Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
29 janvier 2022 6 29 /01 /janvier /2022 19:00

Izko dit que tirer est facile. Il suffit de presser la détente. Un grand-père pourrait le faire, sauf que les grands-pères s’y refusent. Izko dit que ce qui est difficile, c’est de choisir. Paco demande, innocent qu’il est, choisir quoi ? Mais on ne sait pas s’il suit la conversation, ou s’il se pose lui-même la question devant la liste des pintxos proposés par ce petit bar du centre-ville. Izko répète que ce qui est difficile, c’est de choisir, et comme les autres le regardent, il détaille, tel un professeur : la cible, le moment, le lieu, l’arme aussi.

Mikel insiste auprès des autres pour entrer dans ce bar. A l’intérieur, deux jeunes femmes sont attablées. Mikel connaît l’une d’elles, elle travaille à la poste, c’est une fille charmante. C’est l’occasion d’aller la voir, de lui offrir un verre, et à sa copine aussi, Mikel n’est pas un rat, et qui sait si la copine ne trouvera pas l’un des copains à son goût. Devant son regard implorant, les autres consentent à entrer. Au fond, près des portes de service, un groupe joue un air doux, innocent. Izko dit on s’assied là, et chacun s’exécute.

Ce que dit Izko
Ce que dit Izko

Paco, affamé, appelle un serveur pour passer commande. Aitor le rabroue : ils n’ont même pas regardé la carte. Mikel lance des regards inquiets par derrière, vers les filles. Les autres le rassurent. Laisse-la tranquille pour le moment, tu vois bien qu’elle cause. A peine a-t-il ouvert la carte qu’Izko la referme. Izko dit qu’il ne faut jamais hésiter, en aucune circonstance. C’est la première chose à faire si l’on veut réussir ce que l’on entreprend. Izko dit qu’il faut décider, et se tenir à son choix. Aitor lui demande s’il a choisi.

Ce que dit Izko
Ce que dit Izko

Izko éclate de rire. Pour lui, ce sera des pintxos à la txistorra, puis une marmitako. Mikel fait mine de se lever, puis se rassied aussitôt. Les filles ne l’ont même pas remarqué. Izko se fait sérieux. Izko dit que la cible est choisie. Les autres posent leurs coudes sur la table, rentrent les épaules et baissent la tête. Izko dit qu’il a choisi le moment, aussi. Ce sera pour le soir même. Mikel est secoué d’un tremblement. Les musiciens terminent leur morceau. Le serveur apporte les boissons et les pintxos.

Ce que dit Izko

Paco est le seul qui entame sa planche. Mikel aspire la mousse de sa bière tandis qu’Aitor regarde, droit devant lui. Aitor demande : qui ? Izko dit qu’il a choisi Manzanas, et les gars frémissent, et les gars n’en reviennent pas, car Manzanas est le chef de la police de San Sebastian, même que c’est un terrible, çui-là, du genre qui vous fait briser la mâchoire ou maintenir la tête dans une grande bassine d’eau. Izko dit que c’est un symbole. Derrière eux, le groupe entame un air entraînant.

Ce que dit Izko
Ce que dit Izko

Les gars chuchotent, comme s’ils craignaient d’être entendus alors que la musique résonne fort dans la petite salle. Izko dit que le chef de police abattu chez lui, ça démontrera deux choses. D’une, que la lutte en peinture et en drapeaux, que le combat des mots, ont assez duré. De deux, que si l’ennemi peut faire mal, eux aussi sont de rudes garçons. Paco, qui s’est résigné à manger sa marmitako, déclare qu’à son sens, l’acte est aussi moral, car Manzanas n’est bon en rien, sinon dans l’art de faire du mal. Le serveur rapplique, demande si ces messieurs veulent boire encore. Bière, répond Aitor, et son index tourbillonne dans l’air.

Ce que dit Izko
Ce que dit Izko

T’as tout ? demande Aitor, et Izko acquiesce. Izko dit qu’il a seulement besoin d’un gars qui l’emmènera, qui l’attendra, qui le ramènera à Donostia. Paco garde le nez dans sa marmite, Mikel jette un regard vers les filles, mais elles se lèvent, montrent du doigt au serveur le compte qu’elles ont déposé sur la table. Elles passent en frôlant Mikel, qui transpire et se maudit, en pensée, de n’avoir pas eu plus de cran. Lorsque les musiciens arrêtent de jouer, quelques habitués applaudissent. Izko dit qu’il a à faire. Aitor se lève, et le suit.

Partager cet article
Repost0
20 juillet 2021 2 20 /07 /juillet /2021 18:00

Cela devait bien faire trois ou quatre fois qu’il passait sur cette même place. Bordée de hautes maisons et pavée entièrement, une foule dense habillée de blanc et de rouge y remuait sans cesse. De grands gobelets de plastique contenant toutes sortes de boissons étaient élevés par-dessus la mêlée, telles des idoles à vénérer et, ici et là, des couples et des groupes se prenaient en photo afin qu’il restât une preuve de ces heures de joie. Nicolás resta là un moment, à regarder tout ce monde.

