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5 avril 2022 2 05 /04 /avril /2022 18:00

Combiné raccroché. Le patron a l’air content. Dans trois heures, quatre au maximum, le journal est bouclé. Dans cinq heures, l’imprimerie lance son grand fracas, et au matin le lecteur consterné découvre, en ouvrant son édition du Globe, l’affreuse tragédie de Sézanne. Trois militaires morts, un centre-ville dévasté – il faut bien un peu d’emphase pour le lecteur ne regrette pas son franc dépensé – et des pompiers héroïques qui ont fait en sorte que la catastrophe ne se transforme pas en cataclysme. N’reste plus qu’à rentrer pour donner le papier.

Le journaliste revient dans la salle du bistrot. Coup d’œil au patron, qu’est pas toujours rassuré de voir des inconnus utiliser son téléphone. Paraît que certains disent de ces choses ... et les clients qu’entendent tout ! Alors qu’il s’apprête à sortir, un homme rentre en furie dans le rade. Un vent glacial saisit le journaliste. Dehors, des trombes d’eau s’mettent à tomber. Regard rapide sur la montre. Huit heures moins le quart, plus deux bonnes heures de route, et un petit quart d’heure pour rejoindre à pied le quatrième étage de l’immeuble du Globe, ça fera dix heures ; le journaliste peut bien attendre dix minutes que le mauvais temps passe.

Papier brûlant
Papier brûlant

Place au fond, près de la porte des toilettes. Place idéale pour recueillir des informations. Personne ne scrute la porte du chiotte, et personne ne zyeute le mec assez bête pour se coller à côté volontairement. Dans ce genre de bar, il y a de ces odeurs ... Le baveux s’y assoit, lève la main à l’attention du tenancier, un ballon de rouge et un café s’il vous plaît. Autour, ça parle un peu de boulot, des cadences et des contremaîtres, et ça parle beaucoup de l’explosion. Penses-tu ! Un train militaire, rempli de munitions, qui explose en pleine ville. Même que le voisin a vu l’un des soldats : en lambeaux, le type, que s’il était pas mort, il aurait fallu se dévouer pour l’achever, par simple humanité. Sur la table, café fort et vin râpeux.

Papier brûlant
Papier brûlant

Le journaliste n’a encore rien avalé que le type rentré tout à l’heure en tornade dans le bar prend une chaise, se plante devant lui. L’explosion, qu’il dit, c’est pas un accident. Regard dédaigneux du journaliste, sourire en coin, encore un informateur de pacotille, un qui veut faire son intéressant. Le type dit des mots. Algérie, résistance, attentat, indépendance. Puis des acronymes, et des noms, et des qualificatifs. Meurtriers, héros, criminels, courageux. Le patron approche. Qu’est-ce qu’il boit ? Mais le type détale. Le baveux tente de le rattraper, n’y parvient pas. Dehors, la pluie a cessé.

Papier brûlant

Le baveux a la gorge sèche. Coup d’œil à la montre, huit heures dix, s’agirait de pas traîner. Et pourtant, des infos pareilles, ça se vérifie, faudrait enquêter, questionner, fouiner, remuer la merde que tout cela suppose. Mais eh ! la merde, personne ne veut la sentir, personne n’aime qu’on lui mette le nez dedans, la merde on l’évacue, c’est plus commode. Alors quoi, huit heures et quart, et le patron qui attend, et le coup de bigot qui l’a rassuré, et la presse qu’est prête à grogner et à imprimer, par centaines de mille, les feuillets des nouvelles. Le baveux pousse la porte du rade, court dans la bagnole, claque la portière, met le contact.

Papier brûlant
Papier brûlant

La 403 rugit au poil. Coup de volant à gauche, puis à droite pour redresser. Direction Paris, par le centre-ville, par la gare notamment, où tout a pété, où trois pauvres gars, soi-disant manipulant des obus et de la poudre, ont crevé aujourd’hui. Les autorités ont dit : accident. Dans l’article il est écrit : accident. Et un type hirsute, sans se présenter, a rectifié : la guerre. La 403 déboule en ville. Vrai que ça ressemble à la guerre. Les maisons sont fendues, lézardées, comme les visages de gars partis au front. Les vitres sont soufflées, brisées, comme les membres des appelés, envoyés dans l’erg ou les Aurès. Panneau stop. Le journaliste tourne à gauche. Pour Paris, c’était à droite.

Papier brûlant
Papier brûlant

Revoilà la gare, et la ville meurtrie, et les pompiers et les policiers qui courent toujours. Parmi eux, y en a-t-il un qui sait ? Quelqu’un, dans cette masse préoccupée, connaît-il la vérité, les implications personnelles exactes, les motivations politiques profondes, les aspects techniques déterminants ? Est-ce la malchance qui a martyrisé cette petite ville de province, ou sont-ce les remous d’une guerre si lointaine qu’elle n’existe que par les mots des journaux ? Le journaliste n’ose plus regarder sa montre. Le patron va gueuler, pour sûr. Panneau stop. Le baveux déglutit. Il prend à droite.

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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 08:01

La pierre me garde du jour. La pierre me tient dans la nuit. Une pierre, voisine d’une pierre, voisine d’une autre pierre. Devant moi un mur, derrière moi un mur. Je me tourne. Devant moi un mur, derrière moi un mur. Au-dessus de moi un mur. Je me lève. Une ouverture, une lueur, devant mes yeux. Partout, des murs. Des piliers qui montent. Je lève le regard. Une voûte de pierre. Autour de moi, des murs. Autour des murs, des murs.

