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30 décembre 2021 4 30 /12 /décembre /2021 19:00

Les premiers touristes de la saison flânent encore sur le port. Dominant celui-ci, l’église sonne sept coups. Francis vide son verre d’un trait. Allez les gars, on y va, maintenant, déjà que la route va être bondée ! T’en fais pas mon Francis, s’écrie Paul, tandis que, le visage joyeux, il dévore une poignée de cacahuètes. On va pas le louper ton match, et la finale non plus, on va pas la louper. Les gars rient, portés par la bonne humeur de Paul et par l’espoir d’assister à une grande soirée. Seul Jean-François demeure soucieux. Il n’a pas même goûté à son anisette.

Qu’est-ce qui te tracasse autant, Jeff ? C’est Marseille, avec leurs titres, avec leurs stars, leur Boli, leur Papin ? Mais ils ne feront rien, tes Marseillais, ce soir, ce soir c’est historique, le Sporting va leur marcher dessus. Ou alors tu doutes de ton équipe, Jeff ? Tu ne crois pas que nos gars, nos onze gars, sont capables de battre le plus grand club français ? Ou alors, c’est plus grave, Jeff, bien plus grave, c’est que tu supportes Marseille, que tu es inquiet pour eux, que tu vois la catastrophe arriver pour eux, et si c’est ça, Jeff, tu ne te trompes pas.

Tribune maure
Tribune maure

Le serveur passe, les mêmes garçons ! Francis se ronge les sangs. Et la route de Furiani, pleine de chez pleine, et pour trouver de la place, il va falloir se garer sur la route, et on montera les derniers dans la nouvelle tribune, hein, Jeff, la nouvelle tribune, du beau boulot que t’as fait là. Jean-François relève la tête, il a la trouille, vraiment, que cette tribune lâche, montée n’importe comment, et les commissions qui n’ont pas approuvé. Quoi ? Une demi-finale de coupe de France, et tu ne voudrais pas y assister ? Stéphane secoue la tête. On y sera, Jeff, la finale, elle est à nous. Juste le temps de passer un coup de fil à ma femme, Stéphane s’excuse, Francis peste.

Tribune maure
Tribune maure

San Ghjuvà sonne la demie. Paul se lève d’un bond, prétexte une brise un peu fraîche pour nouer autour de son cou l’écharpe bleue à la tête de maure. En voiture, lance-t-il d’autorité, et les gars acquiescent, et les gars suivent. La 205 de Francis est à deux rues, et, se laissant distancer, Paul vient à hauteur de Jean-François. Tout de même, le Préfet ne laisserait pas jouer si le stade n’était pas sûr. Et les pompiers, ils auraient posé leur veto. Et les dirigeants du Sporting, ils sont un peu comme des pères pour les supporters. Et les entrepreneurs niçois, ce sont de grands professionnels. Pour monter une tribune en une semaine, il en faut, du savoir-faire. Jean-François ne répond rien.

Tribune maure
Tribune maure

Stéphane, que les autres ont oublié dans leur départ, les rejoint en courant. Le souffle court, la mine défaite, il annonce la mauvaise nouvelle. Sa femme, qui est aide à domicile, doit intervenir en urgence. Stéphane est marron : c’est devant la tévé, avec les cris des mômes, qu’il la passera, sa soirée. Paul s’esclaffe. Ne t’inquiète pas pour ta voix, tu la perdras quand même. Seulement, ce sera pour forcer les enfants à se coucher. Même Jean-François sourit ; après tout, Paul doit avoir raison. De temps en temps, il faut bien faire confiance aux autorités.

Tribune maure
Tribune maure

Pour ne pas perdre totalement la face, Stéphane déclare qu’il peut bien les accompagner, au moins jusqu’à leur voiture. Devant la 205 couverte d’autocollants aux couleurs du Sporting, Stéphane a un pincement au cœur. Le poissard, qu’on le surnommait au lycée. Sûr que cette réputation ne risque pas de lui échapper. Les portières claquent, les fenêtres s’ouvrent et laissent passer des mains qui le saluent. Du port à Furiani, un quart d’heure de route suffit. À sa montre, Stéphane a dix-neuf heures quarante-cinq. Si la circulation n’est pas trop dense, et si Francis trouve une place rapidement, les copains seront au stade vers vingt heures quinze.

Tribune maure
Tribune maure

Stéphane retourne chez lui à pied. Il repasse sur le port, remonte vers San Ghujà. Aux restaurants, les serveurs s’activent pour apporter les anchoïades et la soupe de rascasse aux clients attablés. Stéphane se presse, les enfants l’attendent, et TF1 prend toujours l’antenne quelques minutes avant le coup d’envoi. Avec un peu de chance, la caméra balaiera la nouvelle tribune, et les trognes de Francis, Paul et Jean-François apparaîtront peut-être à l’écran. De son immeuble, Stéphane monte les marches quatre à quatre. Arrivé devant la porte d’entrée, il entend ses enfants qui se chamaillent. La soirée promet d’être pénible.