Il se décida enfin à entrer dans un bar d’où venaient de sortir deux jeunes femmes. Par chance, un tabouret s’était libéré au zinc, et Nicolás s’y hissa avec lassitude. Le cafetier vint rapidement prendre sa commande. Il demanda à Nicolás ce qu’il voulait, et ce dernier lui répondit qu’il cherchait un ami. Aussitôt après, il commanda une bière, mais ne supportant pas l’amertume, il repoussa le verre après une seule gorgée. Le patron ne revint pas. Nicolás regarda autour de lui ; de visage en visage, il essaya de reconnaître des traits connus. Il échoua. Il paya et sortit sur la place.

Juillet le sept
Juillet le sept

Les fêtes de San Fermin attiraient un nombre toujours plus extraordinaire de gens de toutes sortes, venus de tous pays, de toutes régions. Navarrais et Basques constituaient le gros de la troupe. On croisait également des Castillans, des Catalans, des Andalous, des Anglais et des Français aussi et tous, à force de boire aux mêmes verres, de danser aux mêmes rythmes et de célébrer le même culte profane de l’allégresse, formaient un seul et même peuple, rouge et blanc, riant, hurlant son appétit de la liesse.

Juillet le sept
Juillet le sept

La nuit précédente, Nicolás avait peu dormi. Réveillé à l’aube par les cuivres et les cordes, il avait accompagné la procession dans toutes les rues, tournant la tête à droite et à gauche pour trouver son ami. Sur la place, il fut attiré par des jeunes gens hilares qui dévoraient les contenus de sacs en kraft. Nicolás comprit que, pareils à des conteurs médiévaux, ils relataient la nuit passée, et chacun ajoutait à son tour un détail connu de lui seul. Derrière eux, Nicolás attendit. Les jeunes gens le remarquèrent. Interdits, ils arrêtèrent de rire, le dévisagèrent. Ils lui demandèrent ce qu’il voulait, alors il répondit qu’il cherchait un ami.

Juillet le sept
Juillet le sept

Sur leurs visages, la bonne humeur avait laissé la place à une sorte de sidération, car la présence de Nicolás empêchait leur rituel qui, bien que bruyant, devait demeurer intime. On dit à Nicolás de déguerpir, et il obéit. Un peu plus loin, d’autres jeunes gens pratiquaient le même exercice. La nuit générait son lot d’exploits qui, depuis les mémoires embrumées, revenaient à la surface. Nicolás s’abstint d’aller à leur rencontre, et il passa l’après-midi seul, guettant les sourires dans les regards qu’il captait. Il n’y en eut guère.

Juillet le sept
Juillet le sept

Lorsque cela arrivait, pourtant, on ne manquait pas de lui demander à quoi ressemblait son ami. Nicolás avait-il prévenu la police ? Où avait-il aperçu cet ami pour la dernière fois ? Nicolás, dans ses réponses, était évasif. Son ami était comme ci, et avec ses mains, il lui donnait une taille imprécise, il ressemblait à cela, et il décrivait les traits d’un homme qu’il avait aperçu quelques minutes auparavant. Ses interlocuteurs regardaient autour d’eux, puis ils s’avouaient impuissants. Leurs yeux disaient leur empathie, mais leurs corps réclamaient la fête.

Juillet le sept
Juillet le sept

Digéré par la foule, Nicolás se soumit à ses mouvements jusqu’à la nuit. Cent amis lui apparaissaient parfois tout autour, riant avec lui, le prenant par les épaules et se retournant pour le chercher lorsqu’il ne les suivait plus. Si Nicolás se mettait à leur parler, ils le regardaient avec étonnement et, avant qu’ils lui aient ri au nez, la musique les rappelait auprès d’elle. Au soir, Pampelune ramena Nicolás sur la place où les bars et les peñas avalaient les noctambules. Le même patron demanda ce que Nicolás désirait. Une bière et un ami fut la réponse. L’amertume irrigua bientôt tout son être.

Partager cet article
Repost0
8 janvier 2021 5 08 /01 /janvier /2021 19:00

Eliseu, Eliseu, est-ce toi ? Je réponds par l’affirmative. Il me semble connaître cet homme, mais je ne me rappelle plus son nom. Tu es donc revenu, Eliseu ? Tu as quitté Cuba tout à fait ? A nouveau, j’acquiesce. Les affaires marchaient très bien, mais j’ai voulu revenir. Qu’est-ce qui te manquait donc là-bas, Eliseu ? Sûrement pas la mer ! Si, elle me manquait, la mer, car je travaillais dans les terres, dans ma plantation, mais ce n’est pas pour la mer que je suis revenu. Et la belle maison sur le port, Eliseu, c’est toi qui la fais construire ?

Il me dit qu’il a à faire, qu’il doit me laisser. Quand il le dit, ses yeux parpalègent, et aussitôt son nom me revient. A bientôt, Josep, je lui réponds, et il me sourit. Le petit Pep, dont le père se faisait embaucher pour aller lancer les filets sur le long des côtes à anchois. Je continue mon chemin. J’arrive sur une placette où murmure l’eau d’une fontaine. Sa sœur venait emplir son doll ici. Lorsque je la surprenais, elle me jetait un regard noir, car elle savait les sentiments que je nourrissais pour Yolanda. J’étais - nous étions pauvres à l’époque. Son regard était noir, comme ses cheveux, et sa peau était cuivrée. Comme elle était jolie. Et Yolanda était plus belle encore.

