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30 novembre 2021 2 30 /11 /novembre /2021 21:00

Et même que si c’était sa bonne femme, Sainville n’laisserait pas faire. Ça non, ça filerait doux dans le ménage, ça n’ferait pas l’intéressante dans des manifestations à criailler des inepties. Alors, pour une fois, Sainville n’est pas mécontent du boulot qu’on lui a confié. D’habitude, c’est à des ouvriers en bleu qu’on lui demande de casser la gueule. Même que Sainville a peur de tomber un jour sur son frère, qui trime aux forges. Non, là, c’est pépère, pensez donc : des bonnes femmes !

Le désavantage, quand on est briseur de grève, c’est qu’il n’y a pas tellement de rade qui veulent bien vous accueillir. À Douarnenez, Sainville a trouvé un établissement tranquille. Dans une ambiance élégante viennent se divertir les cadres des conserveries et quelques autres notables de la ville. Avec son tarin monumental et ses paluches d’équarrisseur, Sainville est zyeuté avec dédain, mais il n’en a cure. Au zinc, il cause avec ses collègues, puis, quand ils veulent jouer à la crapette, ils s’dégotent une table. Avec Sainville, Hébert, Gouvier et Wattier tirent les cartes. Chirou et Constantin n’font que regarder. En plus d’être pas commodes, ces gars sont des radins. Ils lèvent les yeux au ciel, façon de dire, c’est pas ça, mais une bonne belote, tout de même, ça vaut mieux qu’une pauvre crapette.

Les mauvaises têtes
Les mauvaises têtes

Les regards pèsent, quand même. Sainville, pourtant, il est bien au café. C’est calme, et ça n’empeste pas le poisson. Car ces femmes qui travaillent en conserverie, fichtre, elles portent sur elles cette odeur tenace. Lorsque Sainville en a secoué une, la veille, ses mains ont gardé le fumet du poisson vidé et tassé dans la boite. Pour vrai, ses mains sentent encore ! Sainville tend les mains et Constantin, bonne poire, les renifle. Sainville lui attrape soudainement le visage, le repousse en arrière. Les gars rigolent fort. Le barman vient vers eux. Trop de bruit, messieurs. Veuillez sortir.

Les mauvaises têtes
Les mauvaises têtes

Vingt-deux heures, et pas un chat dans les rues. Une mouette se marre. Les gars décident de rentrer ; un défilé d’hystériques hurlantes va encore animer la ville le lendemain. Elles exigeront l’augmentation de salaire, et la reconnaissance des heures de nuit, comme si ne travailler que dix heures par jour n’était pas déjà un privilège. Dès l’aube, Sainville et les gars escorteront de pauvres hères dégotés dans les misérables chaumières des environs et venus, pour la moitié d’une paie normale, enfermer les maudites sardines dans leurs boîtes de métal. Il leur faudra aussi intimider et user de la force contre les ouvrières venues empêcher l’opération. Y’a pas à dire : Sainville donne de sa personne pour ce métier.

Les mauvaises têtes
Les mauvaises têtes

Les gars se souhaitent la bonne nuit, et repartent chacun vers son garni. Pourtant, Sainville n’a pas envie de retrouver sa chambre étriquée, sa paillasse pourrie, les reproches de sa logeuse. Il se dit qu’en faisant un détour, il rentrera un peu plus tard que d’habitude, et que la vieille dormira. Il tape assez sur les jeunettes pour ne pas avoir à cogner une rombière qui pourrait être sa grand-mère. Au coin d’une ruelle, trois jolies filles l’accostent. Sainville sourit, c’est son jour de chance. Mais v’là-t’y pas que, dans l’lot, Sainville reconnaît une ouvrière. Penn Sardin, qu’elles se surnomment. En v’là une qui aime les coups, pense Sainville, et il se demande, tout excité, lequel lui fera le plus plaisir à mettre. Les filles lui demandent de venir sous un porche, à l’abri des regards.

Les mauvaises têtes
Les mauvaises têtes

Le beau sexe a parfois de des pudeurs ... Sainville ne proteste pas. Il suit les trois femmes, sûr de sa puissance actuelle et de sa jouissance future. Tandis qu’il se déboutonne, il jette un regard en arrière, pour s’assurer qu’ils ne sont pas suivis. Soudain, sa bouche se déforme, son sourire se crispe. Une violente douleur irradie son bas ventre. Un deuxième coup en plein dans sa virilité le plie en deux. Sainville suffoque. Puis c’est son nez qui explose. En fin connaisseur, il a reconnu l’éclatement de l’arête nasale. Un coup efficace, qu’il utilise d'ordinaire : ça saigne, ça lance mais ça n’est pas trop grave.

Les mauvaises têtes
Les mauvaises têtes

Sainville essaie de se relever, mais sa jambe cède, tout à coup. Ses bras balaient le vide devant lui. Barre à mine plutôt que clé à molette, sans doute. Sainville se recroqueville. Des pas qui claquent sur le trottoir, puis le silence. Dans la gorge de Sainville, un sanglot monte. Il a peur. Pas du travail perdu à cause de la jambe cassée ; les prolos ont toujours des revendications. Pas de la nuit ; Wattier loge pas loin, il saura s’y traîner. La peur lui vient des femmes. C’est que, dorénavant, elles savent drôlement se défendre !