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20 juin 2021 7 20 /06 /juin /2021 18:00

La nonna essuie une larme au coin de l’œil. Pudique, elle se retourne vers les casseroles, fait miner d’en chercher une en particulier, et sa main tremble dans le vide. Des deux hommes assis dans des chaises qu’il aurait fallu depuis longtemps rempailler, l’un secoue les épaules et tance l’autre. Ne peut-il donc pas se taire, ne voit-il pas le mal qu’il fait à prononcer de telles paroles ? Et sa main se lève, menace vaine, car c’est un vieillard, tandis que l’autre est fringant.

Le jeune gars se lève, frôle la nonna qui a retrouvé un peu ses esprits, et s’en va lorgner le jambon et surtout les figatelli qui pendent. S’il était vache, il prendrait l’une de ces petites saucisses noires et mordrait dedans comme un mal élevé. Mais le vieux le rapporterait aussi sec, et tout Corbara le pointerait du doigt, lui le François, qui n’est pourtant pas un mauvais bougre. Il se contente alors de humer, et la salive emplit sa bouche. Et il demande encore à la nonna si son histoire, elle y croit vraiment.

Du bey la belle
Du bey la belle

Le vieux s’énerve. Faut-il donc qu’il se lève pour lui apprendre le respect ? Foi de Michel, il a encore la force de l’assommer. La nonna assure que ce n’est pas grave. C’est vrai que c’est une histoire pas courante, et pourtant elle est vraie. Cinquante ans auparavant, les barbaresques sont venus sur la côte, et Davia, la fille de la nonna, est montée sur leur navire. Elle était belle, le monde entier le savait, alors les barbaresques l’ont emmenée. Elle est allée épouser le sultan.

Du bey la belle
Du bey la belle

La nonna glisse une main dans un pli de sa robe. Elle en ressort un bijou d’or serti d’une pierre d’émeraude. Ses yeux deviennent humides. Elle murmure que c’est Davia qui lui a fait parvenir ce bijou. Aussitôt elle le range, et avance jusqu’à la marmite suspendue au-dessus du fucone. Les braises flamboient et le ragoût bouillonne légèrement. Le François s’en revient des salaisons, se penche sur le repas en préparation. S’il veut être invité, il a intérêt à garder sa langue. Pourtant, il parle encore.

Du bey la belle

Tout de même, quel cœur aurait-elle, Davia, l’épouse du sultan du Maroc, de laisser sa mère vivre dans une telle maison. Au rez-de-chaussée, les chèvres et les porcs bêlent et grognent, et l’odeur de leurs corps remonte par l’escalier jusque dans les chambres à en obséder ceux qui veulent dormir. Quant au bijou, la nonna ferait mieux de le vendre, car il vaut le prix d’un palais. Le Michel tousse à s’en s’étouffer. C’est tout ce qui lui reste de sa fille, ce bijou, elle ne saurait le vendre. Le François s’esclaffe.

Du bey la belle
Du bey la belle

Il connaît la nonna, ses manières de se promener sur la plage, de vivre comme recluse la majeure partie de l’année. Ce bijou, elle a dû le trouver entre le sable et les rochers, ce doit être le souvenir d’un échouage anonyme et peut-être vieux de siècles entiers. Si elle ne l’a pas vendu, c’est qu’elle ne connaît personne d’assez riche pour le lui acheter, et qu’elle n’a jamais osé aller jusqu’à la ville pour lui trouver acquéreur. Et, justement, il lui propose ce service.

Du bey la belle
Du bey la belle

On n’entend plus que le feu sous la marmite. Le chat passe sur les pierres du fucone pour se chauffer les pattes et le poil. La nonna ne répond pas. Elle sort la pulenda, le pain de châtaigne, tandis que le vieux essuie son couteau sur son pantalon. Sur le visage du jeune gars, le sourire s’estompe lentement. A bout de ses bras sans âge, la nonna décroche la marmite et la pose sur la table. Sur celle-ci, le vieux a disposé deux assiettes.

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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 19:00

Angelos était assis face à la mer, avec sa grand-mère. Ainsi, Angelos savait qu’il rêvait, car sa grand-mère était morte l’été passé ; elle avait alors atteint un âge canonique. Pourtant tout cela avait l’air divinement réel. Il entendit arriver quelqu’un derrière lui, alors il se retourna : un petit homme brun, trapu et très calme, avançait vers eux. Il tenait à la main ce qui semblait être une lettre, et l’assurance qu’il dégageait laissait penser à Angelos que celle-ci contenait une bonne nouvelle. Arrivé à leurs côtés, le petit homme brun dit un seul mot : paix. La grand-mère d’Angelos regarda l’homme, puis Angelos, et elle leur sourit.

Ils fixaient la mer et l’occident. Derrière eux, un coup de feu éclata, ainsi que des cris en corse, puis des ordres en français. On entendit aussi des bribes de grec, et dans toutes les langues c’étaient les mêmes intonations, les mêmes imprécations, les mêmes insultes. Angelos se retourna et se vit : il faisait face, avec son cousin et son oncle, à un groupe de paysans des villages voisins. Lui et les siens brandissaient des fourches et des bêches. Un soldat français s'approcha de leur groupe et leur ordonna de reculer. Angelos reconnut la scène ; elle s’était déroulée deux mois auparavant, et par chance, on n’avait déploré ni morts ni blessés.