A l’est le soleil
A l’est le soleil

Certaines rues ont changé de nom. Je le sais, je l’ai lu. À Cuba , je recevais la revue Soleil levant. Chaque mois, j’allais au port de Santiago pour y recevoir les revues d’Europe, et j’ouvrais toujours Soleil levant en premier. J’y lisais les nouvelles du pays, les commerces nouveaux, les luttes municipales, les réglementations, les mariages. J’y voyais aussi les morts. J’y ai vu mon père et ma mère. Cela m’a fait de la peine et du plaisir à la fois de voir leurs noms dans le journal.

A l’est le soleil
A l’est le soleil

Je remonte une rue, au hasard. Me voilà près de l’église. Comme j’aurais voulu y mener Yolanda. Eliseu, est-ce toi ? Oui, c’est moi. Et toi, tu es … ? Maria, la fille du cordonnier, comme tu as changé. Tu as toujours les yeux rieurs, qui t’ont fait de jolies rides aux coins des yeux. Eliseu, c’est à toi la grande maison bleue sur le port ? Combien de chambres y as-tu ? C’est un palais, Eliseu, un palais. Cette maison est à moi, oui. J’y ai assez de chambres pour loger mes filles et mes fils, lorsqu’ils reviendront de Cuba, et pour accueillir aussi quelques amis. Comme tu as du en voir, du pays, Eliseu !

A l’est le soleil
A l’est le soleil

J’ai vu bon nombre de pays dans ma vie. Lorsque je vis les noms de mes parents dans la revue, je n’ai pas été surpris, car j’avais reçu un télégramme m’informant de leur mort. J’étais triste de les voir dans la longue liste de ceux que je ne reverrai jamais à Cadaquès. J’étais heureux aussi, car je savais qu’ils voyageraient, à travers les pages de Soleil levant, jusqu’aux côtes de Cuba, du Mexique, du Chili, de l’Uruguay, et même des États-Unis. Ils voyageraient partout où les nôtres avaient décidé d’aller.

A l’est le soleil
A l’est le soleil

Eliseu, je n’en reviens pas, toi ici ? Nous étions comme des frères à l’époque, Eliseu. C’est vrai, Carles, je me souviens de nos jeux, des matrones que nous effrayions lorsque nous hurlions, soudain, juste sous leurs fenêtres. Pourquoi es-tu revenu, Eliseu ? Tu n’as pas fait fortune ? Certes si, Carles, j’ai à Cuba une fortune immense, des terres que mes mains possèdent, mais pas mon âme. Dans Soleil levant, j’ai vu un tableau du village, Carles. Un peintre, qui a le même nom que moi, exposait aux Etats-Unis. Je devais y aller pour affaire. J’y ai vu le tableau. J’ai décidé de rentrer. Est-ce que Yolanda habite toujours la même maison, Carles ?

A l’est le soleil
A l’est le soleil

Je descends vers le port. Comme j’ai peur, tout à coup. J’ai beaucoup changé. Mes cheveux ont blanchi, mes bras ne savent plus rien porter. Je ne suis plus pauvre, mais je ne suis plus jeune non plus. Je crois que certaines choses sont immuables. Les cloches rythment toujours le temps des hommes. Les bateaux rentrent toujours au port. Je frappe à la porte d’une vieille bâtisse blanche. J’entends des pas lents qui approchent.

Partager cet article
Repost0
23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 18:00

A l’aube prochaine, certains hommes recevront une dernière caresse du soleil sur le visage et, placidement, ils poseront la tête sur le billot ébréché. Le couperet tombera alors, et l’on pourra dire la Justice rendue. Rodrigo a, en face de lui, l’un de ces hommes dont la vie promet d’être bientôt abrégée. Il lui semble le connaître, et même de la manière intime dont les guerriers se connaissent, s’il en juge par les bonds que fait son cœur dans la poitrine. Mais sa bouche, elle, ne sait pas prononcer son nom.

Rodrigo fixe l’homme. Il a belle stature, et le port altier, bien qu’il ne porte que des guenilles absolument épouvantables, tant elles sont déchirées. L’homme a probablement été battu dans les geôles du château de Valence, dont on l’a tiré pour le présenter au seigneur de la place, Rodrigo. Malgré son état, malgré ses douleurs certaines qui lui étreignent les muscles et les os, l’homme sourit. Ce sourire est un défi ; c’est une démonstration de liberté.

Une histoire d’égaux
Une histoire d’égaux

Loin de le chagriner, cette attitude plaît à Rodrigo. Il a vu tant de couardises et de lâchetés dans sa vie qu’il mesure à sa juste valeur l’aplomb de ce prisonnier que l’on destine à la mort. Un assesseur, petit personnage sans relief que ne parviennent pas à rehausser ses riches vêtements, se penche à l’oreille de Rodrigo. Il l’informe que l’homme est un musulman qui a assassiné un chrétien, la veille. Arrêté, il s’est débattu comme un lion que la cage effraie et, une fois maîtrisé, il a déclaré que le chrétien l’avait insulté. A son tour, Rodrigo sourit.

Une histoire d’égaux
Une histoire d’égaux

Cet homme, Rodrigue le connaît, il en a désormais la certitude. Il s’appelle Yusuf, et vient de la taïfa de Banu Qasim. Rodrigo l’a rencontré une quinzaine d’années auparavant lorsque, chassé de la cour du roi de Castille, il errait alors de cour en cour pour proposer ses services. Arrivé à Saragosse, il avait voulu rencontrer l’émir, Yusuf, et avait cru affaire à lui en rencontrant cet homme qui portait le même nom. Yusuf – le chevalier – avait ri et, face à la colère de Rodrigo, qui s’était senti rabaissé par ce rire, lui avait proposé de le mener à son futur protecteur.