Dans mon corps, le froid. Un peu d’air qui passe, un peu d’air qui me glace. C’est l’hiver, c’est le printemps, c’est l’été. Un peu d’air qui passe, un peu d’air qui m’étouffe. Je me soulage. Urine, excréments, la calebasse pleine, pestilence outrageante. À mes pieds, une trappe s’ouvre. Des mains prennent la calebasse pleine. Des mains rendent la calebasse vide. Des mains déposent du pain, de l’eau, de la soupe. Pestilence outrageante. Fumet consolateur.

Sous scellés
Sous scellés

Voix d’hommes, voix qui chantent. Prières, chant, joie. Je me lève. Une ouverture, une lueur, devant mes yeux. Des voix montent, des voix baissent, tonalités graves, louanges élevées. Je chante avec elles, je chuchote. Les mâtines, les laudes, les vêpres, les complies dans la nuit, les pas qui résonnent, le grand silence, les mâtines, les laudes. Voix d’hommes que je ne connais pas, voix d’un homme qui est moi, voix d’un homme qui est mon fils. J’écoute. Voix d’un homme qui est mon fils, que je ne vois pas.

Sous scellés
Sous scellés

Voix d’hommes qui chantent, voix qui ne parlent pas. Une seule voix, une même mélodie. Une voix que je cherche, la voix de l’homme qui est mon fils, je la reconnais, je ne la reconnais plus. Une voix qui me parvient, qui m’est offerte, la voix du chœur qui s’élève vers Lui, elle m’appelle, Il m’appelle. Nuit, silence, prière, un peu de clarté entre les murs. J’entends Sa voix, je n’entends pas sa voix. Je m’assois. Je prie.

Sous scellés

Le jour, c’est la nuit. La nuit, c’est la nuit. Plus de lumière. Lumière uniquement dans les chants. Lumière seulement dans les voix. Lumière dans sa voix. Autour de moi, la nuit. Ferme les yeux. Nuit. Vive lueur soudain. Chaleur dans le cœur, allégresse, sourire. Il ne le voit pas, Il le voit, il chante, Il sourit. Debout. Une ouverture, une lueur. Coules, bures, sandales, frottements sur les dalles, claquement des stalles, raclements de gorge, toux. Toux de l’homme mon fils. Raclement de gorge de l’homme mon fils. Frottements des sandales de l’homme mon fils.

Sous scellés
Sous scellés

Été, fournaise, été, étouffe, mouches volettent, mouches agacent. Mouches murmurent, mouches parlent, envoyées du démon, démon me veut, mort me veut, non, ouverture, lueur. Debout, jambes tremblent, hommes chantent, anges chantent, homme mon fils, ange mon fils, appelle, n’entend pas, appelle, là, regarde. Hommes chantent, anges chantent, hommes aigus, anges graves, appelle, n’entend pas, retombe, assise, mains sur les genoux, mains sur les oreilles.

Sous scellés
Sous scellés

Froid, grand froid, obscurité, ténèbres. Ouverture, lueur, faible, faible, ne vois plus, n’entends plus. Trappe ouverte, calebasse vide pleine, mains avancent, mains mon fils, mains mon ange, appelle, n’entend pas. Froid, grand froid, lumière, Lumière, anges chantent, mon fils, mon Dieu. Prie, appelle, prie, appelle, froid, grand froid, ténèbres, air, cherche air, prie, appelle, ténèbres, Lumière, appelle, appelle, prie. Appelle.

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15 mars 2021 1 15 /03 /mars /2021 21:00

L’infirmière avait de belles mains. Elle s’en servait avec dextérité et douceur lorsqu’elle arrivait, chaque matin à neuf heures précises, pour laver les corps déchirés. La douceur de sa main gauche, dans le dos, répondait à la délicatesse de la droite, gantée, qui, en lents mouvements circulaires, frictionnait la poitrine de Paul. L’infirmière avait une voix douce, sensuelle aurait dit Paul au temps de sa virilité. Elle avait un accent adorable qu’elle tenait de son île de naissance. Elle était britannique.

Amer, fort et chaud, le café rappelait à Paul les matins d’avant-guerre. Il enfilait alors une chemise de toile et un pantalon retenu par une paire de bretelles, une paire de sabots dans lesquels il n’avait jamais mal aux pieds. Il buvait sans plaisir cependant, car il n’était plus chez lui mais dans un hôpital, et des deux sabots il n’aurait pu en mettre qu’un, car il avait été amputé deux semaines auparavant. Toutefois, il mesurait sa chance et, parfois, souriait. Dans le lit d’à côté, Alfred, un gars des Ardennes, ne savait même plus faire ça. Un éclat d’obus lui avait arraché la moitié basse du visage.

La vie de château
La vie de château

L’infirmière parlait tout bas. Elle s’enquérait de l’état de forme de Paul, lui demandait s’il ressentait une quelconque douleur. Lorsque le médecin arrivait dans la pièce, ils conversaient en anglais, et Paul alors les quittait du regard et se perdait dans la contemplation du plafond. L’hôpital militaire avait été installé à Arc-en-Barrois, dans un château mis à disposition par son propriétaire pour des médecins et infirmières exclusivement anglais et américains. Les râles remplissaient souvent ces pièces où, au siècle précédent, on emmenait danser sa douce au bal.

