnement. Bussy comprit l’avertissement. Il se promit à la poésie bucolique et au roman.

En cinq actes
En cinq actes

L’oreille du roi reçut, cependant, d’autres plaidoiries. Vinrent à la cour les avocats de personnes outragées d’avoir vu, dans le livre de Bussy, les descriptions de leurs galanteries. Au demeurant, il y avait à la cour un parti fort en vue, et soutenu par la mère du roi. Ces puritains se pinçaient le nez à la lecture de telles horreurs. Assailli par tant de mauvaises langues, le roi céda. Il convoqua à nouveau Bussy et lui signifia son embastillement et son exil prochain. Le comte repartit de la cour entravé et affligé : les histoires amoureuses se peuvent faire parfois cruelles.

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7 janvier 2019 1 07 /01 /janvier /2019 21:20

L’aube se lève sur les bords de Loire. Aucun homme ne foule les berges du fleuve. La faune locale s’éveille, découvrant ce nouveau monde que le soleil lui donne. Pépiements, bruissements, cris sauvages, on entend aussi le souffle discret du vent dans les feuilles des arbres et le clapotis des eaux qui viennent soupirer sur le rivage. Une belle lumière, douce et chaude, remplit les lieux. Au loin, un train passe. C’est le signe que les hommes ne sont pas morts, bien qu’ils s’entretuent.

 

Le temps passe. Plus au sud, toujours sur les bords de Loire, le train s’arrête une première fois. Durant son parcours, il s’arrêtera à nouveau deux ou trois fois, pour des raisons connues du seul machiniste. On dit les voies encombrées. On dit l’arrivée de l’armée ennemie imminente. Au départ du train, on a dit l’urgence, on a dit le caractère précieux du contenu de ce train. La richesse a parfois d’autres atours que les apparats clinquants. Parfois, la richesse, ce sont des bouts de papier.

Sur les voies un train piégé
Sur les voies un train piégé

Plus au sud encore, toujours sur les bords de Loire, l’horloge a dépassé midi. Le train s’arrête en pleine voie. Il est quinze heures. Le panneau indique : La Charité-sur-Loire. A quelques centaines de mètres de là, un pont permet encore le passage des civils ou des troupes, des affaires de famille et des armes de combat. À l’entrée du pont, un groupe de tirailleurs sénégalais est chargé de le garder. Ils patientent, pareils aux héros littéraires qu’on a affectés sur une frontière. La différence avec ces héros, c’est, ici, que la guerre va venir et les prendre.

Sur les voies un train piégé
Sur les voies un train piégé

Le train ne repart pas. Une heure passe, puis une deuxième, une troisième encore. Rien ne bouge dans la gare, ni dans le train. Dans le ciel, les avions grognent méchamment. Leurs hurlements stridents se font entendre, de temps à autre, et l’on devine alors qu’ils piquent vers le sol pour y chasser leur gibier. Le machiniste apprend qu’il n’avancera plus aujourd’hui. On parle de combats, de bombardements, mais personne ne sait rien, réellement. La journée est terminée et le chargement du train doit patienter.

Sur les voies un train piégé
Sur les voies un train piégé

Une petite troupe allemande s’approche du train. Ils sont méfiants et, pourtant, ils prennent la peine de saluer. Quelques fonctionnaires, qui accompagnaient le machiniste, descendent vers eux. Ces messieurs sortent de leurs poches des papiers, tous officiels, tous signés et tamponnés. Le chef de la troupe affiche une mine dubitative. Ich will, commence-t-il, et l’on comprend qu’il souhaiterait inspecter les marchandises transportées.

Sur les voies un train piégé
Sur les voies un train piégé

La lourde carcasse de métal du premier wagon est ouverte d’une main par l’un des soldats. Quelques soldats et leur officier y rentrent pour fouiller le contenu. Les fonctionnaires, eux, sont livides. Ce n’est pas la chaleur qui est en cause, mais bien plutôt l’inéluctabilité de la découverte. A moins qu’ils ne soient totalement idiots, les Allemands vont bondir de joie. Avec une sobriété toute militaire, l’officier ressort du wagon, le rictus aux lèvres. Il jubile, certes, mais il pense aussi à cette découverte fortuite, qui est trop importante pour un si petit officier. Là, dans le wagon, se trouvent les archives diplomatiques du gouvernement français.