Une histoire d’égaux
Une histoire d’égaux

S’en était suivi quelques années de luttes, de combats et de guerre dont Rodrigo était revenu non seulement sauf, mais auréolé de gloire. On le disait invincible. Les musulmans le surnommaient « seigneur », ce qui, dans leur langue, se dit sid, ou cid. Dans les guerres qui opposaient entre eux la myriade de royaumes et de principautés au cœur de l’antique Hispanie romaine, Rodrigue n’avait eu de loyauté que pour son seigneur propre, c’est-à-dire celui qui l’entretenait à un moment donné. La foi ne déterminait pas les camps ; elle décuplait parfois seulement le courage lorsque la mort se présentait sur le champ de bataille.

Une histoire d’égaux
Une histoire d’égaux

Le temps les a séparés et le destin les réunit maintenant. Dans cette pièce, ceux qui combattaient côte à côte sont désormais face à face. L’un est devenu roi, l’autre est un assassin et un vagabond. Rodrigo possède la richesse, une ville, et il a une épouse ; Yusuf est démuni, et il est seul. L’un vivra encore de nombreuses aurores tandis que l’autre n’en verra plus qu’une seule. Mais cela, c’est Rodrigo qui le décidera. Pour l’heure, il ne veut plus être le juge, mais le compagnon d’armes. Il parle et Yusuf lui répond. Une conversation s’engage.

Une histoire d’égaux
Une histoire d’égaux

Peu à peu reviennent à la surface des mots le souvenir des batailles disputées, des victoires célébrées et des butins partagés. Des fantômes reviennent à la vie, à la simple évocation de leurs noms. Rodrigo rappelle à Yusuf ses exploits passés, et Yusuf égrène devant Rodrigo les grands hommes que ce dernier a rabaissés. Il n’est pas question de flatterie, mais d’honnêteté, pas d’invention, mais de mémoire. Devant les visages interdits des jeunes gardes que le roi tient auprès de lui, deux chevaliers se parlent maintenant d’égal à égal. Ne pouvant juger, Rodrigo gracie Yusuf. Après tout, un chevalier a le droit de se défendre.

Partager cet article
Repost0
19 décembre 2019 4 19 /12 /décembre /2019 19:00

Des histoires que les anciens Grecs contaient en leur temps, Pere avait retenu celle de cet homme condamné à pousser, jour après jour, une pierre sur le versant d’une montagne. Cet homme usait toutes ses forces à cette tâche absurde et inutile, et la pierre dévalait chaque nuit la pente. Au collège, le maître avait expliqué à Pere et à ses condisciples que tel était le châtiment des hommes pour avoir défié Dieu, et qu’il ne leur appartenait pas de juger des épreuves auxquelles Il les soumettait. Les anciens Grecs, malgré leur paganisme, avaient compris cela. Aujourd’hui, Pere se figurait être ce Sisyphe : se dressait devant lui une montagne dont il avait pourtant déjà atteint le sommet.

Pere pénétra dans le patio aux orangers. A cette époque de l’année, les fruits atteignaient leur maturité et leur parfum, mêlé au son de la fontaine qui bruissait, donnait à la cour de la Loge de la soie un air d’antichambre du paradis. La tentation fut grande de s’asseoir là et de contempler le temps qui s’écoulait ; mais il fallait à Pere recouvrer sa fortune perdue, et cette journée était trop belle pour être avare en bonnes nouvelles. Il entra alors, avec ses idées et ses blessures, dans la salle des contrats. Une armée de marchands, commerçants, artisans et banquiers s’y trouvaient, et aucun de ceux qui la composaient ne semblait l’attendre.

Où les cambistes sont rois
Où les cambistes sont rois

Il y a encore quelques mois, Pere faisait partie de ces hommes pressés, habillés de damas, de brocarts et de soieries qui étaient tant un goût personnel qu’une façon de se montrer. Se montrer, cela signifiait attirer les regards, mais aussi les mains, tendues, pour conclure des affaires. Tous ici se connaissaient et, de manière théâtrale, ils se saluaient bruyamment ou s’ignoraient superbement. Jour après jour, des clans se formaient, des guerres naissaient et des victoires étaient célébrées. L’ami de la veille devenait l’ennemi du lendemain et il ne suffisait à cela aucune autre raison que celle de l’intérêt personnel, celle de l’appât du gain.

Où les cambistes sont rois
Où les cambistes sont rois

Pere connaissait l’ensemble des règles tacites de ce lieu. Lui aussi avait bataillé dans le secret des alcôves, lui aussi s’était réjoui des paris qui s’avéraient réussis, lui aussi avait connu l’angoisse des affaires qui soudainement échappent. Pere, toutefois, entendait respecter la maxime qui ornait les murs de cette salle aux vingt-quatre colonnes. C’est pour cela qu’il abhorrait l’usure, se refusait à mentir lors de négociations et avait gagné la réputation d’homme le plus loyal de la Loge, car il avait maintes fois honoré des contrats pour lesquels il avait obtenu de meilleures offres après la conclusion de ceux-ci. Pour certains, cela confinait à la bêtise. Lui y voyait un honneur.

