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12 décembre 2021 7 12 /12 /décembre /2021 19:00

Il suffirait qu’elle prononce son nom. Qu’elle le murmure à peine. Que trois syllabes s’échappent de ses lèvres sèches pour que la foule le remarque. Comme ce serait comique, pense-t-il, comme mes ennemis riraient de mon sort. Mais la vieille laveuse de laine ne le reconnaît pas. Elle garde les yeux plissés et la bouche close, et lui se décide à la contourner, à enfin quitter la rue dans laquelle il a vécu de si nombreuses années, c’est-à-dire sa vie entière. Il lui faut quitter la ville.

L’émissaire pisan attend près de Santa Croce. Habillé en marchand, il fera mine de se réjouir. Il étendra les bras, l’embrassera et ensemble, ils discuteront à travers ville du blé et de son prix qui renchérit. Enfin ils passeront les murailles, en veillant à toujours à ce qu’on les entende, car personne ne s’attend à ce que l’on s’évade en le montrant. La liberté aura des vallons blonds et des pins verts pour atours. Avant cela, il faut trouver l’émissaire. Il faut baisser la tête et ouvrir l’œil, hâter le pas et surtout tout entendre.

Sus au gras
Sus au gras

Il parcourt les faubourgs, il longe l’Arno. Taiseux comme ceux que les vœux obligent, encapuchonné comme ceux que la maladie afflige. Les remugles des peaux tannées mordent les narines ; pourtant, en ce jour, les effluves apportent la douceur de la connivence. Personne ne peut aimer cette odeur, sauf celui qui y retrouve son passé. Plus loin sont les laveurs de laine, dont les muscles résistent, tout le jour, à l’appel de l’onde ogresse qui voudrait les emporter. Plus loin sont les équarrisseurs, qui livrent leurs offrandes au fleuve, comme autrefois les prêtres de l’hécatombe aux dieux de l'Olympe.

Sus au gras
Sus au gras

Dans le faubourg, mille hommes ont cent mille raisons de s’y presser. Les portes ouvertes sur les cours laissent à voir les ciompi, travailleurs que la pauvreté dévore et que la cité oublie. À la dérobée, il devine les gestes qu’il a lui-même effectués dans un temps aujourd’hui perdu. Les cardeurs, le dos courbé, peignent la laine sans lever la tête. Ces visages que la fatigue et l’attention figent, il les reconnaît tous. Il n’aura manqué personne pour ses adieux, il n’aura manqué que ce moment intime et lourd où les derniers mots sont prononcés. Soudain, il la voit. Une paire d’yeux le scrute.

Sus au gras
Sus au gras

C’est Gianni, le villageois des montagnes que la ville a avalé. C’est Gianni, qui a proposé son nom aux ciompi pour qu’il les représente, pour qu’il parle en leur nom, pour que, gonflé de leurs forces et monté sur leurs épaules, il traite avec les bourgeois, représentants des Arts. C’est Gianni qui se remet à son ouvrage, sans que sa bouche n’ait trahi. Le bruit de l’œuvre perpétuelle a tout recouvert, la quête du gain quotidien a tout dissimulé. Il continue son chemin et, quelques instants plus tard, parvient sur la place Santa Croce.

Sus au gras
Sus au gras

Parmi les corps et les visages qui peuplent la place, il ne peut distinguer celui qui l’accompagnera jusqu’au dehors de la cité. Auprès du porche de l’église, il s’assied, tel un mendiant. Au plus bas, comme il a été au plus haut ; à cet endroit, au ras du sol et immobile, il entend tout ce qui se dit, et son cœur se glace, et son corps exsude, car la rumeur l’a précédé. Il entend son nom, et des mots comme orgueil, pouvoir, trahison. Ceux du peuple lui reprochent, sans voir qu’il est à leurs pieds, d’avoir pris goût à l’omnipotence, d’avoir oublié ses engagements, d’avoir réprimé ceux qui ont eu l’audace de les lui rappeler. Comme tout cela est juste. Comme tout cela est faux.

Sus au gras
Sus au gras

Dans toutes les bouches, son nom éclate. Di Lando est le fantôme le plus connu de Florence. Bientôt il ne sera même plus une ombre, seulement une infamie. En attendant, la rumeur parle. La rumeur affirme qu’il fuit. La rumeur se moque du maigre qui a pris goût du gras. La rumeur exècre la plèbe qui s’est crue patricienne. La rumeur rit avec aigreur. L’amertume de l’utopie qui a échoué la rend méchante. Comme elle est inquiète, la rumeur suspecte. Elle jette des regards fois sur n'importe qui : un marchand, un soldat, même un mendiant. À dix pas du porche, un homme en reconnaît un autre. Il a la mine réjouie, et ouvre les bras.

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1 juin 2021 2 01 /06 /juin /2021 18:00

Au cocher, le nom n’avait rien évoqué. C’est un château, avait précisé Giacomo, mais l’homme aux rênes avait haussé les épaules. Des châteaux, la vallée en est remplie, mon petit monsieur, et il avait désigné du doigt deux forteresses, l’une au nord-est et l’autre au sud-ouest, qui trônaient fièrement sur leurs montagnes. Giacomo avait cherché dans ses papiers une description plus poussée, mais il n’avait trouvé que les termes de tours, archères et créneaux.