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20 mai 2021 4 20 /05 /mai /2021 18:00

Personne n’avait osé y toucher. La barrique demeurait intacte, dans un équilibre improbable provoqué et permis par un invisible caprice du sable. Elle avait été rejetée par la mer sur une plage habituellement déserte. Autour d’elle se pressait un contingent à chaque seconde plus nombreux de paysans et de marins des environs. La barrique, à n’en pas douter, contenait de l’eau-de-vie. Son apparition tenait lieu tant du miracle que de l’ironie : la mer, dans ces temps-là, donnait un rare poisson, et voilà qu’elle offrait de quoi boire.

Les hommes, d’abord, avaient craint d’approcher cet étrange cadeau. D’aucuns le boudaient, même, maudissaient les heures passées sur les vagues déchaînées, auraient troqué le feu de l’eau contre les chairs translucides de l’églefin ou du merlan. D’autres voulaient aller chercher leurs dames-jeannes et on leur objectait alors que c’était un risque qu’ils prenaient, que la barrique serait vide à leur retour.

Les eaux l’amer
Les eaux l’amer

Arrivèrent alors sur les lieux quelques douaniers, que des voix mystérieuses et anonymes avaient appelés. Les hommes de loi posèrent rapidement les mains sur le tonneau ; il ne faisait aucun doute, pour eux, que le bien que le sort avait ici abandonné appartenait à la couronne. Ces hommes en uniforme avaient l’habitude des débris que des navires perdus laissaient pour seuls souvenirs. Toute l’année, ils arpentaient le littoral pour cueillir, maraîchers occasionnels, les fruits de la Providence.

Les eaux l’amer
Les eaux l’amer

Marins et paysans élevèrent aussitôt la voix. Pour les douaniers, c’était une prise comme une autre, du hareng salé ou des pièces de toile valaient bien un tonneau d’eau-de-vie. Mais pour ceux du pays, cet événement exceptionnel rappelait le droit de bris, et quelques-uns avaient participé, lorsqu’ils étaient jeunes hommes, au pillage d’esquifs que les écueils avaient surpris. L’antique coutume prenait le parti des hommes du pays de Bénodet, d’où ils étaient majoritairement originaires. A cela, les douaniers opposaient la vigueur de la loi.

Les eaux l’amer

La volonté des uns affronta l’irrésolution des autres. Les mains populeuses, auparavant prudentes, s’agrippèrent au tonneau. Les corps se rapprochèrent, ainsi que sabots crotteux et bottes lustrées, ainsi que pantalons de toile bleue à la bande garance et bragoù-bras noirs ou blancs. Et les mains, ces multiples mains, commencèrent à chercher prises sur les vestes et les paletots. Les mots quittèrent l’ordre raisonnable des choses et devinrent des menaces.

Les eaux l’amer
Les eaux l’amer

Le tonneau, lui, tenait bon sur sa large assise circulaire. La violence des hommes, probablement, l’impressionnait moins que celle des flots. Les douaniers, eux, n’avaient pas ces considérations à l’esprit. Six ils étaient, et cinquante visages de plus en plus empourprés les entouraient. Vers eux étaient lancés des mots brutaux, qui appelaient la douleur et la mort. Le rempart de la loi, peu à peu, s’effondrait. Une voix sonnante, et qui n’avait cependant pas encore résonné, attira alors sur elle les attentions.

Les eaux l’amer
Les eaux l’amer

Le maire du village intervenait, tel l’arbitre d’un conflit dont on aurait sûrement bientôt compté les morts. Paysans et marins lui présentèrent leurs doléances. De ce personnage à la frontière entre la simplicité paysanne et les intrications administratives, ils savaient qu’ils ne devaient rien craindre. Les douaniers saisirent l’occasion. Tout au sermon de leur officier civil, ceux du pays ne virent pas disparaître la barrique que les douaniers firent rouler jusqu’au chemin. L’idole avait sombré dans l’amer.

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8 novembre 2020 7 08 /11 /novembre /2020 19:00

A pas discrets, Lucien rejoint la porte d’entrée de la masure. Son père ronfle encore à intervalles réguliers, et les vaches l’imitent de l’autre côté du mur. Le garçonnet a pris dans ses mains les sabots emplis de paille, et il sort pieds nus. L’aube arrivera dans quelques instants. Des oiseaux font résonner leurs chants dans la nuit qui, lentement, dépérit. Une fois la porte fermée, Lucien enfile ses sabots. Il tâte, dans ses poches, les biscuits qui lui fourniront le repas pour la journée.

Le silence nocturne, bientôt, s’ébrèche. Le soleil commence d’étendre son empire des tons chauds sur le ciel, mais l’air reste brumeux et froid. Les ricanements des choucas sont comme autant de piqûres qui électrisent le corps de Lucien. A leur suite viennent les corneilles et leurs chants râpeux et graves, tandis que de la forêt parvient le hululement de la chouette, qui semble appeler à l’aide ou bien sonner l’hallali. Lucien comprend bien la menace contenue dans ce chant. Il hésite à rebrousser chemin. Une chauve-souris passe devant lui, à la recherche d’un dernier repas avant le jour.