Où les cambistes sont rois
Où les cambistes sont rois

Hélas, l’honneur n’avait pas suffi et, surtout, il n’était pas le principe le mieux partagé par les hommes de la Loge. Six mois avant son entrée timide au patio des orangers, Pere avait conclu, pensait-il, l’affaire de sa vie. Le cocontractant, un Génois pourtant réputé sérieux, lui avait fait une très importante commande de soieries de haute qualité. Un Valencien, flairant le bon coup, avait eu au dernier moment l’audace de proposer un prix bien plus avantageux que celui de Pere : le Génois avait accepté. Pere s’était retrouvé avec des pièces de soierie si nombreuses qu’il aurait pu habiller la cour entière du roi d’Aragon. Il fut ruiné. Ainsi allaient les choses à Valence, forteresse du commerce méditerranéen. La vie de la ville mangeait celle des hommes.

Où les cambistes sont rois
Où les cambistes sont rois

Fort heureusement pour Pere, sa réputation le sauva. On le disait honnête, on le reconnut audacieux : son coup d’éclat avait raté, mais c’était un mérite qu’on lui attribuait. Un homme important vint le chercher : c’était l’un de ceux que l’infortune n’atteignait plus, car il l’aurait soumise à coup de ducats d’or. Isolé dans son heureuse plénitude, l’homme cherchait quelqu’un de confiance pour étendre encore son empire. Pere répondit favorablement : l’aubaine était trop belle. Sous la voûte étoilée de la salle des contrats, il jura de retrouver sa fortune. Il prit les anges à témoin.

Où les cambistes sont rois
Où les cambistes sont rois

Pere retrouva vite ses anciennes habitudes. A ses oreilles parvenait le sabir qui bourdonnait entre ces murs et il fut prompt à établir le contact avec un Livournais qui désirait acquérir un chargement de pièces de moyenne qualité. Ils se mirent d’accord et se dirigèrent vers la table des modifications. Là, l’officier municipal les fit s’asseoir et signer des documents officialisant leur engagement réciproque. Pere sortit de la loge ; il allait maintenant rencontrer les fourmis de la soie, ces mains expertes qui défendaient, dans leurs ateliers, la renommée de la ville. Pere retrouvait vie. Il volait de nouveau dans la ruche.

Partager cet article
Repost0
16 juin 2019 7 16 /06 /juin /2019 18:00

Son épouse lui dit de ne pas y aller. Il répond qu’il le faut bien, pourtant. Elle lui demande, presque au désespoir, les raisons de son entêtement. Il ne répond pas, alors elle répète sa question. Il lâche, désespéré lui aussi, qu’il veut voir ce qu’ils en ont fait. Le silence tombe d’un coup dans leur grande maison bourgeoise, comme un brouillard qui les sépare et à travers lequel ils ne se voient plus.

Il enfile une vieille redingote noire et un chapeau en feutre. Là-bas, dans la grande manifestation de joie et d’orgueil, il ne veut pas qu’on le reconnaisse. Il jette un regard en arrière vers son épouse, qui l’a toujours soutenu. Elle a le regard éteint. J’ai déjà perdu l’essentiel de mes biens, pense-t-il, il ne me reste plus qu’à la perdre, elle. Sans un mot, il sort dans la rue. Happé par la cohue, il suit maintenant le flot qui se dirige vers la nouvelle place d’Espagne.

Chouchou pas choyé
Chouchou pas choyé

Hommes, femmes, enfants, vieillards et vieillardes, nourrissons qu’on protège d’une ombrelle, tous convergent vers l’inauguration de la grande exposition. Sous les chapeaux, on se bouscule et l’on s’empresse, car on ne saurait manquer le discours inaugural. On espère une place en tribune, assise et ombragée, mais on acceptera tout de même de rester debout, sous les premières chaleurs du mois de mai, à écouter le roi dans la capitale andalouse.

Chouchou pas choyé
Chouchou pas choyé

Le roi, le roi, le roi ! On applaudit la famille royale, on lui souhaite longue vie, et long règne, et on acclame la grandeur retrouvée du pays. L’exposition ibéro-américaine célèbre le rayonnement de la métropole sur les anciennes colonies. A travers les mains qui s’agitent, entre les hommes et les femmes qui trépignent d’excitation, on aperçoit et on désigne les pairs de l’État. Là, c’est le cardinal, là c’est un général, là encore le président du conseil. A chaque panache blanc, on devine un dignitaire ; à chaque médaille, on rappelle un antique exploit.

Chouchou pas choyé
Chouchou pas choyé

Le roi prononce les premiers mots de son discours. Il parle du pays, qui est à nouveau sur le devant de la scène. Il célèbre le travail, cette force du peuple qui a bâti tout ce qui les entoure aujourd’hui. Il rappelle que les travaux ont débuté, douze ans auparavant, sur un terrain sur lequel on n’aurait rien su faire pousser. Voilà le résultat. L’Espagne est pleine d’hommes infatigables, Séville est belle de monuments inénarrables. La foule boit ces paroles ; parfois avec une émotion contenue, parfois avec un tressaillement des corps qui trahit une exaltation effrénée.