C’est lorsqu’il prononça le nom du propriétaire que le cocher sut de quelle bâtisse Giacomo voulait parler. Un château ! s’esclaffait-il, le vieux Gabriele ! dans un château ! Pourtant, c’était vrai. Gabriele Portolani habitait depuis plus de trente ans dans ce bâtiment sans toits ni planchers. Il y élevait quatre vaches, quelques poules et lapins, un âne. Mais cette ruine avait un nom, et un passé lointain, recouverts par la fange et dissimulés par les foins.

Hennît qui y vit
Hennît qui y vit

A Gabriele Portolani, Giacomo devait porter une offre d’achat. Giacomo agissait pour un architecte, lui-même porte-voix de l’État. Autrefois, le château avait appartenu à une grande famille valdôtaine, tombée dans l’oubli et la déchéance, endettée et honteuse. Un monsieur de Turin l’avait acheté, puis aussitôt loué à une famille de métayers qui, depuis, se transmettait le bail comme un héritage précieux. Le cocher fit un signe à Giacomo. L’est là, votre château.

Hennît qui y vit
Hennît qui y vit

Giacomo vit les tours, les créneaux et les archères. Il paya le cocher, qui ne demanda pas son reste et s’en retourna vers la gare. Le château était comme accolé au bourg voisin, du nom de Fénis. Il semblait avoir peur des montagnes, et s’être réfugié dans la vallée d’où il ne voyait rien venir, ni de la plaine du Pô, ni de la proche Savoie. Passant sous le portail, Giacomo héla, mais personne ne vint. Seul le braiment d’un âne lui répondit.

Hennît qui y vit
Hennît qui y vit

Dans la cour, de la paille et de la boue témoignaient d’une présence récente. Une pluie fine commença de tomber ; Giacomo pesta, chercha du regard une porte ouverte, un refuge. Levant les yeux, il les vit. Des femmes, des hommes, venus du fond des âges, semblaient le toiser. En leurs mains, ils tenaient des parchemins, des épées, des agneaux, des calices. Sans doute eux aussi étaient-ils frappés que quelqu’un, enfin, les regardât. En l’esprit de Giacomo, ces personnages muets criaient.

Hennît qui y vit
Hennît qui y vit

Giacomo entra dans le château, d’abord pour s’abriter de ce qui était devenu une averse. Puis, il explora toutes les salles, vit les stalles des bêtes, les clapiers où des petites boules de fourrures blanches et grises se blottissaient. Il entendit le caquètement des volailles, outrées de la visite de cet inconnu. Enfin, Giacomo trouva l’âne, placide et presque indifférent, habitué sans doute aux présences humaines tant les murs grouillaient de vie. Giacomo monta aux étages qui servaient de fenils, puis il descendit, ayant compris que la pluie avait cessé.

Hennît qui y vit
Hennît qui y vit

Tout était silencieux, et il sembla à Giacomo qu’au moins, les murailles le protégeaient toujours du monde extérieur. Elles avaient aussi réussi à arrêter la course du temps et, plus qu’à un voyageur détrempé, le château servait de refuge à ces fresques qui, un jour, avaient été la plus haute gloire de ceux qui y étaient représentés. Des pas lourds annoncèrent à Giacomo l’arrivée de Gabriele Portolani. Au vieillard, Giacomo tendit l’offre. Pour six siècles, le prix était de quinze milles livres.

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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 19:00

Le domestique demanda si ces messieurs désiraient encore du vin. En guise de réponse, ils lui sourirent, et hochèrent la tête. Là-dessus, au moins, un consensus était possible. Le domestique s’en retourna avec les assiettes à dessert. Sur son dos noir dansaient les reflets de la lune. Celle-ci éclairait également les eaux placides du lac. À leur table, les trois hommes observaient dorénavant le fond de leurs verres tandis que, derrière eux, le palais Borromée laissait échapper les derniers éclats de voix de la journée. La conférence devait se terminer le lendemain ; les puissances en présence n’avaient pas su trouver un terrain d'entente. La paix était menacée et la nuit était belle.

Lorsque le domestique revint, Giancarlo le remercia et lui glissa quelques mots d’italien à l’oreille. À ses hôtes, il parlait anglais et français, ce qui lui donnait un avantage considérable, car eux ne parlaient pas sa langue. Giancarlo leur demanda s’ils étaient satisfaits. La question portait sur le repas, et pourtant les deux autres hôtes comprirent que Giancarlo voulait parler de la conférence. Le jeune Italien s’excusa ; il ne maîtrisait pas toutes les subtilités de leurs idiomes. Cela, il le dit sans sourire, et pourtant ses yeux riaient. Giancarlo sortit son paquet de cigarettes. Il en proposa à ses hôtes. Jean-Philippe accepta. Humphrey déclina.

En l’île des armées
En l’île des armées

Jean-Philippe semblait nerveux. Il fumait rapidement et jetait autour de lui des regards suspicieux. Une fenêtre du palais s’éteignit. Sur la rive opposée, Stresa était illuminée. On devinait l’ombre des montagnes. Jean-Philippe avait fait ses études en diplomatie à Paris et à Londres. Il accomplissait ici sa première mission. Il avait souhaité un franc succès : l’Allemagne ne réarme pas, la Rhénanie reste une frontière sûre pour la France, restons-en aux termes du traité de dix-neuf. Jean-Philippe souffla qu’ils avaient échoué. Humphrey et Giancarlo haussèrent les épaules. Le domestique rapporta une bouteille de vin.

En l’île des armées
En l’île des armées

Humphrey s’empara de la bouteille et il remplit les verres. Il dit qu’un de ses oncles était mort durant la dernière guerre. Aux Dardanelles. La société britannique redoutait une nouvelle guerre. Elle n’en voulait pas. Elle se voilait la face. Les Allemands disposeraient bientôt d’une force armée de cinq cent mille hommes. Humphrey trouvait que les conditions voulues par les Français étaient parfois trop dures. Humphrey trouvait que les conditions voulues par les Français étaient parfois trop molles. Jean-Philippe regarda ailleurs. Lorsque le silence se faisait à table, on entendait le clapotis discret de l’eau. En journée, les jardins étaient une merveille. S’y perdre était un délice.

En l’île des armées
En l’île des armées

Jean-Philippe fit tourner le vin dans son verre. Des arômes de cerise s’en dégageaient. Les Français avaient assez souffert de la dernière guerre. Der des ders, qu’on l’appelait. Contenter les exigences allemandes dans un premier temps pouvait suffire. De toutes manières, les marines britannique et française surpassaient en nombre et en valeur la Kriegsmarine. Humphrey approuva. Il buvait le vin comme de la bière, à grandes gorgées. Derrière lui, une statue Renaissance montait la garde. Elle avait probablement aussi veillé sur le cardinal Borromée.

En l’île des armées
En l’île des armées

Giancarlo alluma une nouvelle cigarette. Il en proposa à ses hôtes. Jean-Philippe accepta. La flamme de l’allumette agressa la nuit, et se tut aussitôt. Giancarlo demanda si ses hôtes désiraient du café. Il provenait d’Ethiopie. Les Italiens en rêvaient. Les Italiens fantasmaient sur leurs empires coloniaux : l’antique, le disparu ; l’actuel, qu’il fallait créer. Aucune puissance européenne ne se trouvait en Ethiopie. Les Italiens ne voulaient vexer personne. Ils croyaient à la guerre, mais à une guerre lointaine. On se battrait sur les hauts plateaux, et plus sur les cimes enneigées des Alpes. Jean-Philippe regardait le palais qui s’enfonçait dans la nuit. Humphrey examinait ses ongles. Ils étaient impeccables.

En l’île des armées
En l’île des armées

Dans les montagnes, l’orage gronda. Un éclair zébra le ciel, un nuage dissimula la lune. Les buis, les fleurs, les statues et les fontaines disparurent dans la nuit noire. Séléné reparut. Jean-Philippe et Humphrey vidèrent leurs verres d’un trait, puis ils se levèrent. Giancarlo ne les voyait pas. Il semblait songer à un pays lointain. Nouvel éclair dans le ciel. La menace sur le lac Majeur se précisait. Le repas, comme la conversation, était terminée. On s’en remettait désormais à la destinée.

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5 mai 2020 2 05 /05 /mai /2020 20:05

Arnulfo s’est toujours déclaré contre le peuple. C’est une notion qu’il ne comprend pas bien, ou plutôt, s’il la comprend, il la méprise. Une drôle d’entité que le peuple, qu’on convoque à longueur de discours politique, dont il faut avoir le soutien pour mieux le réduire à la servilité. Le peuple, c’est une masse informe, c’est une masse conforme, c’est une masse indistincte à qui l’on fait dire ce que l’on souhaite.

Les mains dans les poches, il marche vers La Morra. Il a devant lui Giuseppe, son ami d’enfance, et derrière lui Luigi, le frère aîné de Giuseppe, qui viennent tous deux de Cherasco. Leurs pères travaillaient ensemble dans les vignes. Pendant le mois de septembre, Arnulfo accompagnait son père et retrouvait Giuseppe. Les voilà qui vont maintenant dans le même paysage vallonné où les églises coiffent les collines que le vin habille et nourrit.

Contre le peuple
Contre le peuple

Arnulfo, Giuseppe, Luigi et d’autres encore arrivent sur une place de La Morra. Parmi les autres, il y a ces chemises noires, qui ont passé les derniers jours en grandes manœuvres pour prendre au piège Arnulfo et les siens. Tous, ils appartiennent au genre de l’Homme Nouveau, qui obéit comme un seul aux ordres du chef, et font marcher le pays vers une gloire supposée, ou vers le désastre. Ils sont le peuple idéal, sans aspérité ni individualité.

Contre le peuple
Contre le peuple

Sur la place, ils sont une trentaine. L’après-midi touche à sa fin mais le soleil, encore chaud, écrase tout le village. Tous les volets sont clos. Sans doute est-ce pour protéger les habitants de la chaleur. Peut-être est-ce aussi pour les tenir éloignés de cette scène, qui ressemble à un règlement de compte. Les chemises noires ordonnent que les camarades d'Arnulfo se mettent contre le mur. Un cri claque. C’est Filippo, le forgeron. Il est en sueur et en rage.