Sur les voies un train piégé
Sur les voies un train piégé

Il lui a suffi de lire quelques papiers seulement. Lui, le francophile, le juvénile admirateur des Lumières devenu, trentenaire, membre de la Wehrmacht, a déchiffré les mots secrets que les officiels s’envoient en secret. Il a vu le nom du général suisse mais ne comprend pas encore l’impact que cette découverte va avoir. Il en soupçonne seulement l’immense intérêt et, à titre personnel, se voit déjà quitter ce pays jadis idéalisé pour retourner dans le sien, tranquille dans un bureau tandis que d’autres se battent. Le jour tombe et le silence revient. Tout près de là, sur les bords de la Loire, la faune locale reprend ses droits.

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11 juillet 2018 3 11 /07 /juillet /2018 18:00

La torche s’alluma instantanément. Un à un, ces petits brasiers portatifs s’illuminèrent et constituèrent bientôt, dans la cité de Joigny, une sorte de dragon fantastique. C’est d’ailleurs le souvenir qui devait rester aux enfants de la région lorsque leurs parents auraient à évoquer cet épisode. Une centaine d’hommes, qu’accompagnaient encore quelques femmes et de jeunes gens, à mi-chemin entre l’enfance et l’âge mûr, s’apprêtaient pour une opération risquée.

 

La procession rappelait les grandes messes qu’on donnait parfois, aux dates fatidiques, pour célébrer tel saint ou tel événement biblique. Cela étant, ce défilé n’avait rien de pacifique. Plusieurs cris se faisaient déjà entendre qui désignaient tant la direction de ce nocturne cortège que l’ennemi auquel on comptait s’opposer. Trois meneurs s’étaient portés à la tête de la troupe. Il y avait, parmi eux, le frère et le cousin de l’emprisonné.

La nuit du dragon
La nuit du dragon

Le raffut causé était si fort que nombre d’habitants sortaient de leurs masures, l’esprit pas tout à fait ensommeillé et, pourtant, la mine si surprise que l’on aurait pu croire que c’était un vrai dragon qui passait là, devant eux. Certains de ces habitants, écoutant ce que la foule vindicative réclamait, se joignait à elle, grossissant encore le corps de cet animal collectif et terrifiant. Celui-ci parvint bientôt au château où, depuis longtemps, on se préparait à affronter la bête.

 

La nuit du dragon
La nuit du dragon

La garde vint à leur rencontre. Mais, dans la foule, une mère y reconnut son fils. Elle demanda le libre passage, assura qu’aucun mal ne serait fait au seigneur. Peut-être convaincue par la sincérité de cette femme, peut-être effrayée par le nombre et les armes que cette procession présentait, la garde s’écarta. Sans coups et sans cris, le château avait été pris. Guy de la Trémoille, le seigneur, avait assisté à la scène depuis son logis. Il était blanc de peur et de colère.

La nuit du dragon
La nuit du dragon

Redoutant que, partout dans le pays, on ne chante sa couardise, il descendit. Le principal meneur, qui était vigneron, vint se planter devant lui. Les deux hommes se toisèrent, comme si la société n’eut placé entre eux aucune barrière. Quand le seigneur lui eut demandé ce qui lui valait cette démonstration, le meneur explosa. Il exigeait la libération du messager, son frère, que les habitants avaient mandaté. Ce faisant, il agitait devant le visage de son interlocuteur son maillet, outil indispensable à sa profession, qui devait connaître ce jour une toute autre utilisation.

La nuit du dragon
La nuit du dragon

Le seigneur opposa un refus net. Ce messager portait les félicitations de Joigny au mariage du roi anglais. Henri était son ennemi. Il eut mieux valu envoyer un messager si l’Anglais avait eu la bonne idée de trépasser. La foule maugréait, elle insistait, stupéfaite de voir la résistance d’un seul face au multiple. Le meneur perdait patience. Il trépignait maintenant, hurlant à la face du seigneur, cependant que ce dernier demeurait stoïque. Ce fut un jeune garçon, connu pour sa fougue, qui s’extirpa du groupe. Il se porta devant le seigneur et, d’un coup de maillet, l’abattit.