La vie de château
La vie de château

D’une pièce voisine, qui avait dû être le grand salon, on entendait les gazés tousser comme des damnés. La bertholite et le moutarde brûlaient de manière irrémédiable les bronches et les poumons, et les malheureux ne pouvaient espérer aucune amélioration de leur état. L’infirmière avait demandé à Paul s’il souhaitait répondre à la lettre de ses parents, et à celle de sa fiancée. Elle disait ce dernier mot avec beaucoup de tendresse.

La vie de château

Les moments de calme étaient très rares à l’hôpital. Dehors des moteurs vrombissaient presque continuellement ; les crissements des cailloux indiquaient aux pensionnaires l’activité intense pour décharger les corps mutilés. Quelques cris déchirants indiquaient que l’homme ainsi transbahuté était conscient. On entendait aussi parfois un salut les gars sonore, lorsque les corps à peine réparés allaient chercher, à l’arrière, de meilleurs soins et davantage de repos. Paul ne se sentait pas la force de prendre le papier ni la plume.

La vie de château
La vie de château

Il tâchait de s’habituer aux béquilles. Quelques jours après l’opération, il avait chuté lourdement dans le couloir. Il lui semblait encore qu’il mettait trop de tension dans ses bras, que ceux-ci lui faisaient mal rapidement. Paul retournait alors dans son lit, s’enveloppait dans le drap de toile blanche et se délectait de la caresse du tissu. Rien de doux n’arrivait jamais dans les tranchées. Paul appréciait aussi que le drap cachât le vide : la jambe manquante.

La vie de château
La vie de château

L’infirmière lut une seconde lettre de la fiancée. Cette dernière s’inquiétait que Paul n’eût pas répondu, elle craignait qu’un mal affreux ne lui fut arrivé. Elle racontait ensuite les travaux des champs, les obsèques d’un oncle disparu, la froideur de sa couche. Paul regardait les moulures du château d’Arc. En esprit, il imaginait sa réponse à la lettre, mais il s’arrêtait presque aussitôt. Il commençait à croire qu’en plus de sa jambe, on lui avait retiré un morceau de son cœur.

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8 septembre 2020 2 08 /09 /septembre /2020 18:00

Hélène cherche son Jules. Vrai de vrai, c’est son prénom à ce brave garçon qu’elle a épousé quinze ans auparavant. Sitôt le mariage prononcé, et l’idylle à peine commencée est tombée sur le pauvre mari la conscription. Allez mon gars, va défendre le drapeau sur tous les champs de bataille, partout où le bon empereur te mènera. Depuis, le Jules n’est jamais revenu à Chaumont et Hélène, aussitôt qu’elle voit passer un uniforme, l’examine si bien que l’autre déguerpit, sûr d’avoir affaire à une folle. En ce moment, Hélène n’arrête pas d’étudier.

Il faut dire que de soldats, Chaumont n’en manque pas. Certes, ils ne sont pas français, mais on ne sait jamais ; peut-être que Jules a tourné sa veste, qu’il porte maintenant l’étendard d’un tsar ou d’un roi. Comme les auberges manquent, on a mis dans chaque maison des cavaliers ici, des artilleurs là, charge à l’habitant de les soigner comme si c’était ses propres enfants. Il faut espérer que tous ces guerriers soient encore mieux soignés que ça, car les enfants, dans la région, ils n’ont rien à manger.

 

Par les hommes occupée
Par les hommes occupée

Dans le logis d’Hélène dorment des Prussiens. Vingt ans qu’ils ont, et pourtant Hélène leur mène la vie dure, comme si elle était leur mère, pis même, car ils ne comprennent rien et ne font rien, et ils exigent tout, et parfois ils font même comprendre à Hélène que la soupe n’est pas à leur goût. Hélène n’en a cure, et elle les houspille, le soir quand ils rentrent saouls, le matin lorsqu’ils ne se réveillent pas, avant et après midi lorsqu’elle en a assez de leur idiome maudit.

 

Par les hommes occupée
Par les hommes occupée

Bientôt deux mois qu’elle est à Chaumont, la soldatesque, ou plutôt ce qu’il en reste, car ce ne sont que manteaux élimés, godillots usés, culottes tellement rapiécées qu’on ne saurait déterminer la couleur d’origine. Deux mois qu’Hélène erre dans les rues, qu’elle dévisage tous ceux qu’elle croise pourvu qu’ils portent un uniforme, ou une épée. Deux mois qu’elle se souvient, à la tombée de la nuit, qu’elle a quatre bonshommes à nourrir chez elle, et deux mois qu’elle ne rapporte que des patates à bouillir, et parfois quelques carottes.

 

Par les hommes occupée
Par les hommes occupée

Depuis deux jours, Hélène ne dort quasi plus. Dans la ville, on annonce l’arrivée de grands hommes : généraux, maréchaux, princes. Dans la nuit, harcelée par les ronflements des Prussiens qui cuvent leur vin et leur ennui, elle a le cœur qui bat, car qui d’autre que Jules pourrait revenir à Chaumont maintenant ? Quelle idiote elle fait, de l’avoir pensé, après quinze ans de service, toujours troufion, à ramasser à la balayette chaque crottin que le cheval de Son Excellence peut sortir, ou à partir, baïonnette à la main, le premier au front pour y recevoir la grande blessure, ou la belle mort.