La vieille femme et les corbeaux
La vieille femme et les corbeaux

Lucien avance d’un pas qui se veut assuré. L’écharpe lui tient chaud au cou. Soudain, le garçon s’arrête ; il a vu la queue rousse d’un renard disparaître dans un fourré. Un peu plus tard, Lucien parvient au village. Rochefort dort encore. Là est l’atelier du forgeron, qui a déclaré qu’il faudrait la brûler. Ici est la boutique du boulanger qui, plus mesuré, voudrait qu’on la juge. Plus loin est l’échoppe de la mercière, qui l’a plusieurs fois maudite. Tous ces jugements n’arrêtent pas Lucien. Il veut voir par lui-même, et comprendre. Il veut savoir si la vieille Naïa est vraiment une sorcière.

La vieille femme et les corbeaux
La vieille femme et les corbeaux

Lucien passe devant le vieux château, pareillement endormi. Il songe aux mots de l’instituteur qui parlait du temps des rois, des seigneurs et des sorciers. Le seigneur avait alors droit de haute justice sur ses terres. Quiconque contrevenait aux lois était, selon sa condition, pendu ou décapité. Certains dans le village disent que Naïa a connu ces temps anciens. Si c’était vrai, pense Lucien, elle aurait été pendue, ou plutôt brûlée, et une épaisse fumée noire aurait jailli de son bûcher. Aujourd’hui, on est en République, a dit l’instituteur, et on ne brûle plus personne.

La vieille femme et les corbeaux
La vieille femme et les corbeaux

Lucien a quitté Rochefort, traversé un champ et il pénètre maintenant dans un sous-bois. Les geais accompagnent de leurs chants ce visiteur inhabituel, dont ils ne voient même pas le crâne dissimulé par une casquette. Lucien découvre ce qu’il cherchait. Quelques grosses pierres à la base supportent un amas fragile de branches, recouvertes elles-mêmes de feuilles de fougères et de brindilles d’essences diverses. Dans ce fatras qui semble former une habitation dort une vieille femme, abritée sous un édredon usé et entourée de ses misérables richesses : un pilon, une gamelle et autres menus objets sans valeur. La voilà donc, la terrible sorcière.

La vieille femme et les corbeaux
La vieille femme et les corbeaux

Elle se réveille soudainement et Lucien sursaute. Elle aussi a dû avoir peur, car elle a rassemblé d’un geste rapide toutes ses possessions auprès d’elle. L’un et l’autre se taisent, surpris de la présence de l’autre en ce lieu. Lucien comprend qu’il s’est affolé inutilement ; Naïa ne lui jettera aucun sort. La vieille femme se rassure ; le garçonnet n’est pas de ceux qui la vilipendent. Comme pour sceller une paix tacite, Lucien extrait un biscuit de sa poche. Elle le prend comme une denrée précieuse. Le mythe de la dangereuse scélérate s’effondre.

La vieille femme et les corbeaux
La vieille femme et les corbeaux

Lucien sort de la cabane au soir naissant. Ses parents doivent se faire un sang d’encre. Il traverse à nouveau les forêts et les champs, puis le village dont l’animation, comme le jour, retombe. Lorsqu’ils voient arriver le garçon, les villageois se mettent à parler entre eux, à voix basse. Ils ne se trompent pas quant à l’endroit d’où il provient. Lucien passe entre eux, et il sent les regards parfois inquiets, parfois inquisiteurs qui alourdissent soudainement ses épaules. A la sortie du village, un corbeau croasse. Cela semble une mélodie à Lucien.

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23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 18:00

Devant sa télévision, Emma pleure. Plus tôt dans la matinée, son fils Pierre lui a apporté le Ouest-France du cinq février qui titrait, en deux mots, le drame et la détermination. Alors, comme à son habitude, sitôt le repas préparé, Emma s’est assise devant FR3 pour les informations locales, et elle voit ce que les mots du journal rapportaient. Elle voit la toiture du Parlement dévorée par des flammes gigantesques. Elle voit le squelette du noble bâtiment, déployé, bien visible, sur un drap rougeoyant.

Après avoir filmé l’agonie du bâtiment, le journaliste a recueilli les premières réactions des responsables politiques. Le visage éclairé par le brasier, le maire de Rennes lance vaguement sa main vers l’avant, vers ce phare de l’identité bretonne qui flamboie trop fort pour n’être qu’un refuge pour marins égarés. Son discours, scandé par d’inhabituels bafouillements, reflète la désolation simple de l’homme qui se sait impuissant.

L’emblème flamboyant
L’emblème flamboyant

Rapide plan désormais sur des pompiers qui progressent difficilement dans l’institution embrasée. Casqués, ignifugés, anonymes, ils luttent mètre après mètre contre un dragon implacable. Tout à coup, le souffle de la bête projette l’un de ces hommes contre une paroi de pierre. Puis le visage et le nom du président du conseil général s’affichent. L’image de ce pompier malmené reste en mémoire. Le président a les mêmes mots que le maire. Sa face blanchâtre semble, elle aussi, surgir de la nuit pour rassurer les braves gens.

L’emblème flamboyant
L’emblème flamboyant

Ceux-ci se tiennent, c’est le dernier plan du cameraman, immobiles face à l’incendie. A l’heure où certains rêvent, eux vivent un vrai cauchemar. Emma éteint son poste. Elle a les yeux rougis, comme si elle avait passé la nuit à défier le feu et la fumée. Pierre lit avec attention le Ouest-France. A la fin, il relève la tête et maugrée contre les Parisiens qui n’ont pas daigné se déplacer. Aucun ministre, pas même ceux de la Culture et de la Justice, pourtant les plus concernés, n’ont jugé utile de se porter vers les Rennais, vers les Bretons, pour leur témoigner la solidarité du peuple français tout entier.