La nuit du dragon
La nuit du dragon

Ce fut comme un signal. Les plus ardents se précipitèrent sur le corps blessé et, chacun avec son maillet, ils portèrent à leur seigneur les plus rudes assauts. Le corps devint dépouille, la dépouille devint amas de chairs disloquées, écrasées, mutilées. Pendant ce temps, les moins sauvages étaient allés délivrer le messager. La garde accourut mais, à la vue du spectacle, renonça aussitôt. Seuls trois ou quatre fidèles du seigneur prièrent les meurtriers d’arrêter. Par miracle, ils furent écoutés. A sa sortie du château, le dragon n’avait rien plus rien de flamboyant. Plutôt, il dégoulinait de sang.

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30 janvier 2018 2 30 /01 /janvier /2018 19:00

Pour une fois, il descendit de la carriole sans éprouver une seule douleur. En effet, il avait déjà tant voyagé qu’il ressentait régulièrement des douleurs dans le dos et dans les jambes. Sous ses pieds, une fine pellicule de roche crissa légèrement. Son épouse, à son tour, le suivit et, derrière eux, leur fille, âgée de quatorze ans déjà, sauta à pieds joints sur le sol que l’on avait, au préalable, finement ratissé.

Le château offrait une vue formidable sur la vallée et sur les verts monts qui lui faisaient face. C’était une bâtisse solide, munie de tours d’angles, que la paix dans la région avait transformée en une demeure calme et spacieuse. A l’intérieur, les grandes salles et les boiseries finissaient de mettre madame à son aise, cependant que mademoiselle parcourait frénétiquement les couloirs. Monsieur, lui, se rendait déjà dans son cabinet de travail. Il avait des plans à établir.

Faveurs et défaveurs de la guerre
Faveurs et défaveurs de la guerre

Les plans lui avaient tout donné. Une place auprès du roi. La sécurité du royaume. La reddition de Maastricht. Et, par conséquent, les plans lui avaient donné ce château, acheté par les deniers royaux puisque le roi, ainsi, voulait récompenser celui qui l’avait tant aidé. Bazoches retournait à Vauban et Vauban retournait à Bazoches. Le titre de propriété de ce château était écrit à l’encre de sang et, sur le papier blanc, se lisaient les années de labeur.

Faveurs et défaveurs de la guerre
Faveurs et défaveurs de la guerre

Les domestiques investirent bientôt le château et, avec eux, commença le tintamarre de l’emménagement. On portait les meubles, on soufflait bruyamment à cause de l’effort, on installait à grands bruits les casseroles en cuivre et les poissonnières encore vides. Dans son cabinet, Vauban travaillait. Dès les premiers jours, il reçut des ingénieurs qui venaient lui rendre des comptes. Au soir tombé, heureusement, il retrouvait sa femme et sa fille, heureuses d’être loin, loin du fracas de la guerre.

Faveurs et défaveurs de la guerre
Faveurs et défaveurs de la guerre

Il fut rappelé cependant à la cour. Il reprit la carriole, seul, laissant derrière lui ces deux êtres qu’il chérissait tellement. De nouveau, il travaillait, et ses aides avec lui, traçant, dessinant, mesurant, évaluant les distances et les risques, révélant les meilleurs accès à une place et ceux qui ne laisseraient aucune chance aux soldats. La guerre reprenait : il le fallait bien puisque la menace était partout.

Faveurs et défaveurs de la guerre
Faveurs et défaveurs de la guerre

On vit Vauban voguer sur ce grand océan qu’était le royaume de France. Aux frontières il allait fortifier et protéger, projetant sur place ce que, sur le papier, il avait dessiné. Il réglait les problèmes, en décelait d’autres, invisibles aux yeux de ceux qui l’entouraient, élaborait de nouvelles solutions. On le vit aussi aux Pays-Bas, en Allemagne où, pour lutter contre les Espagnes, il attaquait et défendait sans relâche.

