Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
6 décembre 2021 1 06 /12 /décembre /2021 19:00

Réveille-toi mon garçon ! Allons, debout ! Es-tu donc sourd ? Tu dors lorsque tes camarades montent déjà aux remparts ... Debout ! Arme-toi, prend ton morion et ta pique, hâte-toi près des créneaux. Prends ta place, joue des coudes, que vois-tu ? Ces étendards, ne sont-ce pas ceux des Français ? Combien sont-ils, à ton avis ? Je te le dis : quinze mille hommes au bas mot, dont mille soldats d’élite. Ne crains rien, le droit, le roi et le Seigneur sont de notre côté. Souris, mon garçon. La gloire te tend les bras.

Allons, qu’as-tu, mon garçon ? Tu trembles comme un vieillard. Cesse de regarder par-dessus ton épaule. L’heure est à la guerre. Je sais ce que tu penses. Tu voudrais retourner aux activités indignes de ton rang. Si l’on te laissait, tu balaierais la cour, comme tu l’as fait hier après-midi, tu jouerais au palefrenier aux écuries, tu courrais à la boulangerie ou à la laiterie, aux cuisines aussi, quémander à ceux dont c’est l’office un peu de pain ou un bout de fromage, pour attendre le repas du soir le ventre rassuré. Oublie cela, descends les marches, trouve de quoi tirer et reviens te placer près de tes frères d’armes.

Bon soldat
Bon soldat

Tu plies les genoux, tu bouches tes oreilles. La poudre et les boulets t’effraient. Ils ne te feront rien. Salses est une forteresse solide. Vois l’ennemi qui monte à l’assaut. Admire la bravoure de ces hommes qu’une telle ruée condamne. Tire ! Voilà qui est bien. Un homme est tombé à côté de toi. N’est-ce pas lui qui, comme toi, vient de Gérone ? Ton cœur s’affole. Le sang coule. Il souille la tunique de cet homme, mais rassure-toi : une fois descendu dans la cour, il sera soigné par l’un de ces barbiers qui considèrent la guerre comme leur alliée. En revanche, ils ne pourront rien faire pour cet autre, sans visage. Les morts ne sont utiles à personne.

Bon soldat
Bon soldat

Pourquoi ne dors-tu pas ? Tu crains tes propres rêves, sans doute. Les entends-tu, dans la plaine, qui préparent la journée de demain ? Car c’est ici, à Salses, le point de rencontre inéluctable entre nos deux royaumes, là où les velléités hégémoniques se confrontent et se contraignent et se contrarient, c’est ici que sont écrites les lignes que liront nos enfants dans les siècles à venir. Ces terres sont nôtres, n’en doute point. Les bruits que tu entends sont ceux des envahisseurs illégitimes. Tes camarades dorment tranquillement, car ils ont pour eux la conscience et la morale. Imite-les. Dans certains cas, le repos du corps importe plus que la foi de l’âme.

Bon soldat
Bon soldat

Cesse de crier, et prête tes bras à l’effort. Si seulement tu avais dormi cette nuit, au lieu de rêvasser, tu n’attendrais pas ainsi les ordres, tel un gamin terrifié. Saisis ta dague, porte-toi au devant des Français, imite tes aînés qui, au corps-à-corps, éprouvent leurs destins. Va, défends ton roi, défends ta vie ! Sois sûr qu’ils te tueront, ô s’ils te prennent, ils te questionneront de la plus douloureuse des manières, si tu ne les frappes pas, ils te perceront, t’écorcheront, t’ébouillanteront. Ô si tu les laisses faire, ils te rendront traître, à toi-même et aux tiens.

Bon soldat
Bon soldat

Recule, idiot ! Les Français ont gagné le passage ! Fuis, cours, ta carcasse froide vaut moins qu’un poing de poudre humide. Ne pars pas trop loin, tu peux encore te rendre utile. Vois ces camarades qui piègent la barbacane en la tapissant de poudre. Déroule le fil, ne tremble pas. Maintenant, retire-toi, retirez-vous, ne laissez rien d’espagnol en ces murs. Patiente, désormais. Les Français ont conquis. Comme ils sont fiers. Ne trouves-tu pas cela étrange ? ils triomphent, et ils meurent en même temps. Allume la mèche, maintenant. Allume, te dis-je ! Que n’obéis-tu pas ? N’écoute que ma voix ! Feu !