Contre le peuple
Contre le peuple

Deux jeunes chemises noires viennent vers lui, le saisissent et le poussent en arrière contre le mur. Arnulfo croit reconnaître l’un d’entre eux. C’est le fils du maire d’un village des environs. Les Langhe ne produisent pas que du bon vin, pense Arnulfo, elles recrachent aussi de la mauvaise viande. Filippo revient à la charge. Il résiste encore. Il utilise les seules armes dont il dispose encore : il aboie et il insulte.

Contre le peuple
Contre le peuple

Cette fois, les deux chemises noires le frappent. Une fois Filippo à terre, ils se déchaînent sur lui. Les autres camarades regardent cela avec résignation. Après tout, les chemises noires ont déjà tué dix-huit des résistants au début de l’après-midi, alors qu’une reddition avait été acceptée. Mais il est dit que la parole donnée est une valeur sacrée pour le seul homme libre. Pour l’Homme Nouveau, le fasciste, ce qui compte, c’est la parole du chef suprême. Ils sont les chiens et il est le maître.

Contre le peuple
Contre le peuple

Filippo a son compte. Il gémit et suffoque à terre. Arnulfo regarde, à droite et à gauche, Luigi et Giuseppe. Ils fixent droit devant eux ceux qui les tiennent en joue. Au loin, on entend une rumeur. Ce doit être une division allemande qui vient tenir les comptes, se dit Arnulfo. Mais peut-être est le bruissement du pays qui se réveille. La guerre, bientôt, sera terminée. Nous sommes les victimes de l’impuissance, pense Arnulfo, les premiers hommes libres de l’Italie. Les détonations claquent dans le crépuscule.

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1 novembre 2019 5 01 /11 /novembre /2019 19:00

Il se croirait sur une autre planète. Devant lui se dressent des montagnes bleutées qui se reflètent dans les eaux azurées du lac et se perdent dans le ciel, pareillement bleu. A quelques brassées, là où le lac accuse déjà des profondeurs inquiétantes, des pêcheurs tirent à eux, de leurs mains nues et calleuses, un filet où se débattent quelques poissons. Qu’a-t-elle dit, déjà ? Il lui semble que c’était non. Un non murmuré, soufflé, à moins que ce ne soit le vent qui ait joué quelque tour à ses oreilles.

Seule la brise, légère et rafraîchissante, joue sa mélodie. Les oiseaux passent devant lui, et pourtant ils ne pépient pas. C’est à peine s’il perçoit le clapotis des eaux qui viennent, presque timides, s’échouer sur les rives ; allégeance silencieuse à la beauté des lieux. Elle a dit non. Elle refuse l’amour qu’il vient de lui déclarer. Il vient de s’offrir, et elle le rejette. C’est étrange, car, d’habitude, on entend les domestiques à toute heure du jour. Ils doivent être occupés à l’intérieur de la villa.

Une autre planète
Une autre planète

Il n’ose encore quitter la terrasse. Que les villes lui paraissent loin, là-bas, tout au bout du lac. Il doit y régner l’agitation inhérente à la concentration d’hommes, de marchandises et de possibilités. On doit s’y presser, et y discuter fort, y rire et s’y fâcher. Rien de tout cela ne peut atteindre la villa. Il lui a pourtant dit qu’il ne saurait vivre sans elle. Il lui a affirmé que, pour elle, il pourrait tout abandonner. D’ailleurs, n’a-t-il déjà pas, en esprit, tout délaissé pour elle ? Au ponton, un bateau accoste. Ce sont les commis qui reviennent des villages alentours. Leur barque est emplie de provisions qui serviront aux repas de la journée.

Une autre planète
Une autre planète

Ce sont deux adolescents, dont on ne saurait dire s’ils sont des hommes ou des enfants. Ils portent d’énormes paniers où s’entassent, dans une harmonie digne d’un tableau, légumes et fruits, poissons frais et douceurs sucrées. Ils prennent le temps de le saluer, mais il est comme absent ; il ne les salue pas. Peut-être prendront-ils cela pour de l’arrogance. Peut-être se diront-ils qu’il se comporte en maître. Il ne l’est pas, ne le sera sûrement jamais. C’est elle qui règne ici. C’est elle qui a refusé.

Une autre planète
Une autre planète

Il suit du regard ces deux portefaix dont les pas crissent sur les gravillons. La porte de la cuisine s’ouvre. Une matrone en sort, et à côté d’elle deux jeunes servantes. Elles ont le regard impatient. Elle a des responsabilités, lui a-t-elle dit. Elle a répété ce mot. Lui aussi, d’ailleurs, a des responsabilités. Son regard à elle oscillait entre la détresse et la pitié. Maintenant il se dirige vers le temple domestique. Ses deux hautes tours semblent dominer le lac et pourtant, si l’on se rend sur la berge opposée, c’est à peine si l’on verra le blanc de cet édifice pointé vers le ciel.