Faveurs et défaveurs de la guerre
Faveurs et défaveurs de la guerre

Il revint enfin au château. Les années avaient passé et ses cheveux avaient blanchi. Sa fille aînée était mariée et la dernière née de la famille lisait déjà doctement les auteurs qui peuplaient la bibliothèque. Son épouse, elle aussi, avait les traits tirés de celles qui ont longtemps attendu et ne se réjouissent que d’un sourire. Mais, dans ses yeux, il lisait comme sur un plan, et ce qu’il voyait avait pour noms résignation et tendresse.

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15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 18:00

Dans l'escalier, les voisins entendirent un grand chahut. Cela semblait, aux oreilles des vieilles occupantes du deuxième étage, comme un bruit de déflagration. Elles furent si impressionnées, et si inquiètes de ce que cela pouvait être, qu'elles sortirent leurs trois têtes blanches et qu'elles jetèrent un œil craintif vers le bas de la cage. Mais déjà, la porte venait de claquer, troublant une fois de plus le silence habituel des lieux. Ça devait être, se rassuraient-elles, le petit du troisième.

Le petit, justement, était recherché à ce moment même par sa mère. Laquelle, s'agaçant, demanda à sa sœur, d'un ton qui ne souffrait aucune hésitation, où se trouvait donc ce diablotin. La sœur, lasse de rendre des comptes pour ce filou, répondit un comme d'habitude qui ne souffrait pas, lui, qu'on insiste davantage. La mère se précipita à la fenêtre, ouverte, et balada son regard dans la rue : mais son petit, déjà, avait disparu.

Vice caché
Vice caché

Ils furent plusieurs à le voir se dépêcher alors que six heures, à l'église, sonnait. Toutefois, se rapprochant du centre où était l'abbaye depuis mille ans au moins, il se détendit et ralentit son pas. Le boucher nota que le petit souriait tandis qu'à la mercerie, on précisait que c'était plutôt un rictus. Le boulanger dit à son apprenti de se méfier. Quant au cordonnier, il était d'ores et déjà prêt à sortir de son atelier pour montrer au jeune de quel bois il se chauffait.

Vice caché
Vice caché

La rumeur, c'est vrai, précédait le petit. Erreurs, bêtises, méfaits : on s'entendait entre bonnes gens pour le désigner responsable. Garnement, chenapan, vaurien, voyou : on hochait la tête de dépit en le désignant coupable. Du reste, on s’enquérait assez peu de la vérité et, sitôt que cela était plausible, on désignait du doigt le garçon mal réputé. Ses parents eux-mêmes, du pire, le savaient capable sans qu’on leur eût apporté une preuve de ses agissements déjà condamnés.

Vice caché
Vice caché

Droit dans ses bottes, le sifflet aux lèvres et le képi enfoncé sur la tête, le garde-champêtre vit le gamin tourner à l’angle de la rue vers l’abbaye. De sa main gantée, il frisa sa moustache et décida d’aller voir au plus près. Le gosse s’était arrêté et il fouillait dans ses poches. Le représentant de la loi s’approcha, mit la main sur son épaule, le questionna sur ce qu’il fabriquait là, à une heure proche du dîner. De loin, on vit le garçon répondre quelque chose à l’agent qui, visiblement satisfait, repartit faire le guet.

Vice caché
Vice caché

Il fallait qu’il se décide. Sa mère, chez lui, l’attendait et, à coup sûr, crierait un peu quand il rentrerait. Son père, il ne fallait qu’il soit au courant de l’escapade ou alors, il n’en doutait pas, le savon serait plus fort. Mais ce qu’il redoutait plus encore, c’était ce que son père appelait d’un ton grave les conséquences. Elles seraient terribles pour lui, puisque si l’on découvrait ce qu’il avait fait, on le mènerait au pire endroit où un petit garçon puisse se trouver.

Vice caché
Vice caché

Mais la tentation était trop grande, alors le garçon poussa la porte. Derrière le comptoir, deux ouvrières mettaient dans des boîtes de fer le doux bonbon qu’il était venu acheter. Il en connaissait les secrets : une graine d’anis enrobée de sucre et qui croquait sous la dent à l’ultime moment. Le garçon sortit sa propre boîte, cabossée et dépolie sur laquelle se lisaient encore les lettres de Flavigny. Reprenant sa monnaie, il fila aussitôt. Son père n’était peut-être pas encore rentré.

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