Chouchou pas choyé
Chouchou pas choyé

Le roi nomme ses grands serviteurs. Chaque nom est suivi d’une acclamation. En vient un : Anibal Gonzalez. L’homme au feutre a un vertige soudain. C’est lui, Anibal. Son nom est applaudi par cette multitude ignare. Ils le font exprès, pense Anibal ; ils m’humilient encore, en faisant applaudir mon nom par des gens qui ne savent même pas que je suis mort. Anibal n’écoute plus le discours. Teint livide, bouche à demi ouverte ; une chaleur intolérable l’habite maintenant. La place d’Espagne était son projet. La place d’Espagne l’a fracassé. Il se souvient encore des mots entendus trois ans plus tôt : retard dans la livraison, baisse du budget. Ces mots l’ont ravagé.

Chouchou pas choyé
Chouchou pas choyé

A nouveau, le peuple applaudit à s’en rompre les mains. C’est assourdissant. Ces vivats sont ridicules. Anibal n’en peut plus, il essaie de sortir, mais il parvient pas à s’extirper de ses voisins qui le maintiennent, pareils à un étau. Savent-ils seulement qu’il fut désigné fils préféré de Séville ? Savent-ils seulement que son cerveau et son âme ont fait de cette place le centre symbolique de la ville ? Il tousse à en cracher ses poumons, alors on s’écarte, dégoûté. Anibal saisit l’occasion. Il s’enfuit, honteux et malade. La foule, toujours, applaudit.

Partager cet article
Repost0
25 mars 2018 7 25 /03 /mars /2018 18:00

L’heure du départ avait sonné. La Giralda indiquait, de sa grosse voix de bronze, les premières heures de la matinée. Jusqu’à une date récente, on avait attendu fiévreusement dans les quartiers commerçants que la nouvelle soit rendue officielle par un acte du roi. Une lettre était parvenue à l'ayuntamiento, la semaine passée, déclarant, après quelques circonlocutions, que Séville était délaissée. Désormais, c’est à Cadix qu’il faudrait traiter. On laisserait là la ville et son histoire puisque le Nouveau Monde se déplaçait.

La famille Morel vivait dans cette ville depuis trois générations. Du royaume de France, ils n’avaient que les images de voyages fugaces, qui se déroulaient une fois l’an si les finances le permettaient. L’aïeul, las de devoir passer par des intermédiaires qui le ruinaient, avait décidé un jour de partir s’installer dans ce grand port. De là, on s’embarquait alors pour les Amériques. Terres fabuleuses où l’or, disait-on, doit pousser sur les arbres, où l’argent, affirmait-on, sort de terre et que les indigènes ramassent comme nos paysans cultivent péniblement leurs maigres légumes. Séville était la porte de ce monde.

Sans retour
Sans retour

Lui, son épouse, leurs fils et leurs filles, arrivèrent par la terre un jour de printemps brillant. Grâce à leurs économies, ils avaient acquis une maisonnée, à quelques pas du fleuve. Surtout, ils étaient proches de la Casa, ce bâtiment immense et vénérable où tout se décidait. Le Nouveau Monde s’élaborait ici, entre les solides murs de cette caserne de la loi. L’impôt qu’on acquittait, la marchandise qu’on contrôlait, les pilotes que l’on formait : l’Amérique avait un prix qui se réglait en or ou en temps.

Sans retour
Sans retour

Peu à peu, on se rapprocha des compatriotes. Dans la foule, au cœur du tumulte mélodieux de la langue espagnole, on reconnaissait des bribes de français, prononcé de mille façons. La ville était une ruche. Que l’on comprenne ou non la langue de l’autre, chacun comprenait très bien son intérêt, et une poignée de main valait toutes les palabres que l’on s’évitait. Et, à force de les entendre, on les baragouinait, ces langues, tant bien que mal, jonglant hasardeusement entre les mots que l’on savait, les mots que l’on croyait savoir et ceux que l’on espérait qu’ils existassent.

Sans retour
Sans retour

Génération après génération, on avait fait de Séville sa ville d’origine. Certains des frères et sœurs, et des cousins, repartaient en France. Ils y devenaient des contacts privilégiés, des ancres commerciales auxquelles rattacher les bateaux que l’on envoyait vers l’Europe. On se réjouissait des heureux événements par lettres interposées ; on pleurait pour un proche des larmes d’encre noire que venait enfermer un sceau de cire rouge. Entre les familles demeurait le bleu de la mer.

Sans retour
Sans retour

Lentement, année après année, le port s’était asséché. Ensablé. On ne voyait plus les grands navires qui remontaient le fleuve, le vert Guadalquivir, pour être déchargés d’épices et de tabac, mais surtout de métaux. Les marchandises qui arrivaient étaient transportés sur de petites chaloupes jusqu’à Cadix. Là, enfin, on les chargeait dans les cales, puis tout l’équipage montait à bord, et les canons, placés sur d’autres navires encore, commençaient à escorter les précieux bagages. A Séville, il n’y avait plus guère que l’impôt qui irriguait les caisses royales. Cela ne pouvait que cesser.

Sans retour
Sans retour

Effectivement, cela cessa. Le roi Philippe mit un terme à l’agonie de la belle andalouse. Et la famille Morel, comme les autres familles françaises, italiennes, espagnoles, allemandes, anglaises, partait avec la Casa s’établir près du promontoire qui domine tout à fait l’Atlantique. La Giralda s’était tue. Dans les rues, un morne silence flottait. Le printemps, décidément, ressemblait à l’automne. Séville s’endormait. Et, appelés par les métaux précieux, attirés par les richesses qu’ils ne voulaient pas laisser orphelines, tous ces marchands partaient. Sans se retourner.

