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4 juin 2017 7 04 /06 /juin /2017 18:00

Un dimanche fleuri, au printemps donc, nous voulûmes nous promener. Egarant nos pensées sur les lieux qui pourraient accueillir notre fuite hebdomadaire, nous choisîmes une promenade le long des eaux calmes et claires. Notre fil rouge s'appelait le Loiret, courte rivière que la Loire avale à la pointe dite de Courpain, et nous nous apprêtions à le parcourir, et à l'accompagner tant que nous y autoriserait le chemin.

C'est une onde placide, une mer d'huile comme disent les marins, sauf que ce n'est pas une mer, et qu'elle a une source et une fin. Si le vent la caresse, elle frémit à peine, hérissant ses vaguelettes comme on oppose les mains pour se protéger. Elle est aussi pleine de vie : vie invisible qui nage et remue la vase, vie volatile qui glisse et parfois prend son envol, en battant des deux ailes grandes et blanches vers les bordures terreuses et les cimes des branches.

Au loin les hérons
Au loin les hérons

Lorsque nous étions venus la dernière fois, profitant pareillement d'un après-midi de liberté, nous avions observé les poules d'eau, les cannes et leurs canetons, et au loin les hérons. Les enfants pointaient du doigt les oiseaux, en criant comme il ne faut pas le faire. Parfois les bêtes partaient, effrayées de ces monstres qui leur paraissaient sûrement des géants, mais le plus souvent elles demeuraient, dans un impassible quotidien.

Au loin les hérons
Au loin les hérons

Plus rarement nous vîmes d'autres peuplades ailées : cormorans, aigrettes, grèbes et même martin-pêcheur, qui nous gratifia cette fois-là d'une plongée mémorable dont il remonta une pauvre victime. Quant à cette dernière, nous ne parvînmes pas à l'identifier. Pourtant d'antiques panneaux de fer rouillé, à de rares occasions remis à neuf par quelque coup de peinture, indiquaient l'interdiction de cette pratique. Mais cette information, sans doute, n'était à destination que des hommes.

Au loin les hérons
Au loin les hérons

Nous laissâmes derrière nous les guinguettes que l'été remplirait bientôt. De l'autre côté de la rivière, nous pouvions nous étonner des folies de pierre qui, comme des sentinelles isolées et abandonnées, poursuivaient tout de même leur mission. Ces constructions en annonçaient d'autres. Bien vite, nous les découvrîmes, fantômes elles aussi d'un passé où la rivière donnait à travailler et à manger quand, aujourd'hui, elle ne donne plus que le repos.

Au loin les hérons
Au loin les hérons

Les moulins enfin apparurent. Les enfants, auxquels nous avions parlé de ces amphibiens de pierre, poussèrent des cris d'exclamation. Il faut dire que ce sont des forteresses, solidement attachés à la terre, et qui mêlent si bien la solidité de leurs pavés à la délicatesse du bois de leurs aubes. Celles-ci, souvent dormantes, ont arrêté leurs efforts : l'eau ne vient plus que les admirer en contrebas, préférant désormais le contact des pontons ou l'accueil bienveillant des barques à demi noyées.

Au loin les hérons
Au loin les hérons

Comme un souvenir de l'hiver, le jour finissait tôt sa course. Nous repassâmes donc sur les écluses, et les enfants, toujours s'étonnant, posaient des questions quant à leur fonctionnement. Nous indiquâmes alors, du doigt et d'une voix sûre pour qu'ils nous croient, le radier et le bollard, la vannelle aussi, bref : notre trop court savoir. Cela, bien sûr, ne suffit jamais. Ils demandèrent alors le nom de la barre crénelée. Acculés, nous ne sûmes que faire. Il était déjà temps de rentrer.

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5 janvier 2017 4 05 /01 /janvier /2017 19:00

Cela fait presque un demi-siècle de vie commune, pensait le vieil homme. Cependant il voyait partir l’homme qu’il avait connu enfant et qui, désormais, passait pour un grand écrivain. La démarche pataude, celui-ci marchait en soufflant, retournant à sa vie parisienne agitée, quittant la quiétude habituelle de Saché. Ayant fait ses adieux, il ne se retourna point sur le débris de château. Le vieil homme, lui, rejoignit la bâtisse sans un mot.