Une autre planète
Une autre planète

Il n’y a personne à l’intérieur du temple. Il remonte le petit sentier qui va vers la villa. Les parterres sont agrémentés de fleurs délicieuses, ouvertes et odoriférantes. Elles diffusent une senteur noble et subtile. Le sens du devoir : justifie-t-il que l’on ne vive pas ? Le bien que l’on croit faire mérite-t-il notre sacrifice ? Partout dans le jardin, des statues montent la garde. Elles ont le grain rugueux de la pierre et, pourtant, leurs corps sont ronds et lisses. Ils sont l’image de la perfection.

Une autre planète
Une autre planète

La villa, elle aussi, semble déserte. Le balcon finement ouvragé mène à une grande salle au parquet ciré et brillant. Avant d’y accéder, on passe sous des arcades couronnées de verdure. Il l’a embrassée, dans un élan désespéré, mais ses lèvres étaient froides. Elle l’a assuré qu’elle l’aimait. Il en aurait pleuré. Au moment où il pénètre dans la villa, un nabot le bouscule ; la colère lui vient. Dans la foulée du nain, une enfant et sa mère passent près de lui, puis s’éloignent. Leur ombre demeure encore quelques instants parmi les fleurs du jardin.

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29 avril 2019 1 29 /04 /avril /2019 18:00

De tous les animaux dont il avait eu à abréger la vie, Fritz était le plus gros. Et pour cause : Fritz était un éléphant de cinq tonnes. Le jeune vétérinaire turinois avait été appelé ce matin-là par l’un des gardiens du palais royal de Stupinigi. Surpris du secours qu’on requérait ainsi que de la qualité des demandeurs, le vétérinaire avait compris que son collègue, habitué de la cour royale, ne pouvait ce jour honorer de son expertise les occupants du château. Dans la grisaille de la capitale piémontaise, le vétérinaire avait pris son feutre et sa mallette de cuir et s’en était allé accomplir sa mission.

 

Il avait été accueilli sobrement dans le grand salon central de Stupinigi. On le remercia d’être venu si vite, et l’on s’enquit de la qualité de son voyage. Rapidement, on lui présenta l’affaire. L’éléphant était devenu fou. Il avait d’abord détruit les parterres du jardin avant de s’en prendre aux bâtiments techniques. La veille, tandis que l’un de ses soigneurs se tenait auprès de lui, il avait bousculé le malheureux puis l’avait piétiné. Le soigneur était décédé ce matin.

Le cerf et l’éléphant
Le cerf et l’éléphant

Dans la bouche du majordome, c’était entendu : on se débarrasserait de l’animal, d’une façon ou d’une autre. La méthode importait peu. Au moins, le public n’assisterait pas à ce châtiment, puisque le parc avait été fermé au public depuis le tragique accident. Turin, poursuivait le majordome, comprendrait bien quelles raisons avait conduit à cette regrettable décision. La vie humaine, ce cher docteur l’admettait sans nul doute, valait mieux que la vie animale.

Le cerf et l’éléphant
Le cerf et l’éléphant

L’animal, justement, gigantesque et pesant, enveloppé dans sa peau grise qui devait le garder de toute offense, avait été enfermé dans l’un des bâtiments techniques. L’œil torve, comme résigné, il était calme et allait nonchalamment vers un grand sceau de riz qu’on avait placé là à son attention. Lorsque le vétérinaire pénétra dans le bâtiment, l’immense mammifère ne lui prêta pas le moindre regard. C’est à cet instant que le vétérinaire se souvint de tout.

Le cerf et l’éléphant
Le cerf et l’éléphant

C’était il y a une vingtaine d’années de cela. A cette époque, le jeune vétérinaire était encore un enfant que son père, vétérinaire lui aussi, avait emmené au parc de Stupinigi pour voir la plus merveilleuse créature qui existât sur terre. Cette créature, c’était l’éléphant, une espèce animale que résumait à lui seul Fritz. L’enfant qui devait prendre la suite professionnelle de son père en était resté béat d’admiration. Car le pachyderme ne se contentait pas d’être cet objet extraordinaire aux pieds des Alpes ; il épatait aussi la galerie.

Le cerf et l’éléphant
Le cerf et l’éléphant

Comme les autres enfants, le futur vétérinaire avait accompagné l’éléphant dans sa promenade quotidienne. Aux côtés de cette masse énorme se tenait un petit homme, son gardien, qui venait d’Égypte, comme lui. A l’époque, une grande complicité unissait ces deux animaux : l’un à l’image du divin, l’autre, difforme et imposant. Sous la direction du petit homme, Fritz multipliait les acrobaties, jouait au singe savant, se prosternait même devant celui qui l’avait accompagné depuis la lointaine Alexandrie jusqu’à la portuaire Gênes.

Le cerf et l’éléphant
Le cerf et l’éléphant

Les enfants et, en vérité, leurs parents aussi, s’émerveillaient des prouesses accomplies par l’animal. Le moment du repas retenait encore toutes les attentions, car l’on voyait alors la bête formidable engloutir riz, châtaignes, beurre et vin, tel un Gargantua à trompe que l’on aurait soumis préalablement à un jeûne. Le vétérinaire avait été l’un de ces émerveillés, et il s’agissait maintenant de tuer la figure tutélaire des rêves d’enfants. Lorsque la pénible tâche fut accomplie, le vétérinaire s’en retourna chez lui, sans rendre compte au majordome. Car il ne voulait pas ajouter au traumatisme de l’exécution la honte de la rétribution.

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21 octobre 2018 7 21 /10 /octobre /2018 18:00

Cette fois, c’en était trop. Un énergumène venait de le bousculer. L’affreux ne s’était pas excusé, ni ne s’était retourné, trop pressé sans doute de regagner sa boutique. La scène était courante. Tous ceux qui empruntaient le vieux pont étaient les victimes résignées de ces vendeurs et artisans qui, le temps leur étant compté, traversaient à grandes enjambées les quelques mètres réservés au passage. Mais, aujourd’hui, le prince n’était pas d’humeur. Il voulait marquer les esprits.

 

Tandis que chacun vaquait à ses occupations, le prince interpella soudainement cette foule qui était en sa juridiction. Chacun, donc, s’arrêta, plus étonné qu’effrayé. A mesure que l’allocution se poursuivait, un cercle se formait autour du premier citoyen de Florence. Celui-ci, malgré la certitude absolue de sa supériorité, devait craindre, dans les dernières secondes de son discours, un débordement. Encore plus tard, à l’abri de son palais Pitti, il nourrirait envers la populace un vif ressentiment.

Un pont à dorer
Un pont à dorer

Il débuta son laïus par la déploration des tourments excessifs qu’on trouvait sur ce pont. Les odeurs épouvantables, les cris perçants, les vêtements poisseux et les haleines fétides faisaient de ce lien vital pour la ville un lieu de perdition. Et il prenait à témoin les habitants qui se trouvaient là, indiquant du doigt la soie de son manteau qui était déjà imprégnée d’effluves néfastes, et il regrettait que cela l’obligeât à s’en débarrasser.

Un pont à dorer
Un pont à dorer

Naturellement, il s’en trouva parmi la foule pour plaindre le pauvre homme. Aussitôt, ils furent moqués, et le prince avec, car avec ses tissus fastueux, on ne pouvait, sans être absolument fou ou totalement obséquieux, le confondre avec un miséreux. Le prince entendit les rires, il comprit l’ironie que certains mettaient dans leurs lamentations. Il ordonna que tout cela cessât immédiatement, ce qui fut fait, car autour du prince la garde armée veillait. Voyant sa complainte rejetée, il choisit alors, pour se faire entendre, un autre biais.

Un pont à dorer
Un pont à dorer

De fait, il entra dans une rage folle. Autour de lui on s’écarta, ainsi que ses gardes, et l’on hésitait : ou bien l’homme à la tête de la cité était aliéné, ou bien sa feinte n’était que trop grossière. Le prince fulminait, menaçait tout le monde et tous les biens, jurait que, s’il le fallait, c’est le vieux pont qu’on détruirait. Là-dessus, c’en fut trop, et sifflets et huées jaillirent de concert. Par-dessus les têtes casquées apparut même, illustre révélation, un morceau d’abat destiné à son Eminence, dont il atteignit l’auguste visage.

Un pont à dorer
Un pont à dorer

Considérant que la rencontre pouvait décidément mal tourner, le prince, défiguré par le jet dont il avait été l’objet, se résolut à pleurnicher. Ancien de la cour vaticane, il avait appris que ce moyen, certes peu reluisant, savait être efficace. Il était maintenant un père éploré que ses enfants rejettent, un homme qui ne voulait que le bien et qui, pourtant, ne pouvait se résoudre à l’imposer. Ces odeurs incommodaient tout le monde, chacun en convenait. Et, si proches des lieux de pouvoir, les boutiques des tripiers et des bouchers ressemblaient à des mouches posées sur de la vaisselle dorée.

Un pont à dorer
Un pont à dorer

De façon théâtrale, le prince baissa la tête et joignit ses mains. Il espérait ainsi susciter l’apitoiement, et rallier à lui ces vilains qui l’empêchaient de donner un peu plus d’éclat à sa cité. A la place, il entendit des bourdonnements. Les mouches se rebellaient. Ensemble, ce peuple de petites gens mal dégrossies mimait, d’une pantomime grotesque, les gestes que le prince avait effectués. Le visage empreint d’une pâleur mortelle, le prince se releva. Et, d’une voix blanche, jura que tous allaient le payer. Les rires de ces rustres continuaient de fuser. Ils devraient pourtant, quelques mois plus tard, ranger étals et hachoirs et laisser leurs boutiques aux bijoutiers.

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24 avril 2018 2 24 /04 /avril /2018 18:00

Hisse donc, manant ! S'ils te voyaient, tu ferais la honte de tes parents ! Le chevalier Gherardo motivait ses modestes troupes ainsi. Par conséquent, il ne serait jamais parti guerroyer avec eux. Mais là était sa chance : paysans sans terres, les hommes qu’il houspillait ne lui servaient qu’à bâtir. Une vingtaine d’hommes, maigres et hâves, travaillaient sur le chantier : six jours par semaine, au titre du service de la glèbe.