Partager cet article
Repost0
29 avril 2017 6 29 /04 /avril /2017 18:00

Dans une atmosphère sombre et une humeur noire, le roi patientait. Ses yeux fixaient le rai de lumière filtrant par l’embrasure des portes tandis que, autour de lui, les gardes n’osaient ni bouger, ni respirer. Les jointures de ses poings craquaient à force de tension et son cœur battait à tout rompre car il se savait proche de sa vengeance. Furieux et silencieux, il désirait la mort dont il s’était fait apôtre durant les dernières années. Les portes s’ouvrirent soudain.

Aussitôt le roi s’était levé et s’était porté à la rencontre de son frère consanguin. Devenu affable, rieur, il exhibait sa bonne humeur comme on le fait de sa richesse : avec fierté et profusion. Don Fadrique était surpris de voir Pierre lui prodiguer soins et sourires. Il savait la haine que le fils légitime lui portait, il connaissait les rancœurs depuis longtemps accumulées. Logiquement il se méfiait. Pourtant par la surprise il fut porté.

Frères de sang
Frères de sang

Paré de pourpre et d’or, le roi Pierre attira son hôte vers les jardins. L’orbe céleste faisait briller les parures du prince, vêtu pourtant simplement. Il avait laissé couronne et sceptre dans la salle du trône. Fadrique, lui, avait revêtu son armure, chevalier de la reconquête, bardé de ferrailles et d’honneurs que le sang et le combat lui avaient valus. Et ainsi marchaient les deux hommes, côte à côte, taiseux, impatients, méfiants.

Frères de sang
Frères de sang

Aux premiers mots de son frère, Fadrique, cependant, se détendit. Tandis qu’ils gagnaient les parterres que le printemps finissait de fleurir, tandis que le chant des oiseaux composait une mélodie qui aurait convenu à une réconciliation, Pierre parla d’argent et d’or, de la fin des horreurs, du repentir qu’il éprouvait pour la mort de la mère de Fadrique dont sa propre mère avait été, il en était marri, l’odieuse responsable.

Frères de sang
Frères de sang

Il continuait, Pierre, de parler et, même, il riait, il riait de la paix retrouvée, et il promettait, Pierre, il promettait terres et châteaux tant en Castille qu’ici, à Séville, où le commandement de l’alcazar était à prendre. Il fallait, disait-il, ménager l’orgueil des frères de Fadrique, leur offrir les mêmes bonheurs, les mêmes estimes, et compter sur eux comme sur une armée de fidèles. Pierre n’arrêtait pas, caressant les orangers et les citronniers, cueillant une fleur pour la humer, nouvel adepte de ses possessions.

Frères de sang
Frères de sang

Que restait-il de son surnom de cruel ? Rien. Sans cesse il trouvait de nouveaux présents et Fadrique semblait croire à un avenir plus certain. Pierre s’assit au bord d’une fontaine dont l’eau coulait, vive et fraîche, comme la promesse des jours meilleurs. Il invita son frère à l’imiter, à goûter de sa main l’onde délicate dont eux seuls, car personne ne les accompagnait, pouvaient à l’instant profiter.

Frères de sang
Frères de sang

Ils sortirent, vive foudre d’un orage que rien n’annonçait. Une dizaine de gardes, sans armes ni armures, se précipitèrent vers Fadrique. Pierre, d’un bond, s’était écarté. Ils saisirent le bâtard et le plongèrent dans la fontaine. La surprise, puis l’étouffement, la noyade sûre, serrèrent le cœur de Fadrique. Ses jambes s’agitèrent, ne trouvèrent pas prise. Il mourait dans le jardin délicieux. Pierre, lui, regagnait déjà son trône dans un calme affreux.

Partager cet article
Repost0
12 février 2016 5 12 /02 /février /2016 19:30

Minuit n’a pas sonné. Lorsque l’on vit la nuit, les heures passent sans bruit, plus rapides que celles du jour, contenant en elles tous les espoirs et tous les regrets. Minuit à Malasaña. Les rues sont pleines de lumière qui invitent à entrer, au milieu des tables et des chaises, à se frayer un chemin depuis les verres vides jusqu’à la promesse de leur courte renaissance.

Une heure sur la place du deux mai, le sang et l’or ont perdu de leurs couleurs dans ces joyeuses ténèbres. Les héros de l’indépendance ne sont plus salués. Tout juste se souvient-on de l’arc de triomphe, car c’est autour de lui que se rassemblent les oiseaux de nuit, qui hantent Madrid et en sont le cœur battant, autour de lui que l’on s’embrasse en se promettant au moins une nuit où l’on pourra vivre.