Les mois d’été commençaient et la maisonnée voyait partir celui qui, de sa visite, les avait honorés. Le vieillard, propriétaire des lieux, sonna le souper. Déjà il soupirait de l’absence de son hôte, ami et presque parent. Il eut soudainement envie d’une partie de whist, et se résolut déjà à ne pouvoir la satisfaire. Le laquais, à côté, attendait les nouvelles instructions. D’un geste de la main, il ordonna de débarrasser la table, se leva, et se dirigea vers la porte donnant sur le jardin.

Le lys qui se fane
Le lys qui se fane

Les années se succédaient et le château semblait le même que vingt-cinq ans auparavant. A cette époque un jeune homme était arrivé, se disant journaliste et homme de lettre. Malgré son orgueil et le défaut que la jeunesse a parfois de renier ses origines, le jeune Honoré revint les années suivantes. Comme une habitude, il passait là les mois les plus chauds dans la torpeur des corps et le bouillonnement de l’âme.

Le lys qui se fane
Le lys qui se fane

Le vieillard se rappelait maintenant, sur son banc de bois faisant face à la forêt clairsemée, les soirées où les cartes s’abattaient sur la table du salon. Une épaisse fumée embrouillait les regards, et les petits verres d’alcool fort finissaient de griser les stratégies les plus élaborées. Mais dès que l'aube pointait, les premières lueurs du jour éclairaient l'écrivain qui, à sa tâche dédié, noircissait les pages blanches.

Le lys qui se fane
Le lys qui se fane

Jamais il n’avait perdu ses illusions. Il travaillait comme un damné, faisant mieux que l’état civil, car il agissait en démiurge, créant des vies dont il décidait de la destinée parfois funeste, parfois fameuse. Il imaginait des grognards glorieux et anonymes, blessés dans leur cœur par une progéniture ingrate ; il croquait les ambitions démesurées de provinciaux aux dents longues voulant tout à la fois goûter aux plaisirs du monde et mordre quiconque essaierait de les en empêcher.

Le lys qui se fane

Non content d’écrire la vie des autres, Honoré de B. s’ingéniait à donner à la sienne des allures de roman. Homme tranquille, il jouissait des journées simples passées au bois et à travers champs. Homme de passion, il courtisait les femmes, s’amourachant d’une veuve puis d’une noble et belle Polonaise. Le vieil homme se souvenait des descriptions enflammées de l’écrivain qui s’enthousiasmait d’un sourire et se désespérait d’un baiser.

Le lys qui se fane
Le lys qui se fane

C’est vers elle, d’ailleurs, qu’il partait en ce jour d’un été pour le moment maussade. Balzac retournait à Paris où crépitaient les fusils et sifflaient les balles. Il avait confié au vieil homme que ses pensées n’étaient que pour sa tendre brune, et qu’à l’écriture elle-même il devenait un étranger. Ce finissant, il avait éprouvé comme un malaise, et le vieil homme avait offert son bras pour le soutenir. C’est l’amour, disait l’écrivain, qui condamne mon indolence et se rappelle à moi. Et, toussant avec force, il était parti en souriant.

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19 juin 2016 7 19 /06 /juin /2016 18:00

Depuis sept ans déjà, il était une ombre. A la mort de son père, il avait fait le choix du lion, plus proche mais plus menaçant pour ses intérêts. En campagne aux côtés de ses alliés d’alors, il avait donné des conseils et des hommes. Depuis, le roi à la bannière d’or et de gueule était mort, et ça avait été comme si les chaînes qui l’entravaient étaient soudainement tombées.