Jamais il ne quittait le chantier. Évidemment, celui-ci avançait. La tour commençait à s’élever, et avec elle la puissance de son commanditaire s’affirmait. Ce n’était pas seulement le pouvoir de Gherardo qui apparaissait dans le paysage bolonais : c’était aussi celui de l’empereur, puisque Gherardo était son partisan. Bologne n’échappait pas à la querelle des investitures : c’était à qui, du pape ou de l’empereur, pourrait nommer ceux qui, de Dieu, détiennent la titulature.

Le défi aux ânes
Le défi aux ânes

A quelques pas des travaux menés par Gherardo se trouvait le chevalier Benedetto, qui lui aussi menait son affaire. Plusieurs paysans étaient venus rendre le service qui, à leur seigneur, était dû. Mais, leur maître étant doux et sa voix ne s’élevant jamais très haut, les hommes allaient à leur tâche tranquillement et, comme la tâche était rude, ils se plaignaient souvent. Les maux de ses serfs gênaient Benedetto profondément. Il n’osait rien dire. Cependant, sa tour n’en avait que le nom ; on n’en voyait même pas les murs.

Le défi aux ânes
Le défi aux ânes

Benedetto prenait parti pour le pape. Il se demandait, concernant l’empereur, comment un homme qui en passe d’autres par le fil de l’épée pouvait s’immiscer dans les choses sacrées. C’était donc une lutte entre Benedetto et Gherardo : à coup de pierres posées et de briques qu’on empilait et qu’on liait par le mortier. Tous les jours, Benedetto voyait les progrès de son rival. Et, soupirant de la lenteur de son projet, il refusait cependant de recourir à des méthodes plus brutales.

 

Le défi aux ânes
Le défi aux ânes

Quant à Gherardo, il n’hésitait pas à faire montre de violence. Si la parole ne suffisait point, les coups garantissaient qu’on le comprenne bien. Sa tour, peu à peu, prenait de la hauteur. On fit bientôt monter un échafaudage. Quand ils en descendaient, les hommes demandaient à Gherardo jusqu’où, jusqu’à quand on porterait ces blocs vers les cieux. Impassible, le chevalier répondait que ce n’était pas là affaire de vilain que de connaître jusqu’à ses plus intimes desseins.

Le défi aux ânes
Le défi aux ânes

Benedetto, lui, n’y tint plus. Un jour, il convoqua ses hommes, les harangua. Il fallait que, pour l’évêque de Rome, la construction avance et qu’enfin, sa tour rattrape celle du gibelin. Benedetto promit des récompenses et jura, le visage trempé de larmes, que leur courage serait largement rétribué. Puisqu’on agissait aussi pour la grandeur de Dieu, ce dernier ne resterait pas de marbre face à leurs efforts. Courage leur dit-il : tout cela, vous l’emporterez dans la mort.

Le défi aux ânes
Le défi aux ânes

A l’été suivant : car l’hiver n’est pas fait pour les travaux, les chantiers reprirent. Hors des murailles, on voyait déjà la masse fine et pourtant forte de la tour de Gherardo. Celle de Benedetto, toutefois, la rattrapait. Mais tandis que sur les échafaudages, on s’activait, un bruit terrible vint de la base. En un instant, tout s’écroula. Les hommes de Benedetto disparurent sous un formidable amas de pierre. De ce tas jadis si haut, une main dépassait. A la bague qu’elle portait, on reconnut celle du chevalier.

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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 18:00

Est-ce un fou, cet homme qui déambule dans les rues ? Qu’a-t-il donc, ce vieil ahuri, à parler fort et à battre des bras comme s’il voulait qu’on le remarque ? N’est-ce donc pas assez que cet accoutrement d’un autre âge ? N’est-ce donc pas honteux que de porter ces vêtements élimés, ces frusques puantes, ces tissus sans teintes ? Pourquoi ne l’arrête-t-on pas, lui qui trouble la vue et dérange l’odorat ?

Cet homme a plus de quatre-vingts ans. Il est immensément fatigué. S’il parle, c’est qu’aucun mur n’arrête plus ses mots. S’il s’agite tant, c’est qu’il ne brasse plus l’air humide et perfide d’une sombre cellule. Il ne se fait pas remarquer, il dit sa joie de sentir le soleil sur sa peau et le vent sur sa nuque ridée. Ses vêtements sont d’un autre âge, il est vrai. Ils sont ceux d’un homme qui, cinquante ans auparavant, a été libre. Il pue, certes. Mais il est libre. A nouveau.

Cinquante-trois
Cinquante-trois

Qu’entendez-vous par là ? On ne peut avoir été enfermé un demi-siècle ans durant. Quel crime pourrait-il avoir commis pour subir ce tourment ? Pourquoi n’est-il pas mort plutôt que de souffrir ce châtiment ? Où peut-il donc aller désormais ? La mort n’est-elle pas son seul et ultime recours ? Et quelle âme cruelle veut lui faire goûter aujourd’hui la chaleur d’un jour, la fraîcheur d’un matin, la tiédeur d’une onde ?