La belle annonce
La belle annonce

C’est à la suite de ce dernier affrontement qu’on avait demandé aux institutions une prise de position concernant la situation de la colonie grecque de Cargèse. On attendait une réponse du tribunal d’un instant à l’autre. Angelos songea que cette affaire devait le miner terriblement pour qu’elle envahît son rêve. Celui-ci l’avait ramené plus loin encore dans le passé, car Angelos se vit sortir soudainement de sa maison, voisine de celle où l’on célébrait alors le culte grec. Le toit de la maison était en flamme, imitant d’autres demeures qui brûlaient dans le feu de l’aurore. Angelos avait alors dix ans. Il pleurait, et sa mère le tirait par la main.

La belle annonce
La belle annonce

Cette vision lui serra le cœur. Il voyait des hommes et des femmes se lamenter, et d’autres prononcer des malédictions à l’encontre des villages alentours. Angelos suivit le troupeau de ses compatriotes s’engager sur les chemins que d’ordinaire, seuls les bergers empruntaient. Ils traversaient les oliveraies et les plants de vigne qui avaient bu la sueur de leurs fronts pour s’élever. Ils juraient de revenir et pour sûr, ils le firent, car Angelos, bien qu’il songeât, habitait toujours à Cargèse, quinze ans plus tard. A côté de lui, sa grand-mère souriait.

La belle annonce
La belle annonce

La scène avait maintenant changé. La grand-mère désigna du menton un homme grand au visage émacié, l’air rude. Elle avait des larmes de tendresse dans les yeux. Angelos comprit que c’était son grand-père. Autour de lui se tenaient des hommes et des femmes sans visage ; Angelos ne les ayant jamais connus, il imaginait seulement leurs présences. La scène devait avoir eu lieu une quarantaine d’années auparavant. Le village avait été détruit. Les chèvres et les vaches attendaient les Grecs devant leurs étables ravagées. Ils commencèrent par évaluer ce qui, parmi les décombres, pouvait être utilisé dans la reconstruction. Dans le même temps, ils attachèrent des licols aux cous des bêtes et sarclèrent la terre brûlée.

La belle annonce
La belle annonce

Angelos aperçut sa grand-mère : femme courtaude, brune, au ventre proéminent, entourée de deux enfants aux nez morveux. Elle ne participait pas au concert des lamentations, n’accablait pas le ciel et la terre en les désignant de ses mains impuissantes. Ses lèvres s’agitaient, ses yeux balayaient le champ du désastre : elle égrenait la liste des travaux qui les attendaient, et cela lui était tristement aisé. En effet, elle avait déjà assisté à pareille scène, quelques années auparavant. Les villages voisins jalousaient la réussite des Grecs et la soudaine obéissance de la terre à leurs efforts. Les Corses n’acceptaient pas la venue des Maniotes sur leurs rivages. La tyrannie qu’avaient autrefois subie ces étrangers leur était indifférente.

La belle annonce
La belle annonce

Peu à peu, le rêve perdit de sa netteté. Les époques semblaient se mélanger ; dans leurs vieux costumes colorés, les hommes et les femmes qui avaient fui le sultan repoussaient les assauts de leurs nouveaux voisins. Incessamment ils rebâtissaient leurs maisons, labouraient leurs terres, pressaient leurs olives. Angelos avait le cœur lourd. Il ne reconnaissait plus personne, mais il savait que ces gens étaient de son peuple. Il sentit une main sur son épaule. Elle la secouait. C'est Joseph, un Corse qui vivait à Cargèse, qui le réveillait. Il était excité. Sur le chemin était apparu un petit homme brun. Il s’appelait Théodore. Il brandissait un document.

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24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 20:30

Parmi la Trinité, je suis le Père. Je me tiens au centre, assis sur un siège de bois d’une dureté sans pareille. Autour de moi se tient l’assemblée des hommes libres de la pieve. Deux d’entre eux m’assistent dans la lourde tâche qui m’incombe, et leur secours m’est à la fois précieux et ridicule. Pendant le procès, je me tournerai vers mes pairs pour éclaircir mon jugement. A la fin de celui-ci, je prendrai seul la décision de laisser, ou non, la vie sauve à l’homme qui se présente ici.

On a installé devant la pieve, notre église San Michel de Murato, une estrade d’où je domine la plèbe. J’ai déjà condamné deux hommes, un forgeron et un paysan, à des amendes en nature pour des vols commis au sein de leurs villages. A présent, un homme se tient devant moi. Il est accusé par le piévan de l’avoir volé et, surpris par ce dernier, d’avoir blasphémé le nom du Seigneur. Le piévan, c’est moi.

Tout-puissant
Tout-puissant

L’un des vicaires qui se tient à mes côtés ordonne à l’homme de s’avancer. Celui-ci est tenu aux bras par deux jeunes gardes, qui sont à mon service et offrent à ma fonction toute la sécurité nécessaire. L’homme se présente, mais je le connais déjà. C’est un berger qui fait paître ses brebis dans les environs de Rapale, où je possède une demeure. Un soir, dit-il, poussé par la faim et apeuré par l’orage, il est entré dans la demeure du piévan. Il est entré chez moi.

Tout-puissant
Tout-puissant

Il faisait sombre et il ne savait pas où le menaient ses pas. Néanmoins, il a trouvé un grenier plein de victuailles, et il y a fait bombance. Le piévan, alerté par ses chiens qui aboyaient, l’a surpris assis sur le sol, la bouche pleine et les mains plus encore. Sitôt surpris, il a lâché un juron, mais il ne pense pas avoir prononcé le nom de Dieu. Je l’ai pourtant entendu, ce soir-là. Maintenant, l’homme a terminé son récit et moi, je vais devoir le juger.

Tout-puissant

Derrière moi, la pieve me donne l’assurance que je prendrai la bonne décision. Son haut clocher s’en va chercher conseil auprès du Seigneur. Les deux vicaires se tournent vers moi. Pour eux, c’est entendu : c’est l’affaire d’un homme que la misère a poussé au vol, et que les teintes étranges et inquiétantes que peuvent prendre nos montagnes ont libéré de toute prudence. J’entends leur avis, mais ne le partage pas. Le crime doit être réparé.

Tout-puissant
Tout-puissant

Je me retourne vers l’église. Ses pierres portent les couleurs du ciel :le blanc, et celles de la terre et de la montagne : le vert. Par mon statut, j’ai le secours du ciel, et le pouvoir sur la terre m’a été confié par les vrais maîtres de l’île, c’est-à-dire les Pisans. Sur les murs de la pieve, les pierres sculptées me rappellent mes devoirs et mes engagements. Je dois rendre la justice, y compris si cela est insupportable pour l’accusé, y compris si cela est pénible pour moi. Le berger est encore soutenu par les deux gardes. Sans eux, il tomberait. Il tremble de peur.

Tout-puissant
Tout-puissant

En vérité, je ne suis qu’un messager. Je n’ai aucun honneur, sinon celui de rendre fidèlement la parole de ceux qui m’ont investi. Moi, piévan, je déclare cet homme coupable de vol, et aussi coupable de blasphème. Je requiers une peine juste, à l’exemple des reliefs et des modillons de la pieve. Le berger aura la main coupée, et la langue : ainsi répare-t-on les injustices. Je lève le regard et ne vois que des têtes baissées. Berger je suis et mon troupeau est bien gardé.

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19 novembre 2019 2 19 /11 /novembre /2019 20:50

Tout cela était venu du pays de la Châtaigneraie. Les hommes de ce pays s’étaient révoltés, une quinzaine d’années auparavant, et c’est pour cela que Colombano écoutait la pluie envahir son château. Comme un feu, la révolte avait gagné les forêts et les vallées. Une à une, elle les avait conquises. C’est pour cela que Colombano souriait maintenant aux pierres et aux pièces retrouvées. L’émotion avait grignoté jusqu’au moindre vallon. Même Rogliano, perché tout là-haut, n’y avait pas échappé.

Tout cela était survenu lorsque Colombano était enfant. Ainsi, il avait perdu son château avant de perdre son père. Ou ces événements avaient-ils été concomitants ? La perte de la forteresse n’avait-elle pas signifié celle du père, cet homme jadis vaillant, devenu sombre, puis ombre ? Certaines nuits, Colombano voyait dans ses songes les visages des paysans ; leur colère, leur folie, leur audace. Caractères inconnus chez ces hommes de la terre, caractères ravalés, d’ordinaire. La faim fait faire de ces choses.

Extinction des feux
Extinction des feux

La misère, la maladie, la famine ; telles des harpies, ces déesses noires étaient entrées dans les maisons des paysans. Sans politesse, elles avaient pris place dans les foyers, excitant, désespérant, provoquant ceux qu’elles tenaient. Seule la maladie avait eu l’audace d’aller se chauffer à l’âtre des seigneurs. Colombano avait sept ou huit ans. Un oncle et une tante, et une servante, dont il ne se rappelait pas les noms, avaient eux aussi disparu. C’est le feu qui apporterait la guérison.

Extinction des feux
Extinction des feux

Le feu consume les huttes fragiles ; il éteint la maladie en même temps qu’il carbonise les corps. Et, même, il solidifie ceux qui y survivent. Le mal se présente sous de multiples formes et, par conséquent, a plusieurs origines. Pour combattre les maux, il fallait enflammer la région, et l’île entière succomba. C’est pour cela que Colombano tâchait désormais de reprendre pied dans son château. Il avait vingt ans, et retrouvait son foyer. Dans la cheminée, le bois arderait bientôt de nouveau.

Extinction des feux

Tendait-il l’oreille, Colombano croyait entendre dans les montagnes du Cap Corse les rumeurs de la colère primitive. Colère aveugle, comme un feu qui ravage tout, fureur des hommes du peuple qui avaient abattu les portes du castel, et les rares hommes de la garnison, et avaient laissé le père de Colombano, leur seigneur, en vie, au prix d’une humiliation. Un autre maître était arrivé, sans visage et sans corps, ou presque, car le gardien qui occupait les lieux n’était que l’émanation ridicule d’un pouvoir fort, multiple par les visages qui l’incarnaient, et qui regardait le Cap à l’abri, de l’autre côté de la mer.

Extinction des feux
Extinction des feux

Les années avaient passé ; la pluie, le temps et parfois la mort avaient mis sur le cœur des hommes un éteignoir pour étouffer leurs ardeurs. Le gardien, l’homme de main, le fantoche n’avait plus eu de nouvelles de la République qui s’était dite mère de la Corse. Colombano, alors, était revenu, à la faveur de la mort, physique celle-là, de son père. Une poignée de livres, en métaux et dans une bourse, avait décidé du sort de Rogliano. C’est pour cela que Colombano réparait maintenant les dégâts qu’avait causé l’inaction.

Extinction des feux
Extinction des feux

Des nouvelles parvenaient aux oreilles du seigneur retrouvé. Une attaque était prévisible. Les luttes éternelles reprenaient. Vallée après vallée, il faudrait défendre les accords passés, les frontières centenaires. Du château qui dominait le Cap, Colombano voyait maintenant venir. Il voyait les hameaux toujours paisibles, et même la côte encore tranquille. Faisant lui-même silence, Colombano entendait cependant les secrets des hommes. Le feu allait reprendre ; la pluie ne suffirait sûrement pas à l’éteindre.

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17 mai 2019 5 17 /05 /mai /2019 18:00

Dans quelques jours, cela fera six mois qu’Antonio aura perdu son père. Il l’a enterré dans la terre familiale, là-haut, dans un village de Balagne. C’est avec son père qu’Antonio a découvert et connu ce coin de terre en bord de mer. Quelques petites cabanes, faites de bois et d’un peu de pierres non taillées, y indiquaient la présence de pêcheurs. Dans la petite baie, calme et basse, on pouvait amarrer sa barque et partir, dès l’aube, quérir le poisson. Délimitant la baie, une imposante roche rouge faisait office de vigie ; de là, entre les oiseaux et les lapins, on pouvait voir toute la côte de l’île jusqu’au cap lointain.

Le père d’Antonio a emporté cette image avec lui. Il y aura passé d’époustouflants printemps et d’interminables étés à pêcher, inlassablement, pour vendre au marché ses prises et nourrir ainsi ses enfants. Il y aura emmené son seul garçon pour lui apprendre le métier : la conduite de la barque, la science de l’hameçon, l’astuce du filet. Quelques jours après le décès du père d’Antonio, Paoli est passé par là. Il a semblé ravi et, cependant, loin de se montrer pressé, il a parlé aux pêcheurs. C’est une bonne côte, lui ont-ils dit, où les poissons viennent toujours, et pour nous aussi, c’est appréciable d’être à l’écart du monde.

Entrée dans l’Histoire
Entrée dans l’Histoire

Antonio a vu le général partir et, peu de temps après, il l’a vu revenir. Avec lui, des arpenteurs ont parcouru le terrain comme un paysan parcourt sa terre : de long en large. Ils sont retournés ensuite vers Paoli. De leurs palabres, Antonio n’a rien entendu. Les pêcheurs continuaient leurs affaires, sans se mêler de la grande politique. Dans ce jeu, ce sont les hommes qui sont les proies. Quelle que soit la couleur de leur bateau, les généraux ne cherchent qu’à se repaître du sang de ceux qui les suivent. Telle est l’opinion d’Antonio.

Entrée dans l’Histoire
Entrée dans l’Histoire

Antonio a eu vent des batailles qui déchirent, non loin de là, les partisans de Paoli et ceux de Matra. Il sait que certains veulent l’indépendance et que d’autres préfèrent l’alliance avec Gênes. Antonio ferme les yeux et continue de pêcher. Paoli est revenu, encore et encore, entouré d’une cohorte toujours plus nombreuse. Autour des cabanes branlantes, un camp s’est installé. Paoli veut construire ici une ville et un port. Il a déjà baptisé cet endroit – ce sera l’Île-Rousse – qui n’avait pas de nom. Autour d’Antonio vont et viennent des charpentiers, des menuisiers, des maçons, et tous ceux que la construction d’une ville appelle naturellement.

 

Entrée dans l’Histoire
Entrée dans l’Histoire

Il devient de plus en plus difficile pour Antonio de partir en mer. Sa barque gêne ceux qui bâtissent le môle et les entrepôts et qui travaillent tous les jours pour faciliter le futur mouillage des bateaux. Des soldats, aussi, surveillent les chantiers. Ils n’hésitent pas à rabrouer les pêcheurs lorsque ceux-ci prennent trop de place ou font trop de bruit. Il importe peu à ces capitaines et à ces lieutenants de savoir que les pêcheurs étaient là avant eux. Pour eux, il n’y a que des avantages à construire ici le grand port de la Corse.

Entrée dans l’Histoire
Entrée dans l’Histoire

C’est Paoli en personne qui le leur avait expliqué. L’Île-Rousse sera un port d’exportation pour tous les produits de la Balagne. On recevra ici des centaines de navires, d’Italie ou de France, et l’on concurrencera Calvi que Paoli n’aime guère à cause de ses inclinations génoises. On veillera aussi à ce que Gênes, cette république étrangère, se tienne loin de l’île. Antonio comprend bien toutes ces raisons et, pourtant, il a un pincement au cœur ; la pêche, selon Paoli, n’a donc rien à faire ici.

Entrée dans l’Histoire
Entrée dans l’Histoire

Six mois que le père d’Antonio est mort. Et le village de cabanes se meurt aussi. Sans bruit, il disparaît derrière les maisons de pierres taillées, derrière la belle halle aux poutres solides, derrière le port de plus en plus fortifié. Un matin, c’est un pavillon génois que l’on voit croiser au large. La ville de travailleurs et de soldats s’active. Les Génois bombardent la ville et les paolistes répliquent. Antonio, lui, cherche à sauver son bateau. Il pose le pied dessus, prêt à aller mouiller un peu plus loin. Une dernière fois, il sent le mouvement de la mer qui le berce. Un boulet frappe sa frêle embarcation. Les Génois se retirent, penauds ; la nouvelle ville a résisté à l’attaque.

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8 novembre 2018 4 08 /11 /novembre /2018 19:00

Ils ont trouvé à se garer à la sortie de Speluncatu. Plus loin, la route serpente et serpente encore vers d’autres villages. Un peu plus haut en altitude, un peu plus loin dans les terres et la montagne. Le centre du village n’est qu’à une cinquantaine de mètres. Derrière le parapet en pierre, ça descend presque à pic. Seuls les arbres, dont on peut presque toucher les cimes, paraissent pouvoir ralentir toute chute accidentelle.

 

L’enfant marche sur le parapet, cette balustrade à laquelle on s’appuierait volontiers, si elle n’était si basse, pour contempler le paysage. Elle ne marche pas encore seule. Les bras levés, s’agrippant avec une force étonnante aux mains de l’un de ses parents, elle progresse avec une sorte d’innocence gracieuse. Ses pieds sont nus, comme ses jambes courtes, et elle ressent la chaleur que la pierre a emmagasinée durant les premiers jours du mois de septembre.

Le vieil homme et l'enfant
Le vieil homme et l'enfant

Au centre du village, quelques touristes donnent encore vie aux quelques commerces. Des retraités randonneurs, des cuirs sur le dos de bikers, quelques habitués, aussi, qui sillonnent l’île depuis des années et y retrouvent, été après été, certains insulaires devenus des amis. Un premier clocher marque le centre. C’est la sentinelle. Celle qu’on voit émerger, au milieu de la rocaille et de la forêt, lorsque l’on parcourt les routes sinueuses des montagnes corses. Ici vivent des hommes.

Le vieil homme et l'enfant
Le vieil homme et l'enfant

Les parents et leur petite progéniture s’éloignent du centre. Ils s’engagent dans une ruelle, le bébé dans les bras qui s’intéresse aux boutons de chemise de son père, à la chevelure brune de sa mère. Ils visitent l’église, déambulent et lèvent les yeux, ne prononcent que de rares paroles. Un moment vient où l’enfant manifeste son envie de quitter les bras protecteurs. Ils sont à ce qu’on pourrait appeler un carrefour, bien que ce terme paraisse grandiloquent au regard de la configuration des lieux.

Le vieil homme et l'enfant
Le vieil homme et l'enfant

Une ruelle en croise une autre ; cette ruelle présente une faible déclivité et elle est enveloppée de soleil ; l’autre ruelle, qu’ils suivaient depuis une dizaine de mètres, se love quant à elle dans l’ombre. A l’angle de ces rues, un perron donne accès à une porte en bois, qui débouche probablement sur la courette d’une maison. L’enfant à peine sortie de son confortable étau se dirige vers ce perron. Elle grimpe avec aisance les deux ou trois marches qui y mènent.

Le vieil homme et l'enfant
Le vieil homme et l'enfant

Tout en la surveillant du coin de l’œil, les deux parents évoquent la beauté sobre de ce village, la douceur du climat qui leur fait apprécier cette prolongation de l’été en dehors des flux touristiques, les promenades à venir que le reste de la journée leur réserve. Tout à coup, la porte s’ouvre. Un vieil homme sort de sa maison, découvre sur son perron une enfant qu’un chapeau blanc protège des insolations. La fillette lève les yeux pour savoir à qui appartiennent ces chaussures qui sont apparues. Instinctivement, elle sourit, babille quelque chose, peut-être un bonjour, peut-être le bonheur qu’elle trouve à être en cet endroit, en ce moment.

Le vieil homme et l'enfant
Le vieil homme et l'enfant

Le vieux monsieur la salue, lui demande ce qu’elle fait là. Les parents sont confus, ils lancent leurs bras pour reprendre leur progéniture. L’homme les rassure. Ça ne fait rien. Les mots qu’il emploie sont mâtinés de cet accent corse, à la fois chantant et dur, charmant et tranchant. Les sacs à dos, le guide de voyage et l’appareil photo ne trompent pas. Il leur demande s’ils apprécient la visite, leur dit que, dans ce village, toutes les rues se dirigent vers la place centrale dont ils sont venus. Il leur souhaite une bonne journée, et s’en va. La fillette continue ses explorations. Elle n’a rien fait. Elle a tout fait.

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18 mai 2018 5 18 /05 /mai /2018 18:00

Jetant un coup d’œil sur les cimes qui le dominaient, Ange aperçut une chose étrange. Surprise : c’était une sittelle. Le petit oiseau était difficile à observer. Le plus souvent, il se cachait du regard des hommes et on en parlait comme d’un vieux conte qui amuse les adultes et émerveille les enfants. Perchée sur la grosse branche d’un jeune chêne vert, elle paraissait examiner la scène qui se déroulait sous ses yeux. Car, en contrebas, des dizaines d’hommes s’affairaient.

Ange, bien-sûr, était l’un d’eux. Ce robuste gaillard venait d’un hameau perdu des montagnes corses, à quelques kilomètres et déjà une demi-journée de marche de la forêt d'Aïtone, où il était présentement employé. Malgré sa connaissance parfaite des lieux, c’était la première fois qu’Ange apercevait une sittelle et, cependant, il savait qu’il ne se trompait pas sur l’identité de ce petit visiteur. Bientôt, un cri le rappela à l’ordre et il reprit sa tache : il abattait des arbres.

La sittelle pour guide
La sittelle pour guide

Le contremaître, un borgne qui avait auparavant servi sur les navires de guerre de sa République, vint le voir. Qu’as-tu, Ange ? lui demanda-t-il en génois, la langue des maîtres. Je rêvais, répondit le Corse, et disant cela il regarda vers le chêne vert, mais la sittelle n’y était plus. Garde tes rêves pour la nuit, gamin. Et coupe du bois, bon sang. La République en a besoin. Ange avisa alors le tronc entaillé devant lui et, soupirant, il reprit sa besogne.

La sittelle pour guide
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Toute l’après-midi, lui et d’autres paysans de la région fendirent des arbres centenaires. Un Génois les repérait préalablement et les marquait afin que l’on abatte seulement ceux qui serviraient les intérêts de la République. Ange, comme les autres, vendait ses bras et ses jours pour quelques pièces qui lui permettraient d’acheter au marché toutes les choses qu’une maisonnée ne fabrique pas, et qu’un colporteur peut fournir aisément. Au moins, les Génois payaient bien.

La sittelle pour guide
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Le lendemain puis le surlendemain, ils reprirent leurs travaux de force. D’autres paysans du pays, plus riches avaient apporté leurs chevaux afin de descendre les troncs abattus jusqu’à la mer. Ange avait aidé à attacher solidement les arbres coupés à l’aide de cordes solides que les Génois fournissaient. Les premiers pas étaient déterminants : si le cheval trouvait son allure et que le chargement ne bougeait pas, la partie était gagnée. Dans le cas contraire le paysan pouvait perdre son cheval.

La sittelle pour guide
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La matinée approchait de son terme. Un dernier chargement de bois était parti vers le golfe de Sagone, d’où on l’embarquerait vers Gênes où il servirait pour la construction des navires. Les pins corses étaient réputés pour leur solidité. Les hommes prenaient alors un peu de repos. Ange leva la tête et la vit. La sittelle était revenue. Tout de noir et de blanc vêtue, elle se cachait parmi les fins feuillages des chênes, immobile, balançant seulement la tête à la recherche de quelque chose. L’instant d’après, elle s’envola.

La sittelle pour guide
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Jusqu’à la fin des travaux, Ange aperçut la sittelle encore une fois. Elle fit entendre sa voix claire et aiguë, entendue seulement par Ange, car les autres hommes parlaient fort et, de toute manière, ils n’auraient eu cure des chants d’un oiseau. Les Génois donnèrent congé aux Corses et les payèrent. Chacun se salua et, par groupes de deux ou trois hommes, ils rentrèrent chez eux. Ange, lui, rentrait seul. A peine eut-il quitté le camp qu’une musique presque imperceptible lui parvint. Elle vient me faire ses adieux, pensa-t-il. Cependant il ne s’arrêta pas. Son village était encore loin.

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13 décembre 2017 3 13 /12 /décembre /2017 19:00

La vieille Léone l'avait vu détaler à toutes jambes en direction de la tour. Elle n'avait même pas eu le temps de lui demander si la bataille était terminée, si Nonza avait été livrée. Tête basse, elle rentra dans sa maison, apeurée par tous les coups de canons qui avaient retenti dans la matinée. D'ailleurs, elle ne savait pas encore que l'un de ces boulets de métal avait heurté la maison de son neveu, brisant net la charpente et tuant, sur son passage, toute la maisonnée.

L'homme que Léone avait vu courir s'appelait Jacques. Brun et trapu, on le disait rieur et gouailleur avant la guerre. Mais les choses avaient changé. Jacques avait choisi son camp : celui des paolistes. Ces irréductibles guerriers faisaient le coup de force et avaient engagé le bras de fer contre les Français, faisant de leur cap Corse la pointe acérée de leur résistance, l'estoc de l'épée de leur indépendance. Et maintenant Jacques s'enfuyait pour échapper à ces diables de Français.

Un pour tous
Un pour tous

Mais Jacques ne s'enfuyait pas. En réalité, il cherchait à gagner la tour qui domine la mer, cette immensité bleue qui avait, des siècles durant, réussi à préserver leur liberté aux Corses. Aujourd'hui, le danger était venu par elle, signe que, dans une guerre, il faut de méfier de tout homme et de toute chose. Les Français avaient bombardé Nonza, les Français, venus de Bastia, joints par des compatriotes de Saint-Florent, avaient arrêté trois cents combattants. Trois cents sauf un, qui avait réussi à gagner la tour.

Un pour tous
Un pour tous

Parvenu au sommet, Jacques s'écroula sur le plancher. Adossé au muret, il sortit de sa sacoche un bout de fromage de chèvre et une gourde d'eau, que respectivement il dévora et but avidement. Puis il se mit au travail. En contrebas, les vieilles gens du village commentaient avec inquiétude l'arrivée d'une colonne de pointus, qui bientôt campa devant le village. Ils exigeaient la reddition. Pour toute réponse, Jacques hurla un ordre : Feu à volonté. Et une première salve partit.

Un pour tous
Un pour tous

Des heures durant, il fut l'armée corse à lui seul. La prévoyance et son ingéniosité étaient ses premiers atouts. En effet, il y avait, dans la tour, une réserve d'armes pour d'éventuels assiégés. Et ces fusils, Jacques les avait assemblés à l'aide de ficelles dont on se servait usuellement pour attacher deux bouts de bois ensemble. Le système, tout à la fois brillant et d'une simplicité désarmante, constituait un rempart de feu qu'affrontaient désormais de jeunes conscrits du continent.

Un pour tous
Un pour tous

Jacques, dans sa tour, ne chômait pas. Tirant une à une les ficelles, il se dépêchait de recharger lorsque l'une d'elles était vide. Courbé ou bien rampant, il s'égosillait à crier des ordres à des compagnons imaginaires, jouant la comédie quand, parfois, il retardait son tir exprès, comme si le bruit du feu empêchait que, là-haut, on puisse se comprendre. Tandis que l'après-midi touchait à sa fin, Jacques trébucha sur un pavé mal enfoncé. Il continua de déclencher le feu tout en bandant sa cheville endolorie.

Un pour tous
Un pour tous

En contrebas, les Français étaient de plus en plus interloqués. Croyant avoir refroidi les ardeurs belliqueuses de ces insulaires enragés, ils subissaient les tirs et comptaient même quelques pertes. Cependant, diplomates aguerris, ils exigèrent à nouveau la reddition de ces hommes valeureux. Leur capitaine, un certain Jacques, exigea à son tour les honneurs et de conserver ses armes. Condition acceptée : la troupe continentale vit alors sortir de la tour ledit Jacques, s'appuyant sur un bâton de fortune. Soulagés mais incrédules, elle entendit soudain les acclamations de villageois invisibles pour ce jeune paoliste dont la renommée était maintenant assurée.

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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 21:35

Il fait chaud sur le port d’Ajaccio. Vacanciers et Ajacciens fourmillent autour de la statue de Napoléon, point de rencontre entre la mer et une ville qui prend de la hauteur. L’été resplendit sur les coques des bateaux de pêche ou de plaisance et le clapotis de l’eau rend une mélodie douce aux oreilles. Mais le vent marin finit par nous pousser hors de la ville.

Il nous entraîne entre mer et villas sur un asphalte brûlant. Son souffle a disparu mais ses intentions demeurent et nous les suivons. Eole nous a emportés jusqu’au bout du monde. A nouveau, il signale sa présence par douces rafales, agitant une mer déchirée de toutes parts par de noires rocailles coupantes.

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Un chemin va se perdre entre les escarpements mi-pierreux mi-herbeux. Le mot relief prend tout son sens sur ces contreforts accidentés. Les herbes sont rases. Elles luttent sans cesse contre le soleil qui leur fait perdre leurs couleurs et contre le vent qui les rabaisse dans leur fière nudité. Plus haut, sur les contreforts, elles verdissent sans scrupules, augmentant leur orgueil pour défier les rochers dominants.

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Il est quelque sentier qui monte au zénith de cette presqu’île. Au milieu d’une escorte minérale, il s’élève vers une tour antique, seul vestige humain du lieu. Les Génois avaient établi là un poste de surveillance qui n’a plus d’utilité que sa présence. Sa silhouette grise se dresse, face aux éléments et à l’immensité marine, malgré les cicatrices que le temps a laissées.

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Là haut, le regard se porte à l’horizon. Les relents des flots font résonner un infini bleuté où la pâleur des nuages se mêle à la pureté unie de la profusion aquatique. Toutefois, des rocs hérissés jaillissent encore de la mer. Ils sont des îlots déserts qui repoussent la solitude, maudissant son règne futur et perpétuant un effort déjà inutile.

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Donnant notre dos au soleil, nous constatons la Corse qui semble ici commencer. Les eaux se parent de mille couleurs et l’île naissante se découpe irrégulièrement dans une perspective brillante. L’accueil est séduisant et le pays sous nos yeux se pare déjà de mystères que la passion se tarde de découvrir.

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Une île naît. Contre son environnement, qui dans sa sévérité lui offre ses plus beaux atouts, la Corse attise déjà les ardeurs nomades. La mer, frontière infranchissable, s’écorche sur les écueils qui sont comme des murailles naturelles pour l’indépendance de l’esprit corse. Sur cet archipel s’affrontent les éléments ; sur cet archipel éclot une âme.

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