Les mouvements nocturnes
Les mouvements nocturnes

 

Deux heures. La lune semble être la guide de ces espèces nouvelles qui peuplent les trottoirs et longent les immeubles pour trouver ce qu’ils cherchent : amour ou assommoir. Voilà livrés pour eux les concepts, les cinémas louches, les films de femmes fortes et belles et les dévidoirs de femmes-objets qui consolent de la solitude, voilà offertes les femmes qui se vendent pour la courte extase de leurs clients et tous qui disent : m’aimes-tu, m’aimes-tu …

Les mouvements nocturnes
Les mouvements nocturnes

 

Trois heures dans la nuit qui est plus lumineuse que l’étouffante après-midi. Sous le losange bleu et rouge, qui indique du métro la bouche, se pressent des hommes et des femmes qui se tiennent la main et se regardent avec le sourire aux lèvres et le désir au creux des reins. Chueca l’enfiévrée s’éveille avec les phalènes et les clubs rythmés, planqués dans les sous-sols ou affichant leurs lettres aveuglantes qui invitent à d’illicites envols.

Les mouvements nocturnes
Les mouvements nocturnes

 

Quatre heures et quelques boîtes plus tard, on ferme les bars, on agite les mains et on dit au revoir. Beaucoup restent encore, assis sous un porche ou discutant avec une femme ou un homme que quelques minutes auparavant, ils ne connaissaient pas. Les vies se disent, se plaignent, se rient, s’échangent, s’intéressent, se choquent, s’entrechoquent et s’aiment, puis se quittent, se promettent de se retrouver. Le temps des amours sombres.

Les mouvements nocturnes
Les mouvements nocturnes

Cinq heures du matin qui naît tranquillement. Des scooters passent, pétaradant de tous les pores de leurs moteurs piaillards, paradant pour des admirateurs absents, agaçant ceux qui roupillent et leurs enfants. Chueca est délaissée, et agite ses six couleurs, dernier salut, décisif honneur. Les troupes éparpillées empruntent les callejon vers Conde Duque.

Les mouvements nocturnes
Les mouvements nocturnes

 

Six heures. Fin de la nuit. Retour à la maison, à l’appartement, dans un lit que l’on connaît ou non, dans des draps frais ou trempés de sueur, pour une nuit illuminée de soleil et parcourue d’êtres qui ont dormi de doux et de gentils rêves. Ce sont les dernières déambulations de ce moment qui disparaît, les ultimes pas hésitants qui s’emmêlent parfois et font se retrouver assis, sur le bord du trottoir, à écouter et à voir le temps qui passe. Tout recommencera bientôt. Bientôt.

Partager cet article
Repost0
6 septembre 2014 6 06 /09 /septembre /2014 18:00

Depuis le camp des Maures, on aperçoit le haut plateau de la Castille. Les monts semblent lointains, et déjà on les imagine peuplés des moulins du Quichotte et de chevaliers errants trop pleins de littérature. Ce pays est si proche et pourtant, l’environnement dans lequel on se tient n’a que très peu à avoir avec lui. Ici règne la verdure des jardins et la blancheur des palais.

Ici est le palacio real, car il faut garder les mots dans cette langue chantante et musicale. A son faite le drapeau sang et or flotte, indiquant la fierté de la dynastie et l’unité certes chancelante du pays. C’est là le pouvoir politique dans toute sa rigueur, se reflétant dans l’armée de colonnes et la cohorte de parterres en fleurs. Le tout sur les ruines d’un alcazar fumant, emporté par les flammes en un siècle lointain.

Los Austrias 955Los Austrias 913

Du palacio on glisse à la plaza, mayor de surcroît. Les fières ailes affichent leurs tourelles comme des chapeaux, en des pointes si hautes qu’elles touchent le cielo. Le rouge est leur habit, et d’étranges figures s’y tordent et s’y exhibent. Ce sont des femmes et des anges qui font planer sur le roi de bronze les ombres de leurs mouvements.

Los Austrias 940Los Austrias 941

Puis les Autrichiens laissent la place à des forces plus spirituelles. Fini le tranchant de l’épée, c’est du livre que viennent des mots aiguisés. Et la pierre prend la couleur du sang, sacré bien entendu, du christo rey qui coula sur ces terres sans cesse plus. Saint Nicolas, de Bari venu, y a son temple et ses louanges. Pour faire bonne figure il met, lui aussi, ce chapeau étrange.

Los Austrias 934Los Austrias 928

Le discours politique s’est tout à fait tu, remplacé par les chants oubliés des déchaussées. Par Isabelle et Jeanne fondé, le monastère dort à l’abri du roi et des conifères. Protégeant ses œuvres comme des bijoux immortels, il fait bonne figure, copiant le modèle classique pour ne pas éveiller des lubies tragiques.

Los Austrias 947Los Austrias 930

La plus vaillante, celle qui s’approche le plus de ces empereurs d’un monde infini, est la catedral d’une Maria royale. Sise sur le faite de la ville, elle a tout d’une citadelle. Comme jadis pour l’empire, le soleil a peine à recouvrir sa façade entière ; mais c’est à l’intérieur qu’il pénètre le mieux, pour faire jaillir de l’or et de l’immaculé des richesses bientôt révélées.

Los Austrias 915Los Austrias 922

Une colline pour dominer, une capitale pour gouverner. Le Habsbourg marque la ville, y met ses monuments et érige ses églises. Mais, s’il sait s’imposer, il sait aussi se faire discret, et ne pas avoir l’outrecuidance de changer jusques aux sons qu’il sait trop mélodieux pour ne pas flatter l’ouïe et le corazon. Et de cœur Madrid ne manque pas, elle qui a vu de la domination étrangère le trépas.  

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LM Voyager
  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
  • Contact

Recherche

Liens