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11 janvier 2017 3 11 /01 /janvier /2017 19:00

La mouette tournoyait déjà depuis quelques minutes. Elle se posa enfin sur un rocher, à côté d’un vieux marin à la casquette élimée. Sa vieille cigarette à la bouche, déjà presqu’entièrement consumée, il humait l’air par grandes bouffées et soupirait comme l’âme en peine. Sa maison, à quelques mètres derrière lui, sise sur le port depuis plus de vingt ans, résonnait lugubrement des échos de la famine. Une famine noire.

Il pensait à l’âge d’or. La période bénie. L’époque où, délaissant à jamais son champ, il avait pris racine sur ce bord de mer et échangé son horizon de plaines terreuses contre une ligne bleue immuable. Le temps de la grande pourvoyeuse, la mer qui offrait tout, le poisson, l’argent, le confort des dimanches, les beaux habits sans accroc, et pour toute la famille de beaux baptêmes et de belles communions.

La fin de la mer
La fin de la mer

Là, devant lui, le port était vide. Des bateaux, rangés et trop nombreux par une si belle matinée, dont on entendait le clapotement désespéré, comme des amants qui ne pourraient que s’apercevoir sans se toucher. Le marin, la moustache humide des embruns et, peut-être aussi, des anciennes larmes qui avaient pu couler, demeurait seul sur la grève. La mer ne donnait plus. Elle était abandonnée.

La fin de la mer
La fin de la mer

Il se revoyait encore, fier mousse puis conquérant capitaine, sur le bateau où, derrière le mât de misaine, il sentait les flots onduler sous ses pieds. Puis il donnait l’ordre de démonter le mât et de faire silence. Le vent comme seul musicien qui sifflait l’air du triomphe futur, tous se taisaient dans une attente fiévreuse. Le filet, couleur bleu océan, se noyait dans les fonds ; deux rames, de chaque côté, pénétraient lentement et délicatement dans l’eau, et l’embarcation pleine d’hommes voguait ainsi comme un prédateur aux aguets.

La fin de la mer

Le capitaine, alors, commençait de répandre la gueldre puis la rogue était dispersée dans la mer. Commençait alors le spectacle de l’argent rutilant, nageant, sautillant, qui se précipitait sur le filet que les mains, aux calles nombreuses, remontaient alors sèchement. Le bateau s’alourdissait une fois, puis une nouvelle fois, et c’était encore la course pour rentrer au port, la misaine qui se gonflait, le cap maintenu et le regard qui scrutait les concurrents qui se pressaient tout autant.

La fin de la mer
La fin de la mer

Le passé était révolu. Pire que tout, il semblait ne jamais devoir revenir. Les conserveries, assaillies par les pêcheurs et gavées de poisson, dormaient aujourd’hui comme le font les morts. Le charbon qui y était entassé se couvrait de poussière d’écume. La sardine ne se laissait plus prendre, elle désertait les côtes meurtrières où l’on déversait son cadavre, où on l’exposait, huilée et génocidée, dans de délicieuses boîtes colorées.

La fin de la mer
La fin de la mer

A l’ombre de la tour rougeoyante, construite aux temps anciens pour dérouter les maudits étrangers, Camaret s’affamait. Elle avait tout mangé, tout dévasté, et aujourd’hui, comme la cigale, elle était dépourvue. Tel un ogre aveugle, elle accusait les autres sans considérer sa propre faute. Le vieux marin, lui, commençait à s’assoupir devant la mer éternelle. Personne ne partirait aujourd’hui.

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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 18:00

L’œil noir commençait de vitrifier. La bouche restait entrouverte comme si elle essayait de respirer encore, de se raccrocher à une vie qui, lentement, s’échappait. Quant au ventre, il demeurait collé à un étal gelé qui aurait du être salvateur en ce mois de juillet. Tout à coup, une main puissante et rouge s’abattit sur la bête inerte, la saisit et la donna, contre espèces sonnantes, à une autre main, mais plus chaude, celle-là.

L’été bruissait, pesant et universel, et annonçait le pèlerinage pour bientôt. Personne n’en parlait, puisque tout le monde savait, et c’était bien ainsi, car certaines affaires devaient restées tues, solidement ancrées au fond du cœur et non point éparpillées par badinerie saugrenue. Au marché, on continuait, alors, d’évaluer, de peser et de soupeser, de tâter, de sentir, de marchander, de refuser puis d’accepter, de chercher la monnaie et de la recevoir en retour, de se dire à très bientôt et bien le bonjour à votre mari.

Portrait de troupeau en pied
Portrait de troupeau en pied

 

Oui, tout cela continuait alors même que la fête était dans toutes les têtes. La ville s’animait mais derrière les façades, si l’on pouvait voir derrière les pierres rugueuses et austères, c’était une animation discrète, une ferveur contenue. Ca reprisait, ça brodait, ça cousait et recousait, mesurait, coupait, taillait, et à la fin on essayait car, tu sais bien, y’a toujours un què’que chose qui va pas.

Portrait de troupeau en pied
Portrait de troupeau en pied

 

Mais la rue, les rues, leurs pavés, étaient piétinés à longueur de journée, sans que le vent - le vent, ce tendre ami qui bouscule si souvent et revient si régulièrement -, la pluie ou même les soudaines chaleurs ne découragent ces lancinants passages. Les gens, la foule, le peuple, allaient et venaient, poussaient les portes, entraient et saluaient, soulevaient les bérets, bégayaient et tempêtaient des bonjours, comment va là-dedans, et une fine qui marche.

Portrait de troupeau en pied
Portrait de troupeau en pied

 

Même au port, les marins continuaient de partir vers la mer, le fil et le filet posés sur le fond. La casquette vissée à la tête, car la houle est rude dès lors que la terre devient invisible, ils ont reçu, au moment de partir, des baisers de leurs femmes. Ce serait-y pas bête de mourir avant d’aller voir Marie ? Ils font mine de n’y pas croire, mais en leur for intérieur ils tâchent de conjurer le mauvais sort.

Portrait de troupeau en pied
Portrait de troupeau en pied

 

Enfin il vient, le grand jour. Par chance, il fait beau. Ça c’est bon signe disent les vieilles femmes, vous vous souvenez quand on était jeune … Les jeunes, justement, n’écoutent plus, tout à leur excitation. Ils partent, ils défilent, ils s’imaginent en cortège fantastique. Le couple de bigots, un peu en retrait de la foule, voient ces visages enjoués : vanité, qu’ils murmurent. Mais personne ne s’occupe d’eux. On les connaît, ils radotent. Aujourd’hui, c’est jour de grâces.

Portrait de troupeau en pied
Portrait de troupeau en pied

 

Le sermon a été puissant, émouvant, un peu long cependant, mais beau, beau … Les enfants retournent à leurs jeux, les femmes jasent et se répandent ; quant aux hommes, ceux qui ont suivi la messe - car d’autres ont préféré le cabaret - ne pipent mot, mâchonnant la maïs qu’ils ont entre les dents. Quelques nuages s’amoncellent au loin : c’est la vie quotidienne qui les attend.

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6 décembre 2015 7 06 /12 /décembre /2015 19:30

 

J’arrivai de Paris par l’appel de l’un de mes amis. Celui-ci m’avait expliqué, dans une lettre où perçaient sa joie et son excitation, qu’il demeurait dans un village de la côte bretonne, exquis pour ses couleurs, magnifique pour sa lumière, et que si j’étais bien peintre, je me devais de le rejoindre dans les plus brefs délais. Le soir de la réception de la lettre, je me mis en chemin en n’oubliant ni mon nécessaire ni mon inspiration.

Je trouvai une chambre en une auberge que mon ami me conseilla. Proprette et bien meublée, je commençai d’y installer mes toiles et mon chevalet, et m’apprêtai à déballer mes pinceaux quand j’entendis dans le salon un grand raout. Curieux, je descendis, et découvris un groupe d’hommes aux allures distinguées mais qui parlaient tous, et avec agitation : j’en profitai pour me présenter.

Impression soleil couchant

 

Aussitôt ce furent des acclamations et des rires, cependant que mon ami, qui était présent, ajouta, sans que cela ne gâche mon plaisir, que j’étais de Paris l’un des peintres les plus doués et les plus intéressants. Je contestai, avec force et humilité, mais le bien était fait : l’un d’eux, nommé Claude, se leva et, fort poliment, me proposa de me faire découvrir la ville. Je m’empressai d’accepter l’offre, cependant qu’un autre, l’air dandy et qui s’appelait Paul, était déjà sorti.

Impression soleil couchant
Impression soleil couchant

 

Ainsi entouré de ces deux hommes, que tous présentaient comme les plus éminents de la compagnie, je me promenai au bord de la rivière, tâchant de saisir ce décor de campagne authentique. L’eau scintillait et coulait comme un torrent sage, sûrement avide de la mer dont les pêcheurs revenaient. L’un de mes compagnons, Claude je crois, s’adressa à l’un de ces hommes, s’enquérant du butin matinal tout en lorgnant, l’œil gourmand, sur les poissons reluisants.

Impression soleil couchant
Impression soleil couchant

 

Nous passâmes ensuite près de cafés où, attablés devant des liqueurs et des chopines, des groupes de messieurs débattaient de la lumière et du bon usage des tons. Mes compagnons allèrent saluer ces confrères, et j’eus la surprise d’entendre parler, en plus du français, des sons venus d’Angleterre et même du polonais. De nouveau je serrai les mains et reçus les fervents accueils. Je fus même invité à leur table le soir même.

Impression soleil couchant
Impression soleil couchant

 

La journée passa ainsi. A chaque coin de rue, je m’arrêtai et aussitôt Claude et Paul m’entretenaient de leur court savoir sur les coutumes et les us de cette région. Les gens que nous croisions étaient fort aimables et s’enquéraient souvent, dans un français instable, de nos besoins du moment. Soudain, tandis que nous regagnions les bords de la rivière, sur lesquels étaient les pales d’un moulin, Paul se tourna vers moi et me demanda : « Mais, mon, ami, n’avez-vous pas affirmé que vous étiez peintre ? Que ne vous vois-je user de vos pinceaux ? »

Impression soleil couchant
Impression soleil couchant

 

Claude, amusé de la question, me pressa aussitôt de faire montre de mes talents. Et n’ayant que mon grand carnet de croquis, je m’empressai de m’asseoir sur un banc de pierre et d’y jeter quelques lignes. D’abord ils ne dirent rien, puis, quand j’appliquai la couleur, ils se récrièrent et me conseillèrent de jouer des tons les plus vifs. Ainsi fis-je, selon mon impression : ainsi naquit, à Pont-Aven, ma première toile de mes voyages bretons.

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20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 18:00

Dix francs le drap soit plus de neuf cents francs pour le tout. Le prix était encore honnête, quoiqu’il ait légèrement augmenté depuis la dernière fois. D’ailleurs, c’était une constatation qu’il pouvait faire à chacune de ses visites. Maudits artisans, à la fois ouvriers et paysans, ne perdant pas de l’œil le gain qu’ils pouvaient réaliser lors de ces visites mensuelles.

Le marchand prend toutefois son temps. Eh quoi ? N’a-t-il fait ce chemin que pour acheter et aussitôt s’en aller ? Ne peut-il pas prendre quelque repos, ainsi que le cheval qui semble déjà fourbu alors qu’il n’a encore rien transporté ? L’homme feint alors un mécontentement, que la femme devant lui prend pour une tentative de négociation : aussitôt elle lui tourne le dos et s’en va quêter les avis et les recommandations.

Dans des draps de pierre
Dans des draps de pierre

Ainsi délaissé, le marchand pourrait s’ennuyer. C’est, en effet, un homme de la ville, qui aime se conduire en gentilhomme et en citadin. Urbain avec ses semblables, il ne rechigne pas aux politesses quoique son métier ne lui laisse guère l’occasion d’étaler son adresse. Car la journée il est sur les routes, chevaux et charrettes harnachés, filant vers les draps dont il fait un marché acharné.

Dans des draps de pierre
Dans des draps de pierre

Honnête, l’homme inspire confiance. Large d’épaule et franc de sourire, il a le mot pour rire, sans que son esprit ne quitte l’objet de ses errances. Venant de Brest il s’arrête souvent à Locronan, qui fournit les voiles destinées aux gréements. Les bonnes gens disent que ce n’est plus le bon temps, et qu’avec le bon roi on a chassé le bon argent. La cité, c’est vrai, a perdu nombre de ses artisans.

Dans des draps de pierre
Dans des draps de pierre

De la manufacture parviennent toujours de grands bruits, préludes à ceux qu’on entendra sur mer. On y travaille dur, et même trop selon certaines langues amères. Qu’importe pour le marchand, qui passe voir son monde : l’officier civil puis les contremaîtres, les tenanciers et aubergistes avant de saluer bourgeois et nobles maîtres.

Dans des draps de pierre
Dans des draps de pierre

Il s’étonne toujours de l’activité de cette cité et rêve même secrètement qu’un jour, il puisse acheter l’un des hôtels de la place pour y loger. Son épouse a prévenu : devant l’église ou alors rien. Son ton mi-plaisantin mi-sérieux l’a laissé coi : ses enfantillages pourraient bien être gravés dans la pierre d’ici à quelques dizaines de mois. Cela ferait de lui un véritable bourgeois, comme il l’est à Brest ; mais ici au moins profiterait-il du prestige de la place et des troménies.

Dans des draps de pierre

Il fait alors son tour, comme il le fera quand il habitera Locronan. Il prie à l’église, salue le curé, rehausse sa veste et salue plus noblement ceux qu’il croise. Il est encore à sa rêverie quand il sent qu’on le tire par derrière. Il se retourne, et revoit la vendeuse de draps. Sa bourgeoisie s’échappe. Pour la conquérir vraiment, encore faut-il faire aujourd’hui le commerce de ces futures voiles à vent.

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25 novembre 2014 2 25 /11 /novembre /2014 21:30

Les indices convergeaient absolument, c’est ce qui nous avait mis sur la piste. On avait d’abord pensé à des villages plus au nord, avec hésitation, mais un appel anonyme nous avait orienté dans cette direction. Une vieille voix, éreintée, à peine audible. Landévennec avait-elle soufflé, et elle avait marmonné un nom que personne n’avait compris avant de raccrocher. 

Alors ni une ni deux, on avait sauté dans les voitures. C’est tout juste si les sirènes n’avaient pas hurlé sur les départementales. Simplement, on ne voulait pas l’effrayer. Plutôt le cueillir, au matin, et en finir avec cette histoire. Depuis plusieurs mois, elle était sur les bureaux. Drôle d’affaire. Un homme qui disparaît, laissant son monde seul et inquiet.

Landévennec 370Landévennec 358

Il faut dire qu’en plus de deux mois, l’homme ne donne plus de nouvelles. Plus de communications téléphoniques, aucun mouvement sur ses comptes bancaires, sa voiture même est restée dans son allée. A se demander s’il ne s’était pas volatilisé. Et pourtant son visage a été reconnu en plusieurs commerces, plein ouest. Alors on y a mis le cap, en espérant qu’il y reste.

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Au même moment, des faits étranges ont été révélés par chez lui, et ça nous dérange. Car pourquoi fuir, sinon qu’on ne peut plus assumer ses fautes et ses délires ? Pourquoi abandonner famille et amis, sinon que dans ses pensées ne sont que bisbilles et ennuis ? A toutes ces questions, point de réponse, et nous avions l’idée que la vérité était bien absconse.

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Nous sommes arrivés à l’abbaye ce matin. Des ruines nous attendaient. Depuis des siècles disait le panneau. Les hommes râlaient. Impatients, certains ont investi rapidement les lieux. Minutieusement ils ont fouillé, grimpant, fouinant, courant à qui mieux mieux. Au bout d’un moment ils pestaient, et j’ai donné congé à l’équipe. Ne restait que moi et le mystère de ce nouvel ermite.

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J’ai repris les recherches puis, ne trouvant rien, je me suis assis. C’est alors qu’il est arrivé. Amaigri, barbu, il m’a souri. A côté de moi il s’est assis et la brise s’est levée. Un léger crachin breton s’est mis à tomber. Nous nous sommes levés, l’air iodé nous parvenait. Les pas que j’avais faits, nous les avons parcourus à nouveau.

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J’ai revu les pierres et les landes, j’ai compris ces mariages charmants des symboles pieux et des temps changeants. Il a expliqué n’être bien qu’en cet endroit sain, hors de la folie d’aujourd’hui et de celle des lendemains. En vacances qu’il est, m’a-t-il répété, de ses semblables, et sans repentance il a avoué. Et puis comme un charme il a disparu, me laissant à l’âme un problème que je n’ai pas résolu.

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25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 18:30

Face au soleil qui se lève, les diables et l'Ankou à ses trousses mais figés, il y a ce brin qui dépasse. Sa tête émerge au milieu d'une lande rase qu'on croirait tondue si on ne la sentait pas fouettée par les vents de toute sorte. Tout près se trouve l'archange, l'ancien vainqueur du dragon, prêt à se jeter sur ce champ de bataille.

Ce brin d'herbe a de la chance. Il est au plus haut d'une crête qui, comme une cicatrice sur un visage, déchire largement le paysage. Il peut ainsi, seul au monde, jauger ces terres légendaires où, dit-on, viennent danser les anges et les démons. De ces évènements invisibles il n'est nulle trace ; seul demeure, dans l'atmosphère, quelque élément qui trouble la raison.

Monts d'Arrée 322

Le printemps commence, et pourtant l'herbe apparait déjà brûlée. C'est une sécheresse d'apparence, qui refuse une réputation qu'on accorde au ciel de la région. Ce tapis de paille semble issu des enfers, léché par les flammes, jauni par elles. Quand on y passe, tout cela craque dans un souffle, ultime soupir de ces témoins d'Hadès.

Monts d'Arrée 324Monts d'Arrée 326

Du monde chtonien ont émergé de larges plaques grisâtres, déserts de dureté au milieu d'une lande arasée. Seule la bruyère, plante poétique, s'arrache de ce sol possessif et pathétique. Ses branches arides symbolisent le lieu ; sa couleur verte rappelle l'espoir et les belles heures à errer dans ce domaine des dieux.

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De ces crêtes acérées se laisse entrevoir le monde physique. Une large plaine, toute verte, que brisent ces lames de granit ; le regard aiguisé distingue quelques roches domestiquées érigées en clochers mais les chemins des cieux méritent une attention affidée. Sur ce fil, giflé par le vent dans cette course comme une fuite, les pas se succèdent vers le refuge d'un cénobite.

Monts d'Arrée 334Monts d'Arrée 336

Le souffle siffle, et chante. Les aigus affolent dans cet amphithéâtre grave, et sur les bords du lac les clapotis résonnent comme des noires. L'endroit ne se départit pas de ses échos d'angoisse sonnant jusqu'aux murs de l'oratoire. Las, l'autel s'abandonne aux laudes lénifiantes qui flottent doucement.

Monts d'Arrée 337

L'arrêt en Arrée tient en deux justifications : l'appel de forces invisibles et l'invincible source de nos rêves. Les monts sont une barrière qui, une fois vaincue et franchie, nous font glisser dans la plus intime fantasmagorie. La lande brute sert alors de décor aux combats imaginés, aux épreuves insensées et à d'hasardeuses rencontres. On peut aussi s'y asseoir, et attendre. Attendre. Attendre que ces légendes prennent vie.

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16 décembre 2013 1 16 /12 /décembre /2013 20:00

Il y a dans les contes l’idée que le merveilleux habite le monde. Dans les herbes ou sur l’onde, on peut alors s’attendre à voir gnomes et monstres revenir d’outre-tombe. Mais une fois le livre terminé, et la couverture refermée, la magie demeure ; ne serait-ce pas une fée qui volette là-bas, entre les roses et les hortensias ?

Les pages sont parfois inutiles, et les mots qui nous guident sont comme autant de pas qui nous mènent en des lieux faussement candides. Il suffit de peu de choses pour que l’imagination devienne un tyran. Alors le corps, et les yeux, esclaves, convaincus, comme sous hypnose, ressentent pleinement ce que l’âme propose, c'est-à-dire  un irrationnel grandiose.

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Peu de choses. C’est d’abord un château, posé là au bord d’un précipice, narguant les calmes flots qui préfèrent s’en détourner bientôt. Son allure de grosse bâtisse plonge la raison dans les Highlands, ces terres de légendes. Ses tours font revivre chevaliers et ménestrels, où la cithare côtoie la lance et le heaume, les doigts entrechoquant les cordes comme les armes la chair.

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Le décor est planté. Le chemin qui s’ouvre est une invitation à continuer. Les frêles feuilles constituent une forêt à elles seules. Dangereuse ? On ne sait pas, et il faut alors du courage pour percer du regard sa densité profonde, et prier qu’on n’y trouve pas les portes d’un autre monde. Une allée se découvre et l’on s’y précipite, heureux d’y rejoindre les traces d’une quiétude fugace.

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Le lac que l’on trouve en contrebas n’a rien de rassurant. Ses eaux verdâtres semblent la tanière d’un esprit malfaisant, et les nénuphars qui s’y prélassent sont autant de gardiens patibulaires mais fainéants. Toutefois les inquiétudes disparaissent vite, quand de la verdure jaillissent quelques points brillants. C’est la couleur qui revient. C’est la vie qui triomphe.

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Le parcours devient alors fête, et les fées remplacent les korrigans. Les roses sont écloses, et la Roche qu’on dit Jagu se couvre de pétales qu’on avait crus perdus. Ce sont encore les camélias les maîtres qui, roses, blancs, rouges, sont autant de balises vers la fin du récit. A dresser l’oreille, on entendrait pourtant les variétés se disputer la primauté. Un jugement nous est demandé ; mais c’est bien trop exiger que de croire que sitôt sauvés, l’on voudrait à nouveau provoquer les orgueils et les jalousies. 

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Ainsi la fin est heureuse. C’est là le propre du conte, qui inquiète et rassure, agite les monstres aussi bien que la justice. Et ainsi tel Alighieri qui vers les Enfers descendit, nous remontâmes vers les éclats, qui signifient le paradis. La réalité reprend le pas et les fées de nos débuts sont elles-mêmes redevenues : simples abeilles, timides moineaux, picorant et butinant, agrémentant de leurs bruissements et de leurs chants cette fugue éphémère.

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 18:00

Par tout temps, le vent rugit. Sans arrêt ni mélodie. Son sifflement paraît toujours plus aigu, et sa violence redouble. Parfois, une accalmie parvient, où le silence jette un instant sa puissance pour mieux saisir ce qui est. Puis reprend la symphonie infernale, comme une promesse effrayante, qui ravage la lande vassale et nos tendres tympans.

Sur les gouffres amers, nul navire glissant. Et nul albatros. C’est un désert de bleus qui s’étend. En haut, le bleu calme, paisible, clair, à peine troublé par quelque esquisse blanchâtre, où pâlit un timide soleil d’avril. En bas, le bleu affolé, déchaîné, obscur, aux lignes sans cesse changeantes, où ne paraît rien.

Cap Sizun 475

Le voici le bout du monde. De ces terres qui regardent l’océan, en pensant qu’il n’y a probablement rien derrière. C’est le goût de l’amer, celui de la fin du voyage, qui jaillit en nous. C’est le goût du sel, celui de la mer, qui envahit notre bouche. De la rage maritime émerge l’écume, qui strie le paysage et lui donne d’hypothétiques frontières.

Cap Sizun 478Cap Sizun 464

L’ultime terre avance, pauvre, vers son destin. La rocaille brute et l’herbe nue se côtoie en une danse funèbre. Les tons varient peu ; le peintre local a peu de touches sur sa palette. Quelques verts, les multiples déclinaisons du blanc et du gris, de l’azur enfin, à outrance et à passion, puisque la route s’y dirige.

Cap Sizun 460Cap Sizun 483

Une chapelle se dresse pour les disparus. Un hommage aux vies perdues. La croix symbolise l’homme. Lui, le pêcheur, dépêché par sa condition, empêché par les conditions. Lui, le vivant et le mort, parti au creux des vagues pour ne jamais en revenir. Le petit temple fait pourtant face à l’étendue forte et infinie.

Cap Sizun 457Cap Sizun 466

Et la couleur ? Ce monde presque tricolore, où se grisent les verts azurés, n’en connait que peu. Seules, de rares fleurs courageuses, contre l’adversaire invisible qui plie et rompt parfois. Des pétales si fins qu’on voudrait les couvrir. Mais la résistance se glisse dans des corps bien anodins qu’on se fatiguerait à découvrir. Elles rougeoient et rosissent ; la vie si entière ici ne les a pas noyées.

Cap Sizun 462

Cap Sizun, cap lointain. Deux doigts dans la fureur marine, qui s’y plongent et s’y abîment. Jour après jour, le combat fait rage, de cette tempête océane qui bat le roc jusqu’à le polir et l’engloutir. Image de la puissance, où la violence égale la beauté. Où chaque pas exprime le désir du danger.

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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 18:59

La presqu’île s’annonce, qui court jusqu’à l’océan. La perçoit-on seulement qui va au devant de l’immense inconnu ? Ici ce n’en est que le timide commencement, la promesse d’une terre supposément elfique, à coup sûr celtique, la base de départ vers les rochers roses et les pointes du bout du monde. Il serait toutefois maladroit de ne conserver de Rennes que cet aspect, et l’arrêt que vaut la ville ne saurait être consenti qu’avec gourmandise et émerveillement.

Au commencement est l’opéra ou bien l’hôtel de ville, constructions aux imbrications aventureuses. La place est vaste, l’entour est classique et classieux, révèle les prétentions de la cité. L’un convexe et l’autre concave, l’un postérieur et l’autre antérieur tissent l’illusion que la place est née d’une séparation de la pierre, d’un divorce entre l’art et l’ordre.  Les couleurs, qui se différencient sans se renier, offre une unité heureuse à la genèse de la découverte.

Rennes 436Rennes 036

De l’incendie de 1720, Rennes hérita d’un centre arborant le classicisme comme marque de renouveau. Saint-Sauveur ne s’en plaint pas, qui de Rome est un hommage lointain. Le plan presque orthonormé permet les angles et la symétrie, rejette le bois et l’anarchie. Ci et là des placettes brisent la consigne et osent le végétal vert. Saint-Aubin lui-même, aux beaux jours, en est recouvert.

Rennes 034Rennes 041

Revenant vers le sud, et vers la Vilaine dont le cœur bat sous les pavés battus, il est rare, par les ondées, une place immense se dessine. En son centre, des halles toutes de verres, de briques et de fer répondent aux tours, à l’arrière-plan, de Saint-Pierre. Le marché s’y tient, capharnaüm ordonné, repère des si beaux métiers de bouche. Les odeurs et les couleurs s’y côtoient, s’y conjuguent, s’y ébattent entre les affaires et les allées.

Rennes 020Rennes 067

A ses bords, altiers gardiens dont l’âge se perd dans les méandres du temps, deux hôtels surveillent l’agitation qui couve. Leurs pans de bois flamboient de leurs tons chauds et ravivent une noblesse qui se lit dans la diversité des matériaux : de la pierre, du bois, de l’ardoise enfin qui les couronnent avec force et élégance.

Rennes 019

Saint-Pierre attend et qui ferait attendre celui qui détient les clés ? Au plus court, il faut passer sous la porte mordelaise, qui autrefois sacrait des lignées de duc. D’autres pans de bois rendent hommage, derrière la porte, à quiconque se rend à la cathédrale. Sa façade s’étage en quatre niveaux et supporte, sur son fronton, le soleil en majesté. L’édifice n’en manque pas, qui comprend une compagnie de vingt-deux colonnes et une armée de saints en ses murs.

Rennes 259Rennes 044

Rennes, ou Roazhon, hésite sur son nom. Naturellement gallo, la ville tourne ses regards tantôt vers l’est français, tantôt vers l’ouest breton qui annonce déjà sa religiosité et son goût de la pierre. Point n’est besoin de choisir, car de la diversité nait la richesse. Et celle-ci mérite notre attention, qui bientôt se prêtera aux nombreuses et remarquables autres élévations.

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9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 21:08

Légendes et réalités peinent parfois à s’accorder. On s’attendrait, dans certains lieux, à voir se former un être fantastique, à voir jaillir des lumières d’un autre monde et à entendre des sons encore inconnus à notre entendement. La réalité a tôt fait de briser le rêve ; et pourtant, en quelque lieu, la lutte n’est pas si déséquilibrée. La légende survit et il n’est pas d’apparition qui ne soit impossible.

Paimpont ou Brocéliande, les mots eux-mêmes hésitent. Une invitation entre deux mondes, qui prend effet sitôt la dernière ville dépassée. La dernière étape réelle est un petit édifice gothique. Des saints personnages sculptés sur les portes, des visages humains qui se mêlent déjà aux monstres sur les murs ; à Saint-Léry, les chimères ne vivent que par l’image. C’est encore la pierre froide et le bois fatigué : l’art comme un refuge devant les dangers qui s’annoncent.

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Sous le ciel gris, l’horizon paraît monotone. Ci et là, des chemins disparaissent dans des entrailles forestières sombres. Au creux de l’une d’elles, une forteresse surveille sévèrement son lac et ses terres ; l’accès en est interdit par cette étendue, frémissante quand le vent la tourmente, reflétant le ciel dans son opacité téméraire. Nous laissons Trécesson dans sa dispute intérieure ; déjà une sensation étrange nous a envahis.

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L’onde. Elle nous accompagne à chaque étape, se glissant dans les décors les plus inquiétants. A Paimpont, l’abbaye veille aussi sur cette étendue aux apparences calmes mais dont on sent bien quels lourds secrets elle pourrait cacher. A nouveau les saints sont invoqués, à l’abri des hauts murs. Mais leurs prières se confondent avec les invocations. Et dans ce domaine, les destinataires sont difficiles à discerner.

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Un grand tintamarre retentit au loin. La solitude accueille pourtant notre arrivée. Les antiques forges ne résonnent plus que des bruits de pas des visiteurs. Elles s’étalent, le long d’un chemin unique, entre les fourneaux et la chapelle ; entre les deux lieux de vie – et parfois de mort –, les maisons accusent un abandon prématuré, une rupture brutale. Elles regardent, de l’autre côté du lac, ces surfaces boisées énigmatiques où la lumière ne pénètre pas, si le salut ou la fin absolue ne viendrait pas, au hasard, promener sa fraîcheur ou son désespoir.

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Le jour s’égrène lentement malgré l’hiver. A la sortie d’un village, une lueur illumine la forêt. Source de la magie ou triomphe de la nature, un arbre d’or se dresse seul. N’indiquant rien d’autre que l’existence d’une sensibilité à laquelle nous ne sommes guère habitués, l’arbre éclaire et rassure. Sur la terre rouge, les pas que nous laissons disparaissent aussitôt pour laisser au lieu sa quiétude et son mystère.

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Au plus près des mythes et des légendes, la forêt de Paimpont maintient une inhabituelle pesanteur qui en fait un espace unique. Au bord des lacs, à l’orée des forêts, dans les villages ou les abbayes inoccupés, la découverte prend pour compagne l’appréhension, la quitte pour retrouver l’émerveillement, réalisant sa quête du réenchantement du monde.

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