Cinquante-trois
Cinquante-trois

Certains hommes ne vivent pas assez longtemps pour connaître la peine de celui qui est là. Vous me demandez le crime qu’il a commis : contre un prince il manigança. Pis, c’était son frère l’objet de l’attentat. Une âme plus charitable l’aurait mis à mort mais c’est à la vie qu’il fut condamné. Une vie qui ne se vit pas, une vie qui ronge le corps et dévore l’esprit, une vie comme, même en enfer, les démons ne réservent pas.

Cinquante-trois
Cinquante-trois

Qui est-il ? Le savez-vous seulement ? Regardez-le, maintenant, prostré, hagard, pareil à un dément. N’a-t-on pas pitié d’un homme tel que lui ? Les siens connaissent-ils donc son sort ? On ne voit personne l’entourer ou le soutenir. Nos cœurs se serrent. Voyez donc : il est borgne ! A-t-on tenté d’abréger ses souffrances, les augmentant plutôt que d’y parvenir ? Avez-vous quelque monnaie sur vous ? Déliez donc vos bourses, et soyez charitables !

Cinquante-trois
Cinquante-trois

Autrefois il eut un nom et une lignée. D’Este il était, comme la maison qui régnait. Sa famille n’est plus que souvenir, et son action n’est pas pour rien dans ce triste devenir. Il conjura, il fut pris ainsi que son frère, et puni par un autre de son sang. Et lorsque, dans sa geôle, il entendit le dernier râle de son complice, il fut seul pour contraindre sa tristesse. C’est le jeune prince qui, cette nuit, décida sa délivrance. Mais qu’est-ce que la vie lorsque le trépas est en instance ?

Cinquante-trois
Cinquante-trois

Vous posez une question à laquelle nous ne saurions répondre. Nous sommes confus d’avoir cru à la folie d’un homme qu’on a privé de lui. Que les hommes de bonne volonté se manifestent, et qu’ils l’accueillent comme un ami. Mais où est-il ? On l’a vu longer les douves et lorgner leurs fonds à l’ombre du château. Qu’on nous pardonne de n’avoir su, tandis que nous bavassions, retenir à la vie cet Este chargé d’un si lourd fardeau.

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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 19:00

 

Les flammes des bougies, disposées éparses sur les planches formant l’échafaudage, vacillaient sérieusement depuis plusieurs minutes déjà. L’œil du peintre peinait pour distinguer les couleurs sur son carré de bois qui servait de palette, et la main hésitait de plus en plus à apporter sur les visages radieux des saints les touches qui détermineraient l’atmosphère et les caractères.

Il sut que c’était là le moment pour s’arrêter. Soigneusement, il rangea ses pinceaux et gratta les croûtes sèches qui témoignaient des heures patientes passées à trouver l’expression qui siérait à ses sujets. Il souffla les bougies et alla trouver quelque jeune chanoine pour le prévenir de son départ. Très vite, il fut dehors, dans cette Rome bruissante, à la fois brillante et odorante qui accompagnait si bien l’âme du jeune homme.

Clair-obscur
Clair-obscur

 

Ses jeunes années, il les avait vécues à Milan, dans cette lointaine et sombre Lombardie qu’il avait revue à de rares occasions. Comme il avait montré d’étonnantes dispositions dans l’art de rendre les images mythiques en tableaux saisissants, il s’était alors rendu dans la cité papale où, rapportait-on, étaient recherchés les héritiers des génies toscans.

Clair-obscur
Clair-obscur

 

Rome, l’éternelle Rome, s’était ouverte à ce jeune peintre dont la fougue quotidienne éclatait dans des compositions que certains des plus puissants admiraient alors. Lui découvrit la société de ses pairs ainsi que la compagnie d’hommes qui, d’une parole, d’un geste, transformaient une vie simple en un destin. Cependant, il était également des quartiers populeux où, dans les auberges et les ruelles étroites, on croisait aisément quelque fille de joie et, aussi, des vilains à qui il fallait apprendre le droit.

Clair-obscur
Clair-obscur

 

En sortant de Saint-Louis-des-Français - ce nom rappelait les cavalcades heureuses et malheureuses de ces Goths dans les antiques provinces impériales -, le jeune peintre erra quelques instants entre les murs colorés et desquels s’échappaient toutes sortes de cris et d’odeurs pénétrantes. A la première occasion, il pénétra dans une taverne et commença, dès lors, de s’enivrer.

Clair-obscur
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Grâce à ses relations, le peintre était arrivé dans l’académie de sa corporation. Il jouissait de privilèges et se permettait de porter l’épée. Des plus grands palais, il était familier et, bien que sachant se tenir à sa modeste place d’artisan, il se savait écouté par ceux dont la parole importait. Ainsi fut-il proposé pour le chantier actuel, et cela il le savourait comme le triomphe de son talent naturel.

Clair-obscur
Clair-obscur

 

Affalé sur la table de l’auberge, à laquelle il avait davantage bu que mangé, il mélangeait les élixirs comme il le faisait pour sa peinture auprès d’une toile. Un confrère, plus jeune et moins brillant que lui, s’invita où il était assis. L’air aviné, il commença d’injurier ses œuvres, l’une après l’autre, les jugeant vulgaires et mal dégrossies. L’orgueil et l’ivresse firent le reste : les coups échangés sonnèrent la fin de la journée.

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