L’emblème flamboyant
L’emblème flamboyant

Emma, elle, se demande ce que vont devenir les juges, les avocats, les procureurs, et où et dans quelles conditions ils vont bien pouvoir travailler. La Justice ne peut pas s’arrêter. Elle a aussi une pensée pour les petites mains, qu’on appelait jadis les intendants, qui œuvrent eux aussi à édifier et à conserver le bien commun. C’est que, toute sa carrière, Emma a travaillé au Parlement. Le hall, les escaliers, les couloirs et les salles d’apparat, elle les connaît intimement.

L’emblème flamboyant
L’emblème flamboyant

Emma se souvient d’une discussion qu’elle a eue, un jour, avec un juge fort jeune et plutôt gentil, qui lui avait expliqué que le Parlement était la cour de justice souveraine du duché de Bretagne. A ce titre, il était au sommet d’une pyramide comprenant des milliers de cours plus modestes et, à ce titre également, il donnait à la cité la prééminence sur l’ensemble du duché. Paradoxalement, l’architecture était d’un classicisme tout français. Ainsi le Parlement était l’emblème d’une Bretagne forte et souveraine, mais cet emblème avait été forgé par la puissance non seulement rivale, mais aussi maîtresse.

L’emblème flamboyant
L’emblème flamboyant

Le Parlement est aujourd’hui une ruine brûlée et noyée. Il ne fait aucun doute, pour Emma, que les images qui seront diffusées le soir même seront plus terribles encore, car le cadavre nu du symbole breton sera exposé dans toute sa crudité. Pour Pierre, l'affaire est entendue : on reconstruira, et on restaurera, et tout cela en Bretagne. Il en va de leur identité régionale, professe-t-il. Pour Emma, l’affaire est entendue également : lorsque le Parlement rouvrira, elle y sera.

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20 octobre 2019 7 20 /10 /octobre /2019 18:00

Le pied avait pris une étrange teinte violacée. Le gros orteil était même devenu noir, mais Victor ne ressentait aucune douleur. Elle était peut-être là, la guérison qu’il espérait. Drôle de guérison, tout de même ; un pied pourri, le droit, et tout le bas de la jambe qui semblait prendre le même chemin. En plus de cela, Victor subissait chaque soir, juste après le souper, des fièvres terribles qui l’assommaient et desquelles il se réveillait seulement le lendemain.

Cependant, il restait une étape. Il fallait à Victor rentrer à la maison. Il fallait terminer le pèlerinage. Certes, Victor en était à sa neuvième semaine, alors que le tour aurait dû lui prendre un mois. Mais son mal, et tout ce que cela engendrait, l’avait ralenti. Il était arrivé à Dol la veille. Il lui fallait repartir le lendemain. En attendant, il était midi, il faisait chaud et il faisait faim et sur les marches de Saint-Samson, Victor respirait péniblement.

La dernière étape
La dernière étape

Une heure passa ainsi. Le soleil brûlait le visage de Victor, qui esquissait de temps à autre un geste du bras pour se protéger. Un homme vint s’asseoir à côté de Victor : c’était un mendiant. Il avait visiblement suscité plus de compassion que Victor, puisque son obole était pleine et qu’il avait même deux pains et une galette dans les bras. Sans mot dire, il offrit un pain à Victor. Celui-ci s’était redressé à l’approche du mendiant et, maintenant, il recevait dans ses mains l’aumône d’un homme qui ne possédait rien.

La dernière étape
La dernière étape

Victor mangea de bon appétit. Du charitable mendiant, il se sentit redevable alors il lui conta son parcours. Il était parti de Saint-Malo pour le Tro Breiz, le tour des cathédrales de Bretagne. La raison, la voici : un an auparavant, une charrette lui avait roulé sur le pied et avait brisé plusieurs os. On l’avait soigné, mais mal. Les douleurs devenaient intolérables, alors, en signe de courage et de ferveur, il avait commencé le tour. Il espérait une guérison. Espoir fou pour un fou de douleur.

La dernière étape
La dernière étape

De Saint-Malo, sa cité d’origine, il avait rejoint Saint-Brieuc puis Tréguier, Saint-Pol puis Quimper, Vannes et maintenant Dol. Saint-Vincent, Saint-Etienne, Saint-Tugdual, Saint-Paul-Aurélien, Saint-Corentin, Saint-Pierre et le voilà maintenant sur les marches de Saint-Samson. Au commencement, il avait cru que le miracle s’accomplissait. Il avalait les lieues, dédaignait les auberges le soir venu pour continuer encore un peu sa route. A Tréguier, son pied et sa jambe le firent à nouveau souffrir. Cela ne pouvait pas étonner dans un pays de calvaires.

La dernière étape
La dernière étape

Il avait dû s’arrêter plusieurs fois, un jour entier, dans les halliers sombres de la province. Il s’asseyait alors, buvait un peu d’eau fraîche puis parcourait son corps martyrisé avec ses mains ignorantes, tâtonnant pour trouver la source du mal dans le dessein de la tarir. Dans les auberges, il avait eu la chance de croiser quelques guérisseurs qui avaient appliqué des onguents. La nuit, dormant plus souvent dans des carnichots que dans des lits chauds, il effrayait les enfants des alentours par ses longs cris.