Libre, enfin, de retourner vers les siens, il avait d’abord pris épouse avant de demander l’épée. A travers le royaume, il s’était fait époux puis connétable, croyant ainsi revenir dans les grâces de la noblesse, devenant pair du roi, effaçant ses anciennes faiblesses. Cependant, sa nouvelle position ne chassa pas les méfiances. Certes, il était courtisan désormais, mais toujours marqué par ses bons sentiments anglais.

Le jour avant la bataille
Le jour avant la bataille

 

Lui-même ne s’en étonna pas. Il comprenait, excusait même, mais ne voulut abandonner cette chance unique. Il assura de son amitié le roi fleurdelisé, puis alla guerroyer contre les lions iniques. Au champ de bataille, il ne fut pas couronné. Ses reculades ne plurent pas, et il retrouva une position délicate, seul comme l’étaient ses chevaliers qui demeuraient morts sur les prés.

Le jour avant la bataille
Le jour avant la bataille

 

Alors, se sentant en ce grand et beau jour une volonté de bouter hors du jardin français les hordes qui depuis trop longtemps le piétinaient, il se présentait désormais avec ses fidèles devant Beaugency détenue par les ennemis. Quiconque eut vu son visage n’aurait pu déceler aucune inquiétude. Pourtant, il le savait, il n’était pas attendu. Au contraire, la rumeur de sa venue inquiétait lourdement les Français qui, comme des propriétaires prudents, reprenaient tranquillement pied.

Le jour avant la bataille
Le jour avant la bataille

 

Il songeait présentement au temps des défaites, hargneux, désireux de gloire pour lui-même, son nom et, fallait-il le dire, son roi. Ce dernier l’évitait depuis de nombreux mois, et pourtant le duc se sentait prêt à donner, sinon sa vie, celles des hommes qui le regardaient maintenant, mi fiers mi inquiets. Enfin une délégation sortit du camp français. Il fit un pas en leur direction.

Le jour avant la bataille
Le jour avant la bataille

 

A dire le vrai, il fut surpris. En effet se trouvait face à lui une femme en armure, le visage las et joli. Face à elle il s’humilia, fit preuve de componction. Des erreurs passées, il fallait faire fi, unir les forces : c’était là son exhortation. Aux capitaines qui, entourant la pucelle guerrière, doutaient bruyamment de sa loyauté, il protesta avec modération et pria qu’à l’assaut, on le laissa monter en premier.

Le jour avant la bataille
Le jour avant la bataille

 

Ce fut elle, Jeanne, qui prit la décision. Et bien que le roi refusât encore d’approuver le Breton, elle donna à ce dernier l’absolution qui, sous les murs, terrorisa les assiégés. Par une porte discrète, ces derniers sortirent, abandonnant leur position, la Loire, leurs ambitions. Cependant, loin de céder à une vanité légitime, il laissa pénétrer en Beaugency libérée les troupes officielles. Recevant les félicitations et les bourrades viriles, sa fierté du jour demeura néanmoins l’éphémère sourire de la pucelle.

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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 19:00

 

Sept longues années le séparaient de ce souvenir douloureux. Avec son frère, il avait du partir vers le sud et franchir les montagnes pour affronter la chaleur et les mauvais traitements. Dans cette prison, puisque tel est l’endroit où l’espoir n’est point et où les heures s’étirent de tout leur long, il avait vécu quatre années sombres durant lesquelles son corps et son âme avaient souffert.

L’été venu, on lui avait indiqué la route du nord. Il n’y croyait point, mais puisqu’on le laissait aller, il partit et retourna auprès des siens. Son père se remariait, et alors Henri, pourtant las du voyage, montra bonne figure ; du moins celle-ci s’éclaira-t-elle lorsqu’il revit celle qui l’avait accompagné à la frontière. Diane, c’était son nom, lui glissa un regard, quelques secondes, puis lui sourit. Pendant que le regard de la dame revenait à la cérémonie, Henri resta comme hypnotisé par cette vision qui l’avait ébloui.

La brillance du noir
La brillance du noir

 

C’est ainsi qu’il présenta ses hommages, en mars de l’année suivante, à Saint-Denis. La nouvelle reine était couronnée, mais celle qu’Henri poursuivait de sa juvénile ardeur n’était autre que la dame de Brezé. Elle portait, ce jour-là, joyaux d’or et robe de satin, et le jeune prince conçut des projets qu’il savait illusoire. Ne voulant, par un geste insensé, qu’on pensât à une offense, c’est devant elle qu’il s’agenouilla et abaissa sa lance.

La brillance du noir
La brillance du noir

 

L’annonce de la mort de l’époux de la dame mit le prince en un état de transi. Il ne sut que faire, et de fait ne fit rien car on ménageait pour lui un très grand mariage qui assurerait notre destin. La marchande italienne, puisque c’était son surnom, arriva à la cour. Henri fut néanmoins consolé de la voir à son goût. C’est alors qu’il fallait choisir un lieu pour préparer les festivités : la jeune veuve proposa le nom d’Anet.

La brillance du noir
La brillance du noir

 

Anet était son domaine que la famille tenait de longue date. Elle rêvait d’en faire un palais à la nouvelle manière dont le roi François était friand et qui assurait s’y plaire. Pour le moment c’était un manoir de briques qu’elle affectait de goûter mais qui, l’hiver, finissait par l’inquiéter. Elle voulait des pierres blanches, et une jolie cour ; elle se voyait en des jardins pour s’y remémorer ses amours.

La brillance du noir
La brillance du noir

 

Tout fut réglé en ce château cependant qu’en Méditerranée la jeune Catherine voguait et apportait sa dot. L’alliance était avantageuse pour les deux partis, l’un en tirant le prestige de la maison tandis que l’autre espérait de la belle-famille de fructueuses concessions. Cependant qu’on s’affairait à régler le moindre des mots, Henri n’avait d’yeux que pour celle qui désormais portait le noir, se pressant auprès d’elle et l’abreuvant de tendres propos.

La brillance du noir
La brillance du noir

 

A la fin de ce nouvel été, l’affaire était conclue. Les grands se félicitaient de cet accord qui ne devait jamais être rompu. A la veille du départ, Henri et Diane se retrouvèrent seuls dans le petit jardin. Et tandis que cette femme au visage fin et doux l’entretenait des projets auxquels elle aspirait pour Anet, Henri, à la fois penaud et exalté, bredouilla qu’il l’aimait. Point perturbée, la dame lui sourit et l’assura de son amitié, cependant qu’en elle naissait une flamme destinée à longtemps brûler.

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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 18:00

Cette nuit encore, il s’est levé en croyant entendre au loin les musiques qui accompagnent le roi. Mais dans l’obscurité, il n’a perçu que le hululement des chouettes, bruit étrange et effrayant, puis le bois du parquet qui craquait comme pour rappeler que l’immense château n’est pas fait pour un homme seul. Car sans François, ce géant qui est roi, l’homme n’est rien que le gardien d’un vaisseau vide.

La rencontre avait été fortuite. Et pourtant, quel destin s’ouvrait alors pour cet homme de peine, aux champs tous les jours, qui avait eu la chance que le roi gardât sur lui les yeux posés. L’Angoumois revenait de la chasse, éreinté et heureux, suant et fier, et avait demandé au milieu des masures qu’on lui portât un cruchon d’eau. Les mains rustres et les mains du prince s’étaient alors liées.

Délices capturés
Délices capturés

Le roi lui trouva une place au château, serviteur parmi les serviteurs, mais avec lequel les regards souverains étaient plus appuyés. Rarement le roi lui adressa la parole. Avec sa petite bande, François parcourait la forêt immense et s’en allait chasser le gibier. Toujours il en rapportait, et toujours on le fêtait. Quant à l’autre, l’ancien paysan devenu l’intime des pierres blanches, il veillait à ce que rien ne manque pour satisfaire jusqu’aux délices des saltimbanques.

Délices capturés
Délices capturés

Ce matin encore, il est sûr d’avoir entendu la troupe royale revenir des bois. Mais de la brume qui flotte sur les herbes humides de la rosée, aucun cheval hennissant ne surgit. Il a encore en souvenir les réceptions fastueuses où le roi et ses compagnons évoquent l’Italie, ce pays envoûtant qui ne produit rien que des images d’or. Le roi parlait des villes, de ses artistes et des femmes qu’il y eut. Il narrait aussi la guerre et s’enorgueillissait de ses victoires.

Délices capturés
Délices capturés

Pendant ce temps où le bon roi conquérait, lui demeurait dans Chambord qui s’élevait. Aux côtés des contremaîtres il passait, attentif aux détails et à cette œuvre d’art que bâtissait un formidable travail. Un jour les ouvriers ne revinrent plus : il en fut étonné : on annonça que François était prisonnier, et qu’à Madrid il était maintenait exilé. Alors, comme le château, l’homme attendit qu’on lui rendît son prince afin de reprendre vie.

Délices capturés
Délices capturés

François revint, et non pas amaigri comme il l’avait imaginé. C’était toujours un gaillard, plaisantant les dames et plaisant à leurs âmes, et à leurs corps aussi, et qui n’en finissait pas d’évoquer l’Italie. Milan, Marignan, et même Pavie. En même temps que le roi revinrent les bruits des tailleurs de pierre, des maçons et des marqueteurs. Et de nouveau ces regard entendus, cette amitié indicible qui jaillissait d’une attention marquée ou d’un mot honnête du roi.

Délices capturés
Délices capturés

Ce soir encore il lui semble que la grande salle est animée. Qu’on y fait flamber quelques bûches et qu’on trinque à quelque vin de Loire. Il lui parvient les rires de l’assemblée, les stupéfactions exagérées des dames au récit des batailles, et il entend même les accents italiens de ce peintre et inventeur que le roi appelle maître. Mais il est tard et, il le sait, le roi est mort. Ne restent plus à cet homme que sa deuxième naissance, et des souvenirs d’or.

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17 novembre 2014 1 17 /11 /novembre /2014 20:00

On me l’a vantée fière et impétueuse. On m’a dit d’elle qu’elle venait de loin, que de pauvre hère elle était devenue guerrière. On m’a dit d’elle sa force et son dévouement. On me l’a vantée sincère et pieuse, intransigeante avec l’ennemi et généreuse envers les siens. On me l’annonce toute proche, à quelques lieues maintenant. Je sens mon cœur battre.

Comment est-elle, qui est-elle, je ne sais pas. Il n’y que son nom que je connaisse, Jeanne, mais qu’importe le nom quand le visage est absent ? On l’a informée de ma venue à Chinon, et elle court désormais rencontrer son roi ; je suis celui-là, mais que faire si, au moment de faire son choix, elle ne me désigne pas, moi ?

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J’ai prétexté quelque ennui, pour qu’enfin on me laisse libre de faire quelques pas. La cité est déjà un fouillis de marchands, d’artisans, de vagabonds, de femmes et d’enfants qui envahissent chaque parcelle de rue ; mais tous s’écartent quand mes pages le leur intiment, et tous vont à ma rencontre me porter leurs hommages. Quand je reviens de mes pensées, je suis déjà près de la rivière, et alors je songe à mon royaume par les Anglais occupé.

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De là je vois mon château, ma forteresse. L’Anglais veut Orléans, me veut à Bourges. Mais c’est à l’abri de ces hauts murs que je les attends, à moins qu’ils ne surgissent dès à présent. Jamais je n’avais quelqu’un tant attendu, mais sans la couronne, que suis-je, sinon un petit seigneur de plus ? Enfin le clairon sonne, annonçant l’arrivée de cette étrange pucelle, que déjà le peuple ovationne.

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Pressé par le temps et par la guerre, je traverse Saint-Georges pour me trouver au milieu. Les gardes me saluent, et dans leurs yeux je distingue l’excitation qui moi aussi m’étreint. Les hommes en livrées et avec leurs épées s’inclinent à mon passage. Avant d’entrer j’en reconnais certains parmi les plus braves et les plus sages.

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Le logis atteint, je file vers ma chambre ; j’y croise mes fidèles lieutenants, qui semblent plus inquiets que confiants. Que diable ! Moi le chef, je ne sombre guère, plaisantant un peu, la mine décidée et fière. Mes tourments me reprennent, je m’éloigne un instant de l’élite de ce règne. Seul mon devoir me rappelle ; et quand le chambellan derrière moi clôt la porte, c’est le sceau du secret qu’il appose.

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La rencontre m’a plu. Soumise à son roi et promise à son dieu, Jeanne m’a convaincu d’aller à Reims me faire sacrer et pour son commanditaire rencontrer. Je m’en remets à elle et à sa conviction : de bouter les Anglais j’en fais sa mission. Quant à moi je reste à Chinon profiter de la Touraine malgré la mauvaise saison. Le royaume n’est pas encore anglois ; de dauphin, je deviendrai bientôt roi.

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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 18:00

"Next station : Aubigny". Telle serait la voix électrique qui annoncerait une gare berrichonne, prise dans les plaines dorées et le patchwork de sombres forêts. Dès les premiers pas sur le quai, il y aurait une ambiance particulière, victorienne mais rurale, où les accents se mélangeraient dans un charabia teinté de nostalgie.

En ce week-end estival, l'histoire a rendez-vous avec la diplomatie, le Berry avec les Highlands. Car il fut un temps où contre Albion l'on s'allia, et qu'une grande famille d'Ecosse venue dans un château d'Aubigny s'installa. Et pour les Stuart le challenge fut important, que de préserver entre les deux pays cette amitié.

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Ainsi faut-il, aujourd'hui encore, s'inquiéter du vocabulaire usité. On ne dira pas so british, en parlant de ces cabines rouges sur les prés verts, mais so scottish pour ne pas s'attirer les foudres de saint André.  Et il y aurait, en effet, un air de déjà-vu quand, se promenant sur ces placettes bien françaises, on se remémorerait les contes d'un certain Geoffrey.

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Deux heures avant le tea time, chaque maison se pare de sa plus belle robe sous le sunlight. Il y flotte un je-ne-sais-quoi de médiéval, entre les piliers sombres et sculptés, et les croisements savants dignes d'un design obsédant. Au menu également, fenêtres à meneau et tourelles dignes de thrillers angoissants.

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Le mélange des genres atteint un paroxysme sur le parvis tout de gazon recouvert, comme sur un green, du temple gothique à la cabine digne des Londoners.  A quelques dizaines de yards,  bordés par les enseignes et les roses, inspirant quelque belle prose, apparait la demeure des princes et des bardes.

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Au pied du logis le lord s'exerce à quelques vers de poetry. Il chante l'amour pour sa lady, et les vertus du pays. Ses odes ricochent sur les murs de sa seigneurie, et il est incertain que la belle ait entendu ses mélodies. Il loue aussi son lointain pays, plein de châteaux tout comme ici, où l'accent roule et les midgies roucoulent. Le Stuart, ému, attend alors que de l'alliance, le français cousin ait besoin encor.

Aubigny-sur-Nère 015Aubigny-sur-Nère 017

Y-a-t-il un air de déjà-vu, pour qui traverse Aubigny, de se retrouver alors comme dans les Highlands ? Le fier esprit et le rejet de l'Anglois tissent des liens entre les deux pays. Depuis, l'illustre famille a de nouveau la Manche franchi, mais l'étiquette a bien tenu. Il suffit même de deux, trois pas pour revenir au temps des comtes et des saigneurs, au temps des contes et des seigneurs.

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8 décembre 2013 7 08 /12 /décembre /2013 19:00

Cassandre, dans l’herbe nue et les pieds verts, laisse aller sa chevelure. Son ami l’amant Pierre dort encore dans ses rêves à elle. Il rêve de matins doux, de visages doux et de mots doux. Il rêve d’elle qui dort, tendre femme, et chacun s’imagine réveillant l’autre par mille et une caresses.

Mignonne, lui dit-il, et tous les mots lui viennent. La fleur prétexte est dans le jardin, profitant des premiers rayons du soleil, à l’ombre de quelque mur aux pierres défaites. Tous deux s’en vont ainsi, la main prude et le corps chaste, tous deux s’en vont vers ce petit objet fleuri, qui a déjà bu la rosée matinale. Il est tôt, et le silence est sans rival.

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Sur ses épaules, la robe de pourpre a l’air de flotter. Dans l’humble prieuré, le soleil se reflète en chaque pierre qu’il blanchit, ou plutôt purifie, pour se mettre à la hauteur de cet amour poétique. Les joues encore rouge, les deux êtres respirent l’instant avec allégresse, conscients de cette coupable faiblesse.

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La jeunesse est cueillie, en un moment, à la vue des nuages et des arbres endormis. Tout à côté, les hommes du cloître dorment encore, prêts à célébrer l’office quand les cloches sonneront tout à l’heure. Eux, les amants, reviennent bientôt. Ils passent près de l’église, se perdent dans ses courtes travées, rient de bon cœur en passant près de l’épitaphe funeste qui sera l’ultime trace de l’un d’eux.

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Ils effleurent ensuite l’hôtellerie, y regardent par les fenêtres pour deviner un visage inconnu mais n’en voient aucun. A vrai dire la salle est vide, et l’air y est pesant. Repensant à la rose, ils en reconnaissent le drame. Car la vie n’attend pas, et la peur semble déjà, pour les timides pétales, synonyme de désespoir vespéral.

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Cassandre et Pierre s’en vont finalement à la maison du prieur. C’est son domaine, et il y entre sans garde aucune. Saint Cosme toise cet étrange visiteur, accompagnée d’une délicieuse pécheresse et s’en retourne à ses souvenirs de martyr. C’est là qu’ils se disent adieu, que les larmes n’y font rien et que les baisers se font plus puissants mais aussi plus malheureux.

Prieuré Saint-Cosme 220

Pierre la regarde s’en aller. Il regrette déjà son odeur, sa présence et sa peau, et voit le jour commencer de poindre. Sa main cherche le calame, le trouve et le gratte avec vigueur sur le papier mal réveillé. Les matines appellent déjà qu’il a à peine posé sa plume. Elle, qui vite s’en est allée, ne se doute probablement pas que sitôt partie, elle est déjà immortelle.

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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 18:00

Le rideau avait-il bougé ? Pourtant, il n’avait pas semblé. Probablement un courant d’air, une porte mal fermée, quelque esprit moqueur. A la fenêtre, les carreaux reflétaient la timidité d’un ciel bientôt automnal. De l’intérieur, on ne pouvait rien distinguer. Pas même une ombre qui passe. Rien que les ténèbres opaques.

Le château est paisible. Posé sur sa presqu’île, il règne sur un domaine modeste, marqué par les forêts et l’eau pacifique qui dort. A sa surface, les lentilles s’éparpillent, s’étendant jusqu’aux bords qui s’accordent à la végétation environnante. Face à elle, l’eau n’a que des limites : le château, la terre et la pierre se rejoignent. Face à lui, le château n’a que des vassaux, qui se soumettent et l’embellissent plutôt.

Azay-le-Rideau 127Azay-le-Rideau 130

D’allers en retours, nous voici dans la plus belle des tours, celle de l’escalier. Prenant de l’avance sur le corps, il rompt aussi par ses décors, tout en profusion et exactitude. Une première salamandre indique le temps. Idée de renaissance, parfum italien. Azay-le-Rideau 074

Dans cet univers tout de blanc paré, c’est peut-être vers le paradis que se fait la montée. Comme autant d’anges, le ciel immédiat est recouvert des emblèmes anciens et des médaillons des possibles châtelains. La face de profil, le port altier, vanité humaine et délice de l’art. Les modes varient, mais point les orgueils. Mais aujourd’hui, de cette demeure qu’on appelle Azay, ils ne sont plus que les hôtes accueillants.

Azay-le-Rideau 078Azay-le-Rideau 088

En prenant de la hauteur, on en vient aux détails. Sur les ardoises bleutées ressortent les pignons d’une pâleur immaculée. C’est un langage mystérieux qui y est inscrit. Des signes qui se décryptent par la seule minutie, qui se révèlent par l’unique réflexion. Un livre brut qui renferme les secrets du lieu.  Azay-le-Rideau 097Partout, la salamandre. Elle nourrit et éteint, et les flammes qui sont sa pitance ne sont que sculptés ou scripturaires. Les flammes imaginaires ont laissé le mobilier intact, riche et parsemé. Les essences de bois côtoient les antiques fils de tapisserie, les vertus musiciennes se mêlent aux scènes inconnues. Azay-le-Rideau 117Azay-le-Rideau 114

Les fauteuils sont réservés aux invisibles visiteurs. Le corps demande repos quand l’âme jouit pleinement de chaque recoin de ce décor. Le corps attendra puisque les yeux se repaissent. Et à la fenêtre, ils regarderont les étendues vertes et bleues. Et peut-être qu’en contrebas, quelqu’un percevra un mouvement et pensera, après un instant, qu’il rêve probablement.

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16 novembre 2012 5 16 /11 /novembre /2012 21:10

Au pays de Rabelais, de Balzac et de Vigny, art et profusion vont de pair. Par touches successives, rois et princes ont composé un tableau bucolique alliant la terre et la pierre. Tableau pastoral qui s’arrête ici, car à Villandry, les jardins n’ont point choisi d’être ordonné comme il suit.

De corps imposant, le château est d’une masse imposante et sculptée. Une symétrie se devine entre le tuffeau pâle et l’ardoise sombre, que souligne encore le rythme strict des ouvertures. Les pignons déploient leurs fines baguettes, suspendues au-dessus de la cour, allégeant à l’aide des arcades la dignité du palais. A l’extrémité, la tour crénelée est le vestige qu’on dirait anachronique d’un passé plus guerrier.

Villandry 121Villandry 127

Les intérieurs révèlent un goût teinté de classicisme et d’esprit bourgeois. Les couleurs vives font écho aux pétales du dehors, et la noblesse du mobilier n’a d’égal que dans l’ordonnancement des parterres. Les essences de bois s’acclimatent en parquets parfaits, brillants jusqu’à illuminer les fins tissus qui tombent en rideaux voluptueux ou s’égayent en dossiers délicieux.

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Où que les pas portent, d’ibères regards surveillent les allers-retours dans les couloirs. Tantôt un nain, tantôt une madone pose des yeux curieux ou bien alanguis sur ces riches enfilades. D’exotisme le château ne manque pas, car de sa péninsule le mécène ramena les influences andalouses en une marqueterie d’arabesques et d’étoiles.

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Là où d’autres auraient leurs trésors caché, Villandry laisse aux siens la liberté. Oubliant l’anglaise, les jardins se rangent en géométries françaises. Labyrinthe sûr où Thésée serait dépité, le parcours s’observe de haut pour en admirer les détours idéaux. La gloire revient toutefois au potager, merveille de couleurs harmonisées, qui redonne leur noblesse aux carottes et aux choux si souvent négligés.

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Au cœur des jardins, la symétrie s’estompe. C’est une forêt sage, qui caresse la pierre et s’élance sur le bois. Des archipels de roseraie complètent le tableau des senteurs, fragrances délicates qui ne se donnent que dans l’intimité d’un rapprochement indiscret. Ci finit Villandry, entre les pétales aux mille teintes et l’ombre lointaine de l’auguste enceinte.

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Véritable maison des arts, Villandry a tant d’atouts qu’on ne saurait les nommer tous. Tant de vocabulaire s’y mêle – architectural et pictural, horticole et arboricole – et tant d’art s’y presse ; en ajoutant la Loire comme royal voisin, l’on obtient de la Touraine son plus bel argument, des châteaux le souverain.

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