Bon soldat
Bon soldat

Allons, mon garçon, réveille-toi ! Tu m’as fait peur ! J’ai cru que tu étais mort. Va voir ceux qui le sont pour de bon. Contemple ton œuvre, surmonte ta stupéfaction. Quoi ? Des morts, tu en as déjà vus, non ? Peut-être pas autant d’un seul coup, il est vrai. Mais songe que ceux-là, aux corps dévastés, aux visages ravagés, ceux-là t’ont défié. Songe, mon garçon, que nul homme n’a ton pouvoir ici-bas. En une seconde, tu as tué cinq cents hommes. Sois fier, mon garçon ! Ici, d’entre tous, vivants ou morts, tu es le meilleur.

Partager cet article
Repost0
26 mai 2021 3 26 /05 /mai /2021 18:00

C’est une fille. Une de plus, s’exclame l’infirmière. La jeune mère ne comprend pas, alors l’infirmière pointe du doigt le sexe du nouveau-né, et répète deux fois le mot. Fille. Fille. Ah, si, répond la jeune mère, et elle éclate en sanglots, et ses mains tremblent alors qu’elle s’empare, avec une douceur infinie, de ce petit être sorti de ses entrailles une minute plus tôt. L’enfant a arrêté de pleurer et cherche instinctivement le sein nourricier.

L’infirmière reste un instant auprès de la mère et de son enfant, comme pour retrouver le goût du miracle quotidien. Elle demande, dans un souffle, le prénom de l’enfant, et la mère répond, avec des larmes dans la voix : Maria. L’infirmière reprend alors son activité, ausculte la mère et puis le nourrisson, déclare que tout lui paraît bien, mais la jeune mère ne comprend pas, toute à son émotion, toute à sa méconnaissance du français, aussi, et l’infirmière s’en va annoncer la bonne nouvelle à la directrice de l’établissement. Celle-ci n’est pas seule dans son bureau.

Juste au monde
Juste au monde

Un officier allemand s’y trouve, assis. Il est jeune et élégant, et se lève lorsque l’infirmière entre dans le bureau. Les bottes cirées et l’uniforme gris-vert remarquablement taillé contrastent avec les tenues des femmes qui séjournent ici. Même la directrice, une jeune Suissesse de vingt-cinq ans à peine, porte, par-dessus son tricot à grosses mailles, un tablier à la blancheur oubliée. L’infirmière bafouille que la petite Maria est née.

Juste au monde
Juste au monde

L’officier sourit. On pourrait le croire heureux de cette nouvelle, mais son sourire est statique, et ses yeux ne brillent pas. Il se rassoit brutalement tandis que, de la main, il fait signe à la directrice de l’imiter. Elle luit obéit et, aussitôt, l’officier reprend la discussion comme si rien ne s’était passé. L’infirmière recule mais, de peur de faire du bruit, elle ne rouvre pas la porte, elle se glisse dans un coin de la pièce, elle redoute que les mots prononcés ici ne trouvent un écho terrible pour toutes ces femmes qui donnent la vie.

Juste au monde
Juste au monde

L’officier demande à l’infirmière, sans la regarder, si la petite Maria est bien espagnole. Sans attendre la réponse, il affirme qu’il a eu vent de rumeurs, et celles-ci, tout aussi détestables soient-elles, doivent être vérifiées, pour que le droit et la justice triomphent, il affirme qu’on dit, dans la ville d’Elne, dans les environs, dans les campagnes de cette France libre, que des Juives et des Tziganes s’y cachent. La voix est douce, mais l’accent est dur. Chose inhabituelle à la maternité, le silence se fait.

Juste au monde
Juste au monde

La maternité pourrait fermer, s’il s’avérait qu’elle accueillait des personnes menaçant la sécurité de l’occupant. L’officier parle sans que ne bouge son visage. Toutes les occupantes seraient alors expulsées, livrées à elles-mêmes, voire renvoyées dans leur pays d’origine. L’officier veut aller voir la petite Maria, et sa mère, bien entendu. La directrice acquiesce. Tout de même, elle objecte qu’elle ne comprend pas en quoi des femmes prêtes à accoucher représentent une menace pour les Allemands. Le danger, c’est elles qui le subissent.

Juste au monde
Juste au monde

L’officier ne répond pas, et se lève. Il ouvre la marche, emprunte le couloir de la maternité puis s’arrête ; il ne sait pas où est la jeune mère. Un gémissement retentit. L’infirmière se précipite, bouscule l’officier qui se met à la suivre. Dans la chambre, la mère se tord de douleur. L’infirmière a pris Maria, l’a déposée dans un couffin tout proche. Entre les jambes arquées, une petite tête apparaît. La directrice repousse l’officier et ferme la porte. La guerre n’autorise pas de telles inconvenances.