La dernière étape
La dernière étape

Le mendiant demanda si Victor pourrait faire la dernière étape. Il lui dit qu’il pourrait rester à Dol, que de bonnes âmes, ici, guérissaient les misérables, et que l’aumône, comme il avait pu le voir, était souvent généreuse. A l’abri de Saint-Samson, cette forteresse divine, on se sentait en sécurité. Victor sourit puis, dans un souffle, déclina l’offre. Il repartirait le lendemain. Il n’avait plus qu’une étape à accomplir.

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17 avril 2019 3 17 /04 /avril /2019 18:00

La bannière resplendit sous le soleil éclatant. Les mains agrippées à la hampe, le jeune page ne cille pas. Il a le regard fixe, comme tous ses compagnons qui se tiennent à ses côtés. Ils forment une armée de gens divers. Chacun est venu avec son arme qui provient qui de sa maison, qui de son atelier, qui de son champ. Seul le maître de la ville, Guillaume, a, et ses gens également, des armes dignes d’être appelées ainsi.

 

Derrière eux, il y a la ville, Aleth, et ses murailles antiques que personne, depuis longtemps, n’a songé à relever. Derrière eux, il y a aussi cette vieille femme, d’âge immémorial, qui a connu les temps fastueux de la cité. Aujourd’hui, elle est presque aveugle, mais elle leur murmure encore des mots d’encouragement. Bons hommes, beaux hommes, souffle-t-elle, combattez bravement, permettez-moi de retrouver, une fois encore, le temps de ma jeunesse.

Insolente jeunesse
Insolente jeunesse

L’olifant sonne haut et clair dans le camp adverse. Ceux d'Aleth n’ont même plus une flûte pour les accompagner au combat ; l’aède est orphelin. Seule la litanie plaintive de la vieille femme se fait entendre dans les rangs. Elle conte les jours merveilleux, les riches saisons, les âges où Aleth domptait l’océan aussi bien que ses lointains alentours. C’était le temps sacré des Romains et des premiers évêques. C’était il y a des siècles.

Insolente jeunesse
Insolente jeunesse

Tous ces faits de gloire donnent du courage à ces loqueteux à mesure qu’ils gagnent le champ de bataille. Leur chef, Guillaume, les harangue et célèbre leur sacrifice pour la patrie comme un prêtre antique qui s’apprête à offrir une libation sanglante. La voix de la vieille femme les accompagne toujours. Elle chante la renommée d'Aleth, celle qui gagnait toutes les cités du monde par-delà les mers et les montagnes. C’est de cela dont cette inoffensive assemblée est l’héritière.

Insolente jeunesse
Insolente jeunesse

L’adversaire est à portée d’arc ; les flèches pleuvent. Les Malouins, aidés de mercenaires du roi de France, sont l’expression de la vitalité de leur cité. Sur le rocher en face d'Aleth, là où un ermite s’installa dans l’endroit le plus hostile de la Gaule, s’élève maintenant une cité orgueilleuse et qui ne supporte pas la concurrence de son antique voisine. Les Malouins ont derrière eux une jeune femme dont la voix claire ne porte pas la complainte des exploits passés ; elle chante plutôt les promesses d’un opulent avenir.

Insolente jeunesse
Insolente jeunesse

La bataille s’engage enfin. Les lances et les piques embrochent toute une piétaille de séniles et d’infirmes, dépêchés là pour grossir les rangs. Puis le combat se fait plus honnête. On se découpe et on se tranche hargneusement avant d’être surpris par le déchirement de ses propres entrailles. Là-bas, derrière les murs d'Aleth, la vieille femme pleure. Elle prend à témoin le destin, lequel a privé la cité de ses richesses puis de ses bourgeois et enfin de son évêque. Cette bataille n’est que le sursaut d’une moribonde.

Insolente jeunesse
Insolente jeunesse

La bannière est encore immaculée et le soleil couchant lui donne des teintes safranées. Les mains toujours agrippées sur la hampe, le jeune page grelotte de froid, car le sang a quitté son corps. Lentement, il meurt au milieu de ses frères d’armes, frères d’infortune, agneaux de lait que le lion malouin vient de dévorer. Les vainqueurs s’en retournent vers la jeune femme qui rit de n’avoir plus d’odieuse rivale. Derrière les murs d'Aleth, la vieille femme ferme les yeux ; elle suit en cela le chemin de ses enfants morts.

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9 octobre 2018 2 09 /10 /octobre /2018 18:00

Pour sûr, certains ne manquaient pas d’air. On aurait pu même dire que d’aucuns avaient le goût de la provocation. A bien y réfléchir, c’était étonnant que ceux qui avaient quitté le pays eussent le culot d’y revenir en une pareille occasion, sans rougir ni baisser les yeux. Non, ils étaient là et bien là, une petite délégation venue exprès pour l’inauguration depuis Paris, où ils avaient laissé, pour quelques jours, leurs commerces obscurs et leurs relations qui l’étaient tout autant. Ils voulaient, disaient-ils, rendre hommage.

On les avait vu arriver, propres et polis, descendre du train où ils avaient probablement évoqué leurs souvenirs d’enfance dans ce pays qu’ils retrouvaient aujourd’hui. Chacun d’eux avait mis la main à la poche pour ériger cette statue pour l’affreux Renan, dont la maison, à Tréguier, avait souvent été contournée, de son vivant, par les femmes et les enfants. Son souvenir était vivace dans la ville, bien que ceux qui eussent le loisir, ou la malchance, de lui parler fussent rares. Lui parler, affirmaient certains, c’était ouvrir la porte au diable.

Les bonnes œuvres
Les bonnes œuvres

Nous avions eu vent du projet de cette statue qu’une association de Bretons émigrés avait proposé. Les plus ardents des nôtres avaient déclaré vouloir mettre à bas cette horreur de bronze. Tous, de façon plus ou moins nuancée, nous partagions cette façon de voir. Renan était un intellectuel, chacun en convenait. Plusieurs de ses œuvres méritaient probablement que l’on y jette un œil ou que l’on y médite sur quelques phrases. Mais une ombre planait sur tous ses écrits, et les mots sortis de sa plume étaient tâchés de la boue de l’ignominie.

Les bonnes œuvres
Les bonnes œuvres

Nous avions d’abord protesté auprès du maire. Soigneusement, ce traître-là avait éludé la question ; il disait voir dans cette œuvre future la célébration de l’un des enfants du pays et, par extension, le génie de notre terroir breton. C’était une bonne œuvre, disait-il, en bon républicain qu’il était, en bon suiveur de ces décideurs parisiens qu’il avait accepté d’être. Nous ressortîmes en rage de son bureau et il n’en tint qu’à notre bonne éducation pour ne pas tout casser dans la maison communale.

Les bonnes œuvres
Les bonnes œuvres

L’évêque lui-même nous contacta par missive. Il y revenait longuement sur le mal qu’avait causé ce Renan. Sur quelques passages, la rage de Son Éminence transparaissait, ayant probablement appuyé de toute sa force sur la plume pour que celle-ci soit chargée de sa saine et sainte colère. Pour l’Ernest, notre Bible devait être lue comme n’importe quel livre, et faire l’objet d’une critique rigoureuse et objective. Dans nos rangs, on hésitait entre le rire et les pleurs lorsque l’on imaginait l’un de ces plumitifs parisiens, s’insurgeant contre un poète puis, dans la continuité de son affreux métier, rendant ridicules nos Écritures.

Les bonnes œuvres
Les bonnes œuvres

Nous avions répondu à l’évêque en affichant notre désarroi. La statue, avait voté le conseil municipal, devait être érigée à côté de l’église. Nous fîmes scandale dans la salle, hurlant à la honte toute bue de ces messieurs de la République qui se moquaient de nos coutumes. On nous fit sortir mais, dans les yeux des gendarmes et du peuple venu voir le spectacle de la démocratie, on perçut bien la compréhension et le soutien que suscitait notre action. L’évêque nous répondit alors.

Les bonnes œuvres
Les bonnes œuvres

Il proposait l’érection d’un calvaire par le biais d’une souscription. Celle-ci eut du succès, le calvaire aura sa place. Le maire parlait de bonne œuvre, nous lui en proposions une autre. Et aujourd’hui treize septembre mil neuf cent trois, devant cette foule que l’insulte à la religion ravit, nous bouillons d’impatience en attendant notre tour. Le discours de ces messieurs est perturbé par nos huées. Ils parlent d’hommage, nous répondons hérésie, ils disent croyance, nous disons vérité, ils disent devoir intellectuel, nous disons suicide spirituel, ils disent œuvre de bien, nous affirmons : créature du mal.

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18 avril 2018 3 18 /04 /avril /2018 18:00

Une silhouette sort du bureau des douanes. Une ombre dans le brouillard. Comme un couteau qui déchire des entrailles, l’ombre perce les brumes qui l’entourent. Z’ont rien trouvé sur lui, aux douanes. Z’ont tout regardé, z’ont bien fouillé. Rapport aux produits illicites qu’on retrouve parfois, bien cachés, sous le maillot de corps, dans le pantalon de toile. L’exotisme, ça attire l’œil, ça donne envie de montrer ça à ceux qui sont restés au pays. A Brest, par exemple.

L’ombre continue son chemin. Elle longe les quais, passe à côté de la tour qui domine l’estuaire de la Penfeld puis remonte vers la ville. Silence lourd dans la nuit noire. La nuit tombe vite, en hiver, dans la rade de Brest. Vingt heures à peine, une brise légère, un froid qui mordille seulement. Querelle ! Querelle ! Un cri dans la nuit. Auquel l’ombre ne répond pas. L’ombre, c’est bien-sûr un homme, un marin, qui roule des épaules comme les vagues qui roulent, en mer, et, parfois, engloutit les bateaux. L’homme est englouti par la nuit.

Chercher querelle
Chercher querelle

Il s’arrête devant une porte. La porte d’un bar. Un bar qui est un mythe, un lieu de légende, un refuge pour les marins du monde entier. A Macao, à Anvers, à Singapour, à Aden, à Valparaiso, on connaît ce bar de Brest. L’homme en pousse la porte. La porte est cloutée : comme un avertissement. La porte est lourde : comme si sur elle s’exerçait le poids de tous les vices qu’on croise dans le bouge qu’elle protège. L’homme entre. Salue d’un mouvement de tête le patron, un colosse aux mains velues.

Chercher querelle
Chercher querelle

Querelle ! Un maçon lance un appel vers l’homme qui vient de rentrer. Ce dernier ne lui répond pas. Au fond du bar, deux matafs se sont levés, se sont empoignés, se sont insultés. Les camarades autour d’eux hésitent : les encourager ou les séparer ? Dans l'attente de se décider, ils ne font rien. Ces affaires se règlent à coup d'beignes. Les cheveux en pagaille, les maillots déchirés : un peu de sang sur le nez de l’un, des yeux révulsés par la colère sur les deux faces. Sur la table des matafs, un verre est levé, l’invitation à se rasseoir et à boire, enfin, est lancée.

Chercher querelle
Chercher querelle

L’homme que l’on suit depuis le port demande à la patronne si son frère n’est pas là. Elle n’a pas vu son petit chou, qu’elle lui dit. S’il le voit, justement, qu’il lui dise, à son frère, qu’il n’a qu’à passer au bar. Ça ne coûte rien, de passer. Elle lui fait une œillade, en prime, parce qu’en réalité, elle est troublée, la patronne. Troublée par la ressemblance entre les frères. Troublée par l’idée que, sur le champ, cet homme, ce matelot, pourrait l’emmener dans l’arrière-salle et lui donner les mêmes plaisirs qu’elle obtient du frère. Elle reste là, à le regarder. Il sourit. Pas à elle, forcément. Plutôt à lui-même, à sa force et à son charme qu’il sait tout-puissants.

Chercher querelle
Chercher querelle

Il ne boit rien, le matelot. Il ne mange rien, le matelot. Il se retourne, lève la main en prenant soin de bien bander tous les muscles de son bras, et s’en va. Il tire la porte, cette fois-ci, la lourde porte qui contient tous les vices, et se laisse happer par la nuit noire. Il songe à ses cachettes secrètes où dorment les bijoux qu’il a dérobés autour du monde, partout. Il se rappelle son rendez-vous. Un jeune et beau garçon, vigoureux, musculeux, et pourtant un peu peureux. C’est l’amour qui lui fait peur. Querelle ! Il a entendu la voix, murmurée, qui a jailli de nulle part. Il répond. C’est moi. Où qu’t’es ?

Chercher querelle
Chercher querelle

Ils sont allés près des fortifications, près des fossés pleins de ronces où les marins, quand ils ont manqué la dernière navette du soir, vont dormir pour attendre celle du matin. L’homme sent la tension de son compagnon, son désir violent, sa crainte, aussi, de faire quelque chose qu’il ne faudrait pas. De sa main gauche, dans sa poche, il joue du couteau, celui qu’il pourrait planter dans le cœur de celui qui halète près de lui. Sa main droite est rivée à son sexe. De ses deux mains, il ne sait laquelle agira. Il ne sait encore quel Querelle il trouvera.

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13 novembre 2017 1 13 /11 /novembre /2017 19:00

Pardonnez, cher ami, que je ne respecte pas les formes épistolaires d’usage mais je veux vous conter ici l’aventure qui m’est arrivé hier. L’émotion a été si vive qu’à l’écrire, j’en ressens encore un frisson et, en même temps, une grande envie d’en rire me prend car j’étais prévenu, et par vous en somme. Vous connaissez mes activités ; sachez seulement que je devais me rendre à Vannes pour y conclure une affaire et que, délaissant pour cette fois la mer, je me trouvai dans la petite cité de la Roche-Bernard.

J’arrivai au soir, c’est-à-dire avant-hier, épuisé par une journée de route et bloqué dans ma progression par le passage de la Vilaine. La rivière revêt ici ses habits de fleuve, large et placide, prête à jeter ses eaux douces dans l’immense inconnu. Je fus d’abord étonné par le site lui-même, que vous m’aviez vanté lors de l’un de nos dîners. Un seigneur ou un guerrier n’aurait pu manquer cet éperon rocheux qui domine l’onde, s’adjugeant tout aussi bien une place de sûreté et un octroi pour vivre.

Vilain passage
Vilain passage

Après m'être restauré dans l'une de ces auberges poisseuses que m'ont fait connaître mes voyages, je décidai d'aller sur le port pour négocier pour le lendemain mon passage Là, je trouvai, comme je m'y attendais, l'agitation inhérente à ces lieux de transit ainsi qu'une faune toujours colorée qui semble manier aussi bien le verbe haut que, si besoin est, la dague et le couteau. Observant et me fiant à mon instinct, je choisis un homme dont la malhonnêteté ne m'apparut point trop saillante.

Vilain passage
Vilain passage

L'homme connaissait son affaire. Nous nous mîmes rapidement d'accord et j'allai me coucher l'esprit apaisé. La tenancière me salua d'un air entendu et gourmand auquel je ne répondis pas, évidemment. Le lendemain, j'allais retrouver mon passeur sur le port. La première surprise fut mauvaise : il était en retard. Cinq de ses passagers, dont j'étais, l'attendaient sur la jetée tandis que d'autres embarquaient et, même, débarquaient de l'autre côté de la Vilaine.

Vilain passage
Vilain passage

Il arriva enfin. Nous comprîmes, à sa démarche, qu'il avait passé la nuit à boire et il titubait si méchamment qu'il faillit, à deux reprises, se rompre le cou. Malgré son ivresse, il n'oublia pas de ramasser nos écots et nous fit alors embarquer dans une barque qui n'était pas celle que j'avais aperçue la veille. Celle-ci menaçait de couler, et d'autant plus que notre capitaine ne prenait aucune précaution pour garantir l'équilibre de l'embarcation, pesant à chaque pas de tout son poids sur les planches qu'on aurait dit pourries.

Vilain passage
Vilain passage

L'un de mes compagnons d'infortune, un vieillard sec et barbu, ne semblait pas s'émouvoir de la situation. Je tâchai de l'imiter tandis que les trois autres me jetaient, à moi qui, par mes habits et mon parler, leur paraissait probablement être un notable d'une lointaine contrée. Je ne voulais point perdre de ma prestance : je souriais. Mais au milieu du fleuve, ce maudit capitaine s'arrêta soudain de manœuvrer : il exigeait, pour l'autre moitié du chemin, la somme que nous avions déjà payée.

Vilain passage
Vilain passage

Nous protestâmes, évidemment : il s'écroula, lourdement. Dormant, ou faisant semblant, il ne répondait plus à nos lamentations. La comédie dura une bonne heure. Enfin nous cédâmes. Je dis nous mais il faudrait dire je, car je fus forcé de payer pour mes compagnons, manants sans grandes ressources. Nous arrivâmes donc à bon port, accueillis par les mariniers que la ruse de notre capitaine amusait beaucoup. Je repartis, sans un regard pour ce maudit, ce filou, qui cependant m’avait donné une raison de vous écrire. Depuis Vannes je vous adresse ces mots et imagine, derrière votre consternation, votre amusement et vos rires.

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10 juin 2017 6 10 /06 /juin /2017 18:00

Deux mois déjà que les têtes tombaient. Ceux qui utilisaient ce terme oubliaient probablement que les têtes ne tombaient pas seules et que les condamnés, allongés sur le ventre, subissaient la décapitation par l'odieuse machine d'un docteur parisien. C'était à se demander ce que l'on faisait des corps et de leurs têtes, si dans la tombe, même commune, les deux parties séparées de force retrouveraient leur union. On ne pouvait décemment par se présenter aux saints de cette façon.

De tous les côtés, l'insurrection couvait. La guerre menaçait aux frontières et, pour y faire face, on recrutait tous les hommes de toutes les paroisses. Quant à ceux qui rechignaient, qui rouspétaient, qui même ne couraient pas aux armes pour la patrie, ils étaient d'abord suspectés puis interrogés et, finalement, dans tous les cas ou presque, invités à s'allonger pour être décollés. La méthode, fatalement, faisait des mécontents. A Rennes, on considérait les jacobins comme de bien tristes garnements.

Le dompteur de fauves
Le dompteur de fauves

La vie continuait, naturellement : il fallait manger, boire et travailler. Mais les habitants passaient maintenant en frissonnant quand ils longeaient les casernes et les prisons. La ville avait pris le mauvais parti : les montagnards instauraient désormais une loi terrible, noyant de sang les rues leur étant réputées contraires. La peur, alors, tenaillait les estomacs. Si l'on s'attristait, on ne s'étonnait plus de ne plus croiser, au hasard du marché, le vendeur de légumes qui avait le malheur de trop parler.

Le dompteur de fauves
Le dompteur de fauves

La voilà, la terreur. Un monstre hideux qui croque ses victimes, une bête sournoise qui s'invitait dans les maisons et dans les esprits. Frappant, sans crier gare, dans le silence d'une nuit ou l'apparente sécurité du jour, elle emmenait ses élus vers l'autre monde sans possibilité de recours. La justice était si aveugle qu'elle ne voyait plus les massacres. A côté de la bête, ses serviteurs psalmodiaient les mots d'égalité et de liberté mais leurs mains serraient les cous qui les répétaient.

Le dompteur de fauves
Le dompteur de fauves

Un homme, cependant, fit face à la bête. Il avait été un marchand réputé au sein de la cité, notable officieux avant de devenir officiel, voix de la ville face aux plus hautes autorités. Partisan de la révolution, il avait à cœur que les barrières anciennes rompent enfin. Mais le prix à payer ne pouvait être celui de la compromission. On avait crié, dans les plus nobles assemblées, les mots les plus forts : aujourd'hui ils servaient d'armes à ceux qui détenaient les clés.

Le dompteur de fauves
Le dompteur de fauves

Lorsque l'hydre à mille têtes lui présenta une liste de concitoyens devenus, par la force des mots, des ennemis, il la regarda longuement. Lui, Leperdit, connaissait ces noms : issus des petits métiers, de la guilde des marchands, des élites bourgeoises, c'était les noms qui avaient accompagné sa vie : de labeur, de famille, de quartier, de cité. D'un trait de plume, on les condamnait. D'un filet d'encre, on niait jusqu'à leur dignité.

Le dompteur de fauves
Le dompteur de fauves

Alors, serein et assuré, il dédaigna la liste. Bourreau n'était pas son métier, ni même celui de juré. Parmi les plus exaltés de sa compagnie, certains assurèrent qu'il déchira le maudit papier. Ce fut plus simple : il le refusa. Si ses idées étaient les bonnes, il n'était toujours qu'un homme. La fonction divine ne pouvant être tenue ici-bas, il tâcha de rassurer et de panser les plaies que la bête avait causées. En domptant la bête, il sauva son nom. Et toujours, sur une place, demeure celui qui opposa à l'horreur un simple : non.

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  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
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