 

Par les hommes occupée
Par les hommes occupée

Le matin, Hélène se découvre d’horribles doutes au creux de la poitrine. Jules ne peut pas être passé à l’ennemi ; il est là, dans la campagne environnante, avec les bataillons français qui luttent au corps à corps pour défendre la patrie et l’empereur. Il la sait en danger, alors il les brave tous, et il affronte seul les armées ennemies. Non, il est héroïque, et pas fou. Jules doit fomenter en ce moment même une expédition pour tuer les généraux et maréchaux et princes ennemis qui se donnent rendez-vous à Chaumont. Hélène n’y tient plus. Elle laisse ses Prussiens qui dorment, et va voir les grands hommes.

 

Par les hommes occupée
Par les hommes occupée

Ils doivent signer un traité qui laissera la France comme une pauvre fille, hébétée et nue, dépouillée de sa gloire et de ses conquêtes, et menacée continuellement par ceux qui la tiennent en respect. Jules doit être auprès d’eux, pour les empêcher que son absence durant toutes ces années, à lui, n’ait pas été vaine. Sur le chemin, des Wurtembourgeois arrêtent Hélène. Ils la battent, et la laissent sur le pavé. Au loin, un homme court dans sa direction. Ce doit être Jules. Comme elle est heureuse. Il a réussi. Ils ne signeront pas.

 

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23 février 2020 7 23 /02 /février /2020 19:00

L’aubergiste remplit le verre d’un vin clairet et jaugea son client, qu’il ne connaissait pas. Probablement celui-ci était-il de passage, faisant halte à Vignory sur la route de Nancy ou bien sur celle de Paris. Ce voyageur avait le regard perçant et l’air hautain ; comme il n’arrêtait pas de se masser le bras, l’aubergiste lui demanda s’il se sentait bien. L’homme leva les yeux et déclara que son cocher avait été imprudent. A l’entrée du village, ils avaient eu un accident.

L’aubergiste s’enquit de l’état de la voiture. Elle était irréparable, selon le voyageur, qui lista aussitôt les dégâts : la bride était rompue, la roue était brisée ainsi que l’attelage ; quant au cheval, il semblait boitiller, s’exclama le voyageur avec théâtralité. Ne voulant poursuivre plus loin son récit, car alors il aurait prononcé un réquisitoire contre le conducteur, le voyageur s’excusa et paya. Il demanda à tout hasard si des curiosités valaient la peine d’être vues dans le village. L’aubergiste haussa les épaules et, des lèvres, émit un son grossier qui réduisit ses espoirs à néant.

Au hasard d’une halte
Au hasard d’une halte

En réalité, ce n’était pas vraiment par hasard que le voyageur avait demandé cela. Il s’agissait plutôt d’une forme de déformation professionnelle, car ce voyageur n’était pas n’importe qui. Inspecteur des Monuments historiques de son état, il parcourait sans cesse la France pour y découvrir ces richesses insoupçonnées que l’on commençait à appeler patrimoine. La nation était jeune – cinquante ans à peine – et elle souhaitait savoir ce qu’elle recelait et qui lui donnait tant de dignité.

Au hasard d’une halte
Au hasard d’une halte

Cela expliquait que le voyageur – un certain monsieur Prosper, apprit plus tard l’aubergiste – écumait les routes comme les pirates, autrefois, écumaient les mers du Sud : il était à la recherche de trésors. Ces trésors portaient des noms divers : palais, château et manoir, monastère, basilique et cathédrale, aqueduc, thermes et théâtre, hôtel et tour ; ils portaient encore des dizaines d’autres noms et, peu à peu, le voyageur les exhumait et leur rendait leur éclat originel. Ainsi espérait-il trouver, au hasard d’une promenade, un nom nouveau à inscrire sur sa liste.

Au hasard d’une halte
Au hasard d’une halte

Toute l’après-midi, le voyageur marcha. Sa mauvaise humeur – due à l’accident – ne se dissipait pas, car rien en ce village ne lui convenait. Aux pieds des maisons du bourg, lesquelles avaient dû, dans un temps lointain, posséder quelque modeste splendeur, des femmes et des enfants regardaient passer cet homme étrange qui grommelait que, de Vignory, il ne pourrait rien tirer. Au bout du village, regardant avec crainte les ruines du château qui la dominait, une petite église accueillit le voyageur.

Au hasard d’une halte
Au hasard d’une halte

A la première impression, il la trouva hideuse. Elle lui inspirait de l’exaspération, de celle qui naît lorsque, confronté à intervalles réguliers à un défaut épouvantable, on en vient à se sentir personnellement outragé que de telles choses existent. Pourtant, il poussa la porte, puis un cri, une exclamation heureuse, car il trouva là un vaisseau d’une pureté rare et d’une puissante humilité. Il la pensait de la Renaissance et elle se révélait carolingienne. Il la pensait épigone et elle était unique.

Au hasard d’une halte
Au hasard d’une halte

Pour l’église comme pour le voyageur, ce fut une chance. Sitôt que le cocher eut trouvé une autre voiture, le voyageur vint le remercier, au grand étonnement de l’imprudent. Le voyageur lui tenait les mains en s’étonnant de la chance qu’ils avaient eu de se trouver là. Il pressa ensuite l’autre de le conduire au plus vite à la capitale. Comme une fleur qui se dessèche, il fallait apporter à l’édifice l’eau qui lui rendrait la vie. Les travaux ne manquaient pas et, durant tout le trajet, le cocher entendit le voyageur énumérer les tâches insensées qui s’annonçaient. Quant au hasard, satisfait, il laissa les deux hommes regagner Paris en toute sécurité.

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21 août 2019 3 21 /08 /août /2019 18:00

Les rois eux-mêmes se trompent parfois. Sur la route qui le ramène chez lui, l’ami maugrée et bouillonne, il tempête contre le choix insensé qu’a fait Louis. La route est mauvaise, comme cette décision d’aller outre mer pour y guerroyer contre un roitelet. L’ami chevauche plusieurs heures par jour, infatigable cavalier, et ses pas l’emmènent toujours plus loin de celui qu’il devrait accompagner. Les jours passent, ternes et gris.

Jean est à cheval quand Louis s’apprête à monter sur un bateau. Jean parcourt des arpents de terre tandis que Louis sera bientôt sur les flots. Et, dans quelques semaines, Jean taillera du couteau les chairs cuites des bêtes chassées ; Louis usera de son épée pour trancher les bras et les têtes des ennemis accourus pour le repousser. C’est l’instant où se fragmente leur amitié. Dans les auberges où il s’arrête, Jean est toujours beaucoup entouré ; mais où qu’il tourne son regard, il ne voit que des étrangers.

L’ami abandonné
L’ami abandonné

Jean arrive bientôt en vue de son château. De la butte que celui-ci coiffe, on domine tous les pays alentours, comme la tête qui, voyant le corps sous elle, par cet effet le commande mieux. Joinville est une bourgade active, au plus proche de la frontière orientale du royaume, surveillant les Évêchés et l’Empire. Joinville se tenait aussi auprès du roi, murmurant à son oreille et se glissant dans son ombre. Comme la cité dont il portait le nom, il était aux aguets, prêt à annoncer le danger et à l’affronter le premier pour le bien de son maître.

L’ami abandonné
L’ami abandonné

En fait de maître, c’est un ami. Un homme auquel on se confie et pour lequel on reçoit des peines et des joies, et pour lequel on se tient droit. Les joies, on les partage, et ce d’autant plus facilement qu’alors, le cœur déborde. Pour peu que l’on tende les mains, on reçoit sa part heureuse, comme une coupe que le vin libéré de son tonneau emplit. La tristesse, elle, chasse les âmes. De peur qu’elle contamine le cœur, par crainte aussi de ne la pouvoir comprendre, on s’en éloigne prestement. Le maître est un ami et, pour cela, Joinville pense qu’il n’aurait pas du l’abandonner.

L’ami abandonné

Dans les salles hautes et froides de son château, Joinville songe au brûlant désert d’Egypte. Seul désormais avec ses serviteurs et quelques familiers, il se rappelle les armées immenses qui s’affrontaient à la Mansourah. A l’aise aujourd’hui dans ses habits de samit vermeille, il entend au loin le cliquetis des armures, chauffées à blanc par le soleil, teintes par le sang des amis et des ennemis. Lors des repas frugaux qu’il prend, il pense à son ami, le roi, qui fait présentement voile vers Tunis.

L’ami abandonné
L’ami abandonné

L’amitié que se portent les deux hommes ne fait aucun doute. Quatre ans durant, ils ont enduré l’exil. Ils ont aussi enduré les maladies, la famine, et les nouvelles terribles qui, venues du royaume, assombrissaient les pensées du roi. Joinville a enduré ces souffrances avec honneur et loyauté. Aujourd’hui, le roi est reparti, sans lui, vers les rivages maudits. La loyauté impose-t-elle l’aveuglement ? Le véritable ami est-il celui qui, en toutes circonstances, apporte son soutien constant ?

L’ami abandonné
L’ami abandonné

Aux marches du royaume, Joinville a une autre conviction. Sa présence ici en témoigne. Le véritable ami n’est-il pas plutôt celui qui sait dire non ? La loyauté n’impose pas le renoncement, ni à soi-même, ni à la raison. Du corps sacré ou du corps physique du roi, lequel aurait-il fallu abandonner ? Joinville ne sait plus à quel saint se vouer. Car la vie n’offre pas de réponses. Car c’est à chacun, en son cœur, de méditer et d’accepter les conséquences d’un engagement.

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13 février 2019 3 13 /02 /février /2019 19:00

On associe souvent les hirondelles au printemps. Eux voyageaient en automne. Longtemps, ils avaient mûri leur réflexion. Dans leur entourage, ils étaient une huitaine de familles à avoir pris cette décision. Ils avaient pensé aux affaires, ils avaient redouté le manque : argent, nourriture, famille et amis. Partir, c’était tout abandonner, laisser le soin aux autres : les voisins connus et tous ceux qui, dans la ville, leur étaient inconnus, de s’emparer de leurs objets, précieux ou sans valeur, piller la maison, en ratisser les moindres recoins pour y trouver une richesse oubliée.

Une seule crainte s’imposait à celle-là. Dans les confidences d’une nuit, des amis avaient chuchoté : abjurez ! Le mot leur faisait horreur, cette pensée les terrifiait. Abjurez ! leur répétait-on, nous sommes nombreux à l’avoir fait. Nous paraissons, nous dissimulons mais, en réalité, nous croyons. Et ils citaient des noms en exemple, artisans ou bourgeois, paysans même, mais ceux-ci demeuraient suspects, et les dragons iraient plus tard jusque dans leurs maisons pour y cracher le feu du soupçon.

Au passage des hirondelles
Au passage des hirondelles

Ils avaient vite su qu’ils n’abjureraient pas. Comme des bêtes traquées, ils s’étaient terrés durant l’hiver. Au printemps, tandis que les hirondelles revenaient, agrémentant le jour de leurs chants, ils avaient suivi quelques protestants, comme eux, dans la forêt. Là, au milieu des arbres, des feuilles d’un vert tendre, ils avaient essayé de rattraper le temps perdu. Pareils aux païens des temps anciens qui célébraient la nature, ils oubliaient les murs habituels de leurs temples et prônaient une religion de l’essentiel.

Au passage des hirondelles
Au passage des hirondelles

Les beaux jours étaient revenus en été, et avec eux les dragons. Sur la place des villages, on rassemblait les protestants et l’évêque leur demandait de renoncer. Certains refusèrent : ils furent brutalisés par les soldats. Les plus récalcitrants opposèrent leur foi et leurs mains nues aux corps cuirassés et aux volontés cruelles. Les mains attachées dans le dos, puis le corps pendu à la branche d’un arbre, l’un de ces calvinistes s’écrasa sur le sol devant la consternation de ses coreligionnaires et le rire des soldats.

Au passage des hirondelles
Au passage des hirondelles

Ces événements achevèrent de les convaincre. A l’automne, comme les hirondelles partaient vers le sud, eux choisirent le nord. Les Provinces-Unies offraient un refuge bienvenu à ceux que l’édit de Fontainebleau fustigeait. Un matin, avant l’aube, ils avaient pris la route, embarquant le plus de choses possible dans une charrette déjà usée. Quelques pièces de valeur les accompagnaient : ils les vendraient à leur arrivée. Depuis les Cévennes, ils avaient traversé le royaume, apeurés à chaque étape, redoutant qu’on leur pose des questions, qu’on les dépouille, qu’on les rosse comme des chiens errants.

Au passage des hirondelles
Au passage des hirondelles

Dans chaque ville qu’ils traversaient, leur pécule s’amenuisait. Les enfants travaillaient un jour ici, un jour là, et le père jouait les portefaix sur les marchés. L’épouse gardait le misérable mais précieux chargement. Ils continuèrent ainsi jusqu’à Revin, isolée dans une boucle de la Meuse. Ils y logèrent dans une maison bourgeoise où, paraissait-il, de nombreux huguenots, comme eux, se reposaient de leur long voyage. Dans le coin, on appelait ces gens les hirondelles. A la différence de ces oiseaux, eux ne reviendraient sans doute jamais.

Au passage des hirondelles
Au passage des hirondelles

A quelques lieues de là, c’était les Pays-Bas espagnols. On voyagerait encore quelques jours pour atteindre les Provinces-Unies, d’où des lettres d’amis et de connaissances leur étaient parvenues durant le dernier été. Ces lettres les avaient encouragés. On y disait, dans un français aussi fautif qu’empressé, que l’on y était les bienvenus, que leur savoir-faire y était réclamé. On y avait la liberté : celle de croire, celle d’entreprendre et celle de vivre. Quelques jours encore, et ils y seraient.

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16 août 2018 4 16 /08 /août /2018 18:00

L’assiette était fumante. Sitôt qu’elle fut servie, il se pencha dessus avec hardiesse et gourmandise et huma longtemps les effluves qui s’en échappaient. Les oignons, d’abord, attaquaient le nez. Puis la viande panée, et les carottes, et l’ail, et le bouquet garni qu’on déposait délicatement hors de l’assiette, et le fumet du vin blanc qui, délesté de l’alcool qu’il contenait, avait répandu son acidité sur tout le plat. Il était affamé. Il avait devant lui son plat préféré. Il ne sut résister.

Quelques minutes plus tard, un homme rentra dans le relais. Effaré, il reconnut l’homme à la mine enjouée qui n’avait d’yeux que pour ses pieds de porc panés. Malgré sa connaissance des lieux, et bien qu’il fut ici l’autorité, le maître de poste restait à l’entrée. Un valet vint le voir, lui demanda s’il se sentait bien. Le maître de poste bafouilla une réponse et, d’un geste de la main aussi vif qu’à l’habitude, fit signe que l’autre devait déguerpir. Le maître des postes n’en revenait pas : il avait devant lui le roi.

 

La pièce justificative
La pièce justificative

Autour de la table royale, on jetait des œillades inquiètes. Les dames, en particulier, scrutaient chaque visage présent dans la pièce. Leurs visages trahissaient leur nervosité et, régulièrement, elles secouaient la royale personne pour la presser de terminer. Hélas, la tête du royaume ne l’entendait pas ainsi. Il dégustait son plat à en perdre le souffle, et il aurait mis sa main à couper que jamais, durant sa vie, il n’avait mangé un plat aussi réussi.

La pièce justificative
La pièce justificative

Quant au maître de poste, il était revenu de sa stupeur. D’autres tâches lui incombaient et il s’y employait avec l’ardeur de l’habitude. Un postillon avait ouvert la porte du relais et y avait laissé entrer l’équipage de sa berline. Il y avait là un marchand connu qui, visiblement affamé, rouspétait à cause de l’état de la chaussée. Les domestiques s’affairaient autour du nouveau venu et le maître de poste ordonnait afin que l’hôte fut bien reçu.

La pièce justificative

Tout fut bientôt prêt pour le marchand. Le maître de poste fut attiré par un grand raffut que faisait un homme qui ne voulait pas payer son dû. Le toisant et le secouant quelque peu, le maître de poste obtint de lui qu’il payât. Et, sur l’assignat donné avec autant de répit que de crainte, le maître de poste eut une confirmation. Dans son auberge, la famille royale entourait le roi de ses objurgations. Ses yeux volant du papier aux nobles personnes, il vit que l’assignat était fidèle à son modèle ; le roi l’était moins à son trône. En effet, la route de Varennes semblait bien loin de ce à quoi était habituée l’Autrichienne.

La pièce justificative
La pièce justificative

La famille empressée demanda alors à payer. Le père avait l’air content, il était repu. Parmi les assiettes, seule celle du roi était vide. Quant aux autres, il y avait du y avoir quelque gastrique blocage pour que ne pénètre pas en ces corps si gracieux cette nourriture que dans les somptueuses fêtes, on savait réservée aux pouilleux. La porte de l’auberge fut fermée avec délicatesse ; on entendit bientôt les chevaux s’ébrouer et le carrosse partir. Le maître de poste regarda autour de lui : nul n’avait compris qu’ici, à Sainte-Ménéhould, le roi s’était ragaillardi.

La pièce justificative
La pièce justificative

Environ une heure plus tard, tandis que dans l'établissement, quelques clients soupaient encore, un jeune cavalier fit son apparition. Épuisé et le pantalon crotté, il demanda à voir le maître de céans. Drouet, qui du poste en était, se présenta à lui. Il comprit immédiatement ce qu’on lui demandait. Faisant signe à ses postillons et à ses domestiques, il se fit seller un cheval et, au nom de la Révolution, il partit. Le jour de juin résistait encore à la nuit. Bientôt, non loin de là, à Varennes, cette dernière envelopperait la royale famille.

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20 septembre 2017 3 20 /09 /septembre /2017 18:00

Depuis deux ans qu'il était arrivé au monastère, le dom passait ses hivers à errer au milieu de ses rangs de vigne. Il avançait, vêtu d'une simple pelisse dont il se couvrait cependant jusqu'au coup. Il prenait parfois un peu de terre en ses mains, qu'il frottait et humait d'un air concentré. Puis il rentrait, l'esprit inaccessible à qui aurait voulu lui parler, ruminant probablement de profonds secrets. Revenu dans sa cellule, il s'y enfermait et, sortant de grands livres aux couvertures sombres, en noircissait des pages.

A l'été, il se levait toujours de bonne heure. Sous aucun prétexte, il n'aurait manqué la livraison des grains fraîchement coupés. Les paysans venaient donner la part due aux hommes du divin mais, de cette engeance, ils ne voyaient que le dom. Les autres s'occupaient en prières et en travaux divers. Il fallait alors le voir ordonner aux pauvres hères de déposer leurs récoltes en tas bien distincts. Loin cependant de toute colère si ses instructions n'étaient pas respectées, il se contentait de lever un sourcil circonspect.

A la recherche de la tranquillité
A la recherche de la tranquillité

Le dom s'enfermait, au début de l'automne, dans une pièce qui lui était réservée. Comme dans une bulle, il n'entendait ni ne goûtait la présence d'autres moines. Inlassablement il portait à sa bouche les grains d'or, suçotant, mâchonnant, grimaçant, souriant et, surtout, notant avec soin ses impressions dans ses fameux livres. D'autres fois il laissait toute une nuit, au rebord de la fenêtre de sa cellule, quelques grappes de sa sélection qu'il croquait, dans la fraîcheur du matin, déjà attentif à sa dégustation.

A la recherche de la tranquillité
A la recherche de la tranquillité

Dans le cloître, on ne manquait pas de l'interroger sur ses recherches. Certains de ses compères pensaient (c'était la majorité) que le vin se vendait suffisamment bien pour qu'on ne recherchât point quelque procédé bien peu chrétien. Toutefois, ceux qui avaient eu l'heur d'être admis comme goûteurs (c'était un insigne honneur) reconnaissaient sur leurs papilles le fruit du labeur. Ainsi ils encourageaient dom Pérignon à poursuivre sa quête, espérant, de la nouvelle cuvée, obtenir quelques lampées.

A la recherche de la tranquillité
A la recherche de la tranquillité

Le dom pratiquait avec science les assemblages. Dans son cas, on devait plutôt parler de mariage tant les parcelles qu'il assemblait trouvaient en leurs associées des alliées naturelles. Pour que l'union soit célébrée avec plus de grâce, il faisait fi des bouchons anciens et préférait la cire pour enfermer son vin. C'est alors que le diable intervenait : une à une les bouteilles explosaient, parsemant de mousse et de verre les celliers de l'abbaye de Hautvillers.

A la recherche de la tranquillité
A la recherche de la tranquillité

Les superstitieux s'en effrayèrent, comprirent dans ces détonations vinées la présence d'un démon par l'ivresse attiré. Le dom, placide, réfutait d'un silence ces odieuses accusations. Demandant de l'aide aux maîtres verriers, il obtint d'eux des flacons épaissis dont la forme résisterait à l'évasion du fruit. Le procédé imparfait fut toutefois récompensé. Et, tandis que sur le sol du liquide s'épandait encore, dans les verres coulait un nectar délicieusement relevé.

A la recherche de la tranquillité
A la recherche de la tranquillité

Le dom, néanmoins, ne s'entichait pas de ce goût bulleux. Et, pétillant d'imagination, il tâchait de redonner à son vin sa tranquillité. Dans l'abbaye, certains frères se pressaient maintenant autour du dom afin qu'il leur fît boire de sa sémillante boisson. Il enrageait doucement de devenir le tavernier des ivrognes. Cela résonnait comme un double échec pour lui puisque son vin, aussi, ne se tenait pas. Jamais cependant il ne désespéra. Et il mourut dans l'affection et l'admiration des siens, lesquels prièrent probablement que le ciel voulût bien leur prodiguer un dom nouveau aux talents de vigneron.

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23 avril 2017 7 23 /04 /avril /2017 18:00

Un homme vieilli entre dans une auberge. C’est une bicoque simple aux murs crépis, qui se tient au milieu de rien. Sur la vaste place - en réalité, une aire plane de terre et de cailloux - discutent entre eux des dizaines d’hommes en uniforme. Dans l’auberge, qui pourrait contenir une centaine de clients, ils sont une douzaine à peine. On appelle l’homme vieilli son altesse impériale, et lui-même salue un autre homme, géant et moustachu, comme monsieur le Chancelier. Celui-ci avance un papier aux élégants en-têtes. Sur celui-ci, un mot : reddition.

Trois jours avant, un jeune soldat du onzième de ligne monte sa tente. Son corps réclame une trêve, son colonel réclame de la discipline. Beaumont, beau nom pour un bon repos. Désormais allongé, ses yeux se ferment dans une douce rupture avec la réalité. Au loin, des cris aux accents paysans alertent la troupe. La matinée touche à sa fin ; la vie du jeune soldat va de même. Un boulet siffle dans les airs et s’écrase sur sa tente. Mortelle surprise.

Les fins parallèles
Les fins parallèles

C’est maintenant l’après-midi. L’homme a déjà vieilli. Il monte au château de Bellevue, sur les hauteurs de Sedan, où il a accouru pour les sauver. Sauver quoi ? Son armée, son pays, sa position, son honneur. Son alter ego, Guillaume, le toise fièrement. Mes braves gens ont bien travaillé, commence-t-il. Napoléon le troisième, second du nom, annonce la reddition. L’autre empereur ne veut y croire. La guerre n’est pas finie, répond-il.

Les fins parallèles
Les fins parallèles

Deux jours auparavant, un marsouin est aux aguets à la fenêtre d’une maison en ruine. De sa main, il essuie la sueur brûlante qui lui coule dans les yeux. Les Bavarois approchent. Derrière lui, les camarades débarrassent les derniers meubles, criblés de balles et ravagés, pour les jeter dans le jardin. Les premiers coups de feu retentissent. Chacun est à son poste. Le marsouin vise et tire. Il touche et il tue. A son tour il est tué. Une balle vient de pénétrer son front.

Les fins parallèles
Les fins parallèles

Le lendemain de la capitulation, l’empereur qui l’est encore est attablé. Non pas pour manger, il n’a plus d’appétit, mais pour écrire. A son épouse, il dit qu’il n’a pas trouvé la mort pour lui-même, mais qu’il l’a vue, fauchant les autres, ses braves, les guettant dans le camp où ils ont été massés, se saisissant d’un tel que la misère épuise, dévorant tel autre que la maladie envahit. Ils sont des milliers, décrit-il, de victimes toujours vivantes d’une bataille que je n’ai su remporter. Ils meurent à ma place, et je n’ai pas même le courage d’en remplacer un seul.

Les fins parallèles
Les fins parallèles

La veille, les Prussiens ont encerclé Sedan. Comme un étau d’une force indescriptible, ils foncent sur la ville comme un aigle sur sa proie. Dans la ville, près du château, un soldat français demande par où il peut fuir. Son interlocuteur est un cavalier d’un autre régiment qui lui indique une route vers le nord-ouest. Aussitôt le soldat s’y précipite. Il n’est pas le seul. Porté par un espoir enfantin, il court à en perdre son souffle. Près de lui, il sent une chaleur. Un cheval. Un coup de sabre lui fait perdre la vie.

Les fins parallèles
Les fins parallèles

L’empereur, vivant malgré lui, patiente sur le quai d’une gare. Comme un simple passager, avec ses bagages, dépouillé de sa dignité, dénudé de son pouvoir. Une locomotive souffle par ses naseaux le noir de l’effort. Le train est maintenant à l’arrêt. Loin d’ici, on le destitue, on abolit son régime, on noie sa mémoire. Il monte dans la voiture et ses pas sont alourdis du poids des morts de Sedan. Il s’effondre sur un siège tel un vieil homme. Il sait que c’est la fin.

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  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
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