Partager cet article
Repost0
14 novembre 2020 6 14 /11 /novembre /2020 21:45

Cela faisait un mois que Lluis n’avait plus senti l’odeur de la viande dans la cuisine. Elle montait depuis la marmite posée dans l’âtre. Chacun s’en approchait à tour de rôle et penchait la tête pour humer le fumet délicat de la viande de rat qui mitonnait. Ç’avait été une chance pour Lluis d’en apercevoir un se faufiler dans un recoin de leur maison. Malgré la fatigue, Lluis avait bondi et, de ses mains osseuses, il avait capturé l’animal. Sa sœur, Gisèla, avait émis un cri de joie. Le père, Pacian, avait sorti son couteau.

À trois, ils dévorèrent rapidement la pauvre bête et, comme leurs entrailles continuaient de leur réclamer leurs dûs, ils se mirent à mâchonner de petits bouts de cuir qui cuisaient depuis des jours. Pacian et Lluis se taisaient ; parler leur aurait réclamé trop de force. En huit mois, ils avaient largement épuisé leurs réserves de nourriture. Toute vie animale avait disparu dans l’enceinte de la cité. Dehors, les Français menaient un siège intraitable et les Perpignanais subissaient à présent les affres d’une Passion que, d’ordinaire, ils écoutaient lors des prêches. En ce temps-là, chaque aurore représentait une pointe nouvelle qui transperçait cœurs et corps.

Les rats fidèles
Les rats fidèles

Gisèla se leva avec une soudaineté qui ébranla les deux hommes. Ils lui demandèrent où elle comptait aller. Pour eux, la faim régimentait tout, elle était une déesse qui exigeait une dévotion absolue de ses fidèles. Elle les obligeait à chasser et à fouiller, et leur interdisait toute autre action. La faim accompagnait la guerre. Elle ne promettait pas la victoire, mais exigeait tout de même des sacrifices que de nombreux malheureux n’avaient su lui refuser. La mère de Lluis et de Gisèla avait succombé, deux mois auparavant. Gisèla répondit qu’elle se rendait au conseil. Elle ordonna à Lluis de l’accompagner.

Les rats fidèles
Les rats fidèles

Les conseils rassemblaient, par quartier, les assiégés. Leurs avis étaient transmis au gouverneur de la place, lequel pouvait ainsi mesurer la fidélité et comprendre les inquiétudes de ceux qu’il défendait. Gisèla n’en manquait aucun, car elle estimait que c’était là non seulement son devoir, mais aussi son échappatoire. Elle y écoutait les lamentations, les colères, les révoltes et les courages qui s’y exprimaient. Elle y traînait son frère, par devoir, croyant que les apparences devaient être sauvegardées et qu’elle ne pouvait pas prendre le risque, aux yeux des gens qui partageaient l’ordinaire de sa vie sociale, d’être prise pour la cheffe de famille. Lluis répondit à Gisèla qu’il n’en avait pas la force.

Les rats fidèles
Les rats fidèles

Gisèla se tourna vers son père, qui ne fit aucun geste. Lluis avait baissé la tête et il mâchait un morceau informe et incolore avec concentration. Il finit pourtant par se lever. Sa sœur le suivit. Celle-ci pensa que Lluis craignait moins qu’on le crût mort que lâche. Ils arrivèrent au conseil où habitants et soldats s’agitaient follement. Le cœur de Gisèla s’emballa : un assaut contre les assiégeants avait peut-être rencontré le succès. Las, ses espoirs furent vite déçus. Les soldats tenaient des Aragonais une nouvelle qui les faisaient se congratuler. A la cité, le vieux roi Jean promettait le titre de Très Fidèle.

Les rats fidèles
Les rats fidèles

Lluis oublia vite ses fatigues. Il se joignit aux autres hommes et savoura à l’avance le plaisir de cette reconnaissance. En deux ans, Perpignan avait subi deux sièges : la cité avait pour tort de regarder vers le midi et non vers le nord. Lluis, que le courage délaissait de plus en plus, sentait que ce titre le récompensait en tant que défenseur ; il avait pris part à des tours de garde sur les remparts et avait même pris soin de soldats blessés. Gisèla, elle, demeurait en retrait, troublée de l’euphorie qu’un seul titre provoquait. Elle pensa à sa mère, morte de faim. Elle songea aux pestilences qui avaient, depuis longtemps, conquis la ville. Elle redoutait que ce titre de Très Fidèle ne fût qu’un cadeau d'adieu.

Les rats fidèles
Les rats fidèles

Soudain, sa peur prit le pas sur sa prudence. De sa voix forte qu’elle utilisait d'ordinaire en son foyer pour appeler les hommes à la soupe, elle appela ceux qui se trouvaient au conseil à leurs devoirs. Elle évoqua l’exemple héroïque du consul Blanca qui avait consenti à la mise à mort de son propre fils devant les remparts. Elle appela de ses vœux et la liberté et la mort, comme si le choix de la vie impliquait le déshonneur. Lluis vint alors auprès d’elle, et posa la main sur son épaule. Sur son visage émacié, Gisèla lut que cette joie n’en était pas une. Les hommes et les femmes présents savaient désormais que leurs morts, certaines, seraient le prix de la fidélité. Ils se sentaient simplement soulagés qu’un roi, en leur faveur, eut intercédé.

Partager cet article
Repost0
29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 19:45

De sa vie, Norman n’avait jamais mis les pieds en Europe. Il avait toujours vécu sur les rives de l’Hudson, dans une bourgade que le voisinage d’une grosse pomme rendait anonyme. La grande ville avait parfaitement joué son rôle d’aimant attractif ; Norman y était parti étudier sitôt son cycle secondaire terminé. Comme tous les étudiants, il y avait découvert les plaisirs éphémères de la vie nocturne ainsi que ceux, plus solitaires, des compulsations bibliothécaires.

Un élément lui rappelait son lien à l’enfance, et c’était l’Hudson. Il prit le goût d’en longer les rives lors de longues promenades pédestres. La grande ville, alors, lui paraissait lointaine, bien qu’elle s’exhibât encore aux rétines et aux tympans de Norman, croyant par là le charmer alors qu’elle commençait à le dégoûter tout à fait. Ce fut par hasard, ou par désœuvrement, qu’un jour Norman entra dans un musée. Il était posé sur le fleuve, posté comme un obstacle sur le trajet de la balade quotidienne. La rencontre eut lieu.

La terre originelle
La terre originelle

En fait de musée, c’était un cloître, transporté là par miracle par des forces probablement toute-puissantes. Ici, la ville n’aventurait ni ses lumières criardes, ni ses agressions sonores. Norman s’attendit à voir surgir de ce silence un homme tonsuré à la coule de bure ; il ne croisa que des visiteurs en jeans et téléphones mobiles. Déçu, Norman jeta un œil sur la brochure qu’une aimable hôtesse lui avait donnée à l’accueil. De toute évidence, le cloître n’était pas le vestige d’une civilisation oubliée des rives de l’Hudson.

La terre originelle
La terre originelle

C’est pour cette raison, saugrenue en apparence, que Norman roulait maintenant, dans une voiture de location, sur les routes tortueuses des Pyrénées françaises. Moins de vingt-quatre heures auparavant, il avait jeté un œil par la vitre au hub monstrueux que constituait, d’un point de vue du trafic de passagers, l’aéroport JFK et désormais, il était arrêté sur un parking de terre battue avec, devant lui, les montagnes aux reflets vert sombre et, derrière lui, le monastère : la raison de ce coup de folie.

La terre originelle
La terre originelle

La billetterie était ici fort simple. Un bureau à l’aspect à la fois banal et ancien ne laissait entrevoir que la tête d’un employé, qui faisait également office de guide. Norman paya pour une visite libre ; il voulait être seul face au monument. Il retrouva le cloître, clairement incomplet, amputé de ce qui se trouvait de l’autre côté de l’océan. Tout, du bestiaire aux floraisons sculptées, était identique, et c’était l’évidence. Norman se sentait cependant, ici, dans la matrice originelle.

La terre originelle
La terre originelle

La documentation insistait sur les pillages dont avait été la cible le monastère de Saint-Michel-de-Cuxa après la période révolutionnaire. Un amateur d’art éclairé était parvenu à retrouver les pièces manquantes, qu’il avait expédiées par cargo sur les bords de l’Hudson. La démarche pouvait être mal comprise. Pour Norman, le but était clair : offrir au peuple du Nouveau Monde l’aura salvatrice des temples de leurs ancêtres. Dans la ville de béton, d’acier de verre, les vieux chapiteaux sculptés faisaient sens. Ils étaient le lien entre la terre originelle et la ville moderne.

La terre originelle
La terre originelle

Norman songea que les gratte-ciels aspiraient, en réalité, à approcher les dieux. Le monastère, par son architecture, s’humiliait devant eux, écrasé par la nature extérieure et par le silence intérieur. La signification était manifeste ici, au cœur des Pyrénées ; elle l’était davantage dans la ville monstrueuse, où l’homme contrôlait tout. Etrangement, c’était encore dans cet endroit que Norman se sentait le mieux, et non là où l’homme avait pourtant triomphé partout. Il lui sembla soudain que le monde n’avait pas été créé pour être contrôlé.

Partager cet article
Repost0
26 octobre 2019 6 26 /10 /octobre /2019 19:00

La chopine de bière qui tombe au sol est accompagnée de rires gras et sonores. L’aubergiste s’en agace un instant puis, du doigt, il désigne la flaque vineuse à un frêle adolescent, occupé jusque-là à empiler des écuelles les unes sur les autres. L’aubergiste retourne alors à son comptoir, remplit une nouvelle chopine d’un vin fort, épais et épicé et se dirige vers une table autour de laquelle sont assis quatre hommes guillerets. Leur conversation va bon train.

Le petit établissement se trouve dans le centre de Narbonne. Accolée aux murailles, qui forment le fond de la réserve, protégeant ainsi les tonneaux de vin, les salaisons et les fromages ainsi que tous les produits qui ne font que séjourner rapidement dans les lieux avant de trouver une place dans les écuelles, l’auberge accueille des voyageurs, artisans, des infirmes et des vaillants à la tâche, des à peine riches et des presque pauvres, des artistes ratés et des artistes de cour, des hommes du vicomte, et même un ou deux chanoines de la cathédrale. Tout un monde.

Des murailles l’antienne
Des murailles l’antienne

Il y a foule, aujourd’hui. Habilement, l’aubergiste slalome entre les tables et les tabourets ou les bancs, tous occupés par des épaules voûtées et des rires tapis ; il ramasse prestement la menue monnaie qui traînait à côté d’une assiette vide et savamment saucée. Il parvient à la table des quatre hommes. L’un d’eux est un chanoine de la cathédrale ; c’est un homme bon qui n’a qu’un vice : celui de la compagnie de ses semblables, de préférence dans des lieux bondés comme celui-ci. Un autre est un homme du viguier, qui est celui du roi. Les deux autres, l’aubergiste ne les connaît que de vue. Il dépose devant eux les chopines.

Des murailles l’antienne
Des murailles l’antienne

On lui demande ce qu’il en pense. Ce que je pense de quoi, répond-il. De la cathédrale, pardi ! C’est l’évidence. Non seulement l’auberge est pleine de monde, mais une rumeur l’emplit aussi. C’est une rumeur, c’est un refrain, bien connu dans les rues de la ville. On parle de terminer la cathédrale. Certaines voix rêveuses évoquent une nef immense, transpercée de lumière, comme on en fait dans le Nord, avec des vitraux éclatants et des murs peints d’histoires édifiantes.

Des murailles l’antienne
Des murailles l’antienne

La cathédrale : une vieille dame de quatre-vingt-dix ans qui serait restée une enfant. Les quatre paires d’yeux sont pointées sur l’aubergiste. Avec un peu de bonne volonté, commence-t-il … Il ne termine pas, car les autres ont détourné leurs regards vers leurs assiettes. Dieu, lui, ne doit pas vouloir qu’on la termine, cette cathédrale, avance l’un des hommes. Le chanoine fait les gros yeux. Il rappelle que c’est de Rome même qu’est venue la première pierre. Le pape, l’ancien archevêque de la ville, l’avait envoyée comme un signal qui paraît parfois dans le ciel, et qui doit guider les hommes.

Des murailles l’antienne
Des murailles l’antienne

Trop aimable, la fille de la louve, ricane l’autre homme. L’aubergiste le reconnaît maintenant : il travaille aux halles, à débiter des carcasses tout en philosophant ; un drôle d’homme. N’est-ce pas Rome qui a mis là ces murailles, qui maintenant empêchent la construction de la nef ? Elle a donné la vie à la ville, et maintenant l’empêche de s’épanouir. Le chanoine ouvre la bouche pour répondre mais l’homme du viguier est plus rapide. Il demande au boucher s’il se portera devant le danger lorsque, privée de murailles, Narbonne sera assiégée.

Des murailles l’antienne
Des murailles l’antienne

Le boucher grommelle ; bien-sûr que les murailles sont utiles, il ne dit pas le contraire. Le chanoine dit que, de toutes façons, la discussion est close : le cloître sera lui aussi adossé à la muraille. Tous, y compris l’aubergiste, ouvrent de grands yeux. C’est une solution qui préserve la cité et qui nous sied, conclut, visiblement content de lui, le chanoine. L’aubergiste, voyant la fin du débat et sentant sa présence inutile, adresse un salut à ses clients. A quelques pas, l’adolescent est occupé à nettoyer le vin renversé. L’aubergiste se fâche : et toutes ces écuelles qui ne sont pas encore rangées …

Partager cet article
Repost0
23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 18:00

Pour le moment, ils ne ressentent pas la soif. Cela ne saurait tarder. Au fil des jours, le niveau de l’eau dans les citernes diminue implacablement. Guilhem en restreint pourtant l’accès et y interdit de trop grands prélèvements. Cela ne suffit pas. Les hommes et les femmes, les parfaits et les imparfaits doivent boire tous les jours de cette eau qui est pour eux autant ce qui les sauve aujourd’hui que ce qui les trahira demain.

 

L’été est accablant. Le printemps, déjà, a été incroyablement sec. Au milieu de cet après-midi du mois de juin, les assiégés et les assiégeants cherchent l’ombre ; les uns dans leurs maisons de plus en plus sèches, les autres dans les bois alentours. Les chevaliers du nord patientent ; ils n’ont que cela à faire. Il n’y a aucun moyen de passer par-dessus le précipice pour aller au combat et, ainsi, mettre fin au siège de Minerve. Les assiégés espèrent un secours : des hommes du pays d’oc ou un orage. Pour l’instant, rien ne vient.

L’accès à l’eau
L’accès à l’eau

Quelques jours passent. Les croisés ordonnent la pluie, qui vient. Mais ce n’est pas de l’eau qui tombe du ciel. Non, ce sont des rochers qui s’abattent impitoyablement sur le puits et sur le chemin qui y donne accès. L’orage de pierres vise à tarir la source d’eau. Le comte Guilhem ne peut plus guère attendre. Déjà, dans les rues de la petite cité, les animaux dépérissent car l’eau est réservée à ceux qui peuvent témoigner de leur foi. Rapidement, il trouve quelques volontaires. La soif et l’ennui ne les ont pas encore tués.

L’accès à l’eau
L’accès à l’eau

Le comte Guilhem revient de son expédition. Il est seul. A la lumière d’un feu de fortune, sur la place du village, Guilhem relate leur ambition et leur échec. L’équipée devait détruire les machines qui lancent, avec une précision effroyable, ces rochers qui sont autant d’anges annonciateurs de la mort. Guilhem ne sait par qui, mais l’alerte a été donnée tandis qu’ils s’échinaient sur les grosses cordes. Tels des diables, les chevaliers sont sortis de terre, l’épée à la main. Guilhem montre les siennes à la foule apeurée : elles sont couvertes d’entailles profondes.

L’accès à l’eau
L’accès à l’eau

La voix grave, presque invisible dans la nuit noire, le comte Guilhem parle de corps transpercés, déchirés. Il pleure lorsqu’il se rappelle les gémissements de ses compagnons, blessés à mort, qui attendent que l’estoc ou la taille les achèvent. Autour de lui, des pleurs sont réprimés. Un jeune homme, qu’il ne voit pas, parle de vengeance. Il a, dans la voix, une rage sourde, une colère brutale, une envie de meurtres sanglants. Tous vont se coucher le cœur lourd et le goût du sang dans la bouche.

L’accès à l’eau
L’accès à l’eau

Le lendemain, le soleil est de plomb. La semaine s’écoule, lente, pénible. Dans la cité de Minerve, plus rien à faire, sinon observer le camp d’en face. En face, justement, les croisés désespèrent de prendre la ville. Il n’a pas plu et on a empoisonné l’eau du puits. Seul un miracle peut faire tenir ces hérétiques. Les faydits n’ont peut-être pas d’eau, mais ils ont du courage. Tandis qu’un nouveau jour décroît, un accord est trouvé entre le comte Guilhem et le sire de Montfort. Les portes s’ouvriront le lendemain.

L’accès à l’eau
L’accès à l’eau

Bien qu’ils soient impatients d’en découdre, les croisés ont gardé l’épée au fourreau. On arrête les parfaits, remis au légat qui accompagne la croisade et l’on jette en contrebas, sur les rochers, les cadavres de ceux que la soif a terrassés. Les croisés dressent un bûcher tandis que Guilhem, ses chevaliers et d’autres habitants se ruent sur l’eau fraîche apportée avec les conquérants. Presque tous les parfaits refusent d’abjurer. C’est une consolation pour les croisés. Le sang n’a pas coulé mais le feu consumera. Dans l’étouffante moiteur de juillet, un panache de fumée noire s’élève au-dessus de la cité.

Partager cet article
Repost0
15 octobre 2018 1 15 /10 /octobre /2018 18:00

Elle était l’innocence abattue. Son visage était devenu rapidement pâle et l’on n’y distinguait aucune trace de douleur. La mort l’avait prise par surprise, emportant cette jeune âme et celle des quatre autres tués du jour vers un monde supposé meilleur. Autour du corps de la jeune Cécile, plusieurs hommes et femmes se penchaient, se signaient, se lamentaient d’une vie gâchée, d’un sourire envolé, d’une beauté perdue.

 

La journée se terminait donc dans le sang. Le samedi et le dimanche, on avait manifesté bruyamment. Trop, c’était trop disaient les viticulteurs de ce Languedoc qui périssait de l’ajout de sucre et de l’importation des vins étrangers. Italie, Espagne, Algérie : les vins d’outre-mer se déversaient depuis les ports de la côte et les prix s’abîmaient. A force, les vignerons finissaient noyés et emportaient avec eux, dans les abysses, les manœuvres et les journaliers qu’ils employaient.

In vino dignitas
In vino dignitas

Le corps de Narbonne frémissait encore de soubresauts liés aux événements des dernières journées. Derrière leurs portes et fenêtres, les habitants n’osaient pas encore sortir. Ils craignaient de voir l’un de ces gendarmes à cheval, descendants des illustres mais terrifiants dragons, qui crachaient leurs flammes d’un canon de fusil ou d’un pistolet, gardiens de l’ordre et maîtres de la peur. La ville, pourtant, avait gardé la couleur de ses rues et sa chaleur secrète.

In vino dignitas
In vino dignitas

Dès le samedi matin, la profession viticole avait investi les rues de la ville. Ils venaient du Minervois, des Corbières, de la côte et de la plaine. Chacun avait fait un effort : qui en portant un veston, qui en ayant choisi son plus beau chapeau. C’était histoire de montrer que l’on avait de la dignité, qu’on était des hommes et des femmes autant que ceux de la ville, autant que ceux du gouvernement. L’humeur était conviviale, mais elle n’était pas joyeuse : quand certains meurent de ne pas vendre au bon prix, cela vous enlève l’envie de rire.

In vino dignitas
In vino dignitas

Sur les pancartes, de grands mots étaient inscrits. On évoquait l’honneur, on en appelait au droit de vivre de son travail, on maudissait les étrangleurs de tous bords : politiques, mauvais commerçants. On se pressait aux tribunes pour écouter les parleurs, les harangueurs, ceux dont la voix portait haut les revendications, on applaudissait à se rompre les doigts, on criait des vivats pour que, quelque part, les importants puissent entendre.

In vino dignitas
In vino dignitas

Les gendarmes étaient apparus dans leurs vareuses sombres. Leurs regards ne trahissaient pas la moindre émotion, pas la moindre sympathie pour ceux qui manifestaient ni pour leur combat. Chacun son métier. Les viticulteurs les sentirent près de charger alors ils s’allongèrent. Pour les surprendre. Pour ne pas se laisser faire. Pour ne pas céder à la tentation de frapper aussi, de se mettre, alors, dans l’illégalité, pour ne pas donner d’excuse à ceux qui, bientôt, cogneraient dur sur les têtes endurcies par le travail de la terre et de la vigne.

In vino dignitas
In vino dignitas

Les gendarmes ne surent que faire, alors ils arrêtèrent les meneurs. Ils étaient restés debout, comme les mâts insubmersibles d’un vaisseau qui fait face aux vagues déchaînées. Le lendemain, c’était le funeste dimanche, celui de l’innocence martyrisée, on se réunit à nouveau. On ne débattit point : il fallait délivrer les meneurs. L’inspecteur qui s’était chargé de leur arrestation, la veille, apparut : on s’attroupa autour de lui, on le lyncha. Là-dessus, ceux de la garde firent feu. Quatre manifestants furent touchés, et une jeune femme qui venait simplement faire son marché. Sur la dignité, un voile sombre venait d’être jeté.

Partager cet article
Repost0
30 avril 2018 1 30 /04 /avril /2018 18:00

En poussant la porte, elle avait entraîné la musique du carillon éolien. Les tubes creux de bambou s’entrechoquaient doucement ; c’était là une manière aérienne de signifier que le magasin était visité. La porte, en vieux bois presque noir, avait grincé. En s’ouvrant, elle laissait la lumière du jour se jeter sur des étagères, de bois elles aussi, où reposaient des centaines, des milliers de livres. De loin, on ne distinguait, bien sûr, aucun titre ; mais dès que l’on s’approchait, c’était des territoires inconnus qui semblaient se livrer.

 

Elle salua d’un bonjour presque inaudible. Le silence régnait et elle ne voulait pas le troubler. Elle commença à fureter, penchant la tête d’un côté, puis d’un autre. Ses lèvres bougeaient sans cesse, murmurant des noms connus, des titres bien trouvés, des trouvailles qui auraient mérité d’être approfondies. Au bout de quelques minutes, et devant l’ampleur de la tâche qui s’annonçait, elle se tourna vers le libraire. Elle lui demanda s’il détenait le livre qu’elle cherchait.

Le sens du papier
Le sens du papier

Le libraire fit une moue significative. Jamais, de toute évidence, il n’avait entendu parler de cet objet ni de son auteur. Il chaussa cependant ses lunettes et pianota sur son ordinateur. Relevant la tête, il dit un simple non, enleva ses lunettes puis retourna à sa lecture. Elle n’en fut pas désemparée : elle s’attendait à cet échec. Depuis deux ans déjà, elle explorait minutieusement toutes les librairies de toutes les villes dans lesquelles elle séjournait. Montolieu, sur la route des vacances, était justement une ville de livres. Ou plutôt un village.

Le sens du papier
Le sens du papier

Elle avait remarqué, naturellement, les ruelles et les pavés, les vieilles maisons, les colombages, les murs baignés de soleil. Elle avait été sensible au charme de ce village languedocien, elle avait aimé y sentir la vie que, dans de trop nombreux villages de France, on ne devine même plus. Elle avait flâné du côté de la place de l’église, y dégustant une salade fraîche pour son déjeuner. Mais elle avait été rattrapée. Sa quête devait reprendre. Alors, elle avait poussé cette première porte de bois noir.

Le sens du papier
Le sens du papier

Elle persévéra. Elle entra dans une deuxième, puis dans une troisième librairie. Les accueils furent plus chaleureux. Une femme lui indiqua qu’elle se spécialisait dans les livres d’art. Elle en avait de superbes, aux reliures élégantes, aux couvertures sobres qui annonçaient, en majuscules, l’artiste auquel on consacrait ces pages. C’était parfois de vieux ouvrages, mais cela importe peu. Quand la vérité a été dite une fois, elle demeure : éternelle.

Le sens du papier
Le sens du papier

Dans une autre boutique, elle vit venir à elle un siècle d’histoire de la bande-dessinée. Tous les personnages étaient rangés là, par ordre chronologique, par éditeur, par couleurs. Une partie du magasin était réservée pour les éditions originales, trésors parmi les trésors, objets de culte pour certains bibliophiles. Des reporters à houppette y côtoyaient des Gaulois à moustache et des gaffeurs légendaires. Le libraire, qui ne possédait pas le livre qu’elle voulait, était intarissable sur ses protégés. Elle dut lui promettre de revenir pour qu’alors, il la laissât partir.

Le sens du papier
Le sens du papier

Elle se rendit dans un dernier magasin. L’après-midi avait filé à toute vitesse. De nouveau elle demanda. De nouveau, elle essuya un refus. Par habitude, par plaisir aussi, elle pencha encore la tête, marmonna encore ces noms illustres ou non, ces promesses d’histoires qui attisaient en elle la passion. Et elle le vit. Dans une édition originale, reliée de cuir, au papier un peu jauni. Elle l’ouvrit, caressa la page cent vingt-deux, le huma. Ses mains ne voulaient plus le lâcher. Sa quête était terminée. La lecture pouvait débuter.

Partager cet article
Repost0
19 novembre 2017 7 19 /11 /novembre /2017 19:00

Cela faisait plusieurs mois qu'elle toussait. Ni dans les cabinets de la ville, ni dans les hôpitaux de banlieue, les médecins n'avaient pu diagnostiquer la maladie qui la rongeait. Quelques semaines auparavant, d'étranges inflammations du derme et, même, sur certaines parties de son corps, de petites boules purulentes parsemaient sa peau d'une nouvelle géographie du mal. Un jour, on lui dit que du repos serait probablement salvateur. Elle refusa, plus par habitude que par peur.

Elle ne se laissa pas convaincre par des amis, ni même par sa famille, qui s'inquiétaient par écrans interposés. C'est son corps qui la convainquit. Des douleurs fulgurantes lui paralysaient les bras, le dos, les jambes, et laissaient comme des marques profondes et sanglantes dans son esprit. Elle regarda une carte de France et trouva un nom familier, souvenir de vacances, près d'une autoroute sur laquelle elle ne se souvenait pas avoir roulé. C'était Sainte-Enimie.

Bienvenue et salut
Bienvenue et salut

Elle partit un matin dans sa vieille auto d'étudiante. Quinze jours de congés, une chef qui semblait soulagée (par empathie ou par dégoût, elle ne le savait) et une famille qui, croyant avoir été entendue, soulignait inutilement les bienfaits d'un tel arrêt. Ses anciens flirts, évidemment, ne la contactaient plus, priant que son mal n'ait pas atteint leurs corps jeunes et sains. Seule, elle arriva dans sa location. Le paiement était effectué : la clé, dans une enveloppe, l'attendait.

Bienvenue et salut
Bienvenue et salut

Elle passa là deux semaines, hors du temps (son temps, en fait : celui de son travail, celui des transports en commun, celui des provisions à acheter). En huit jours, sa toux avait disparu. Elle respirait l'air chaud du village dans le jardinet dont elle disposait. Trois jours avant son départ, elle osa sortir. Ses boutons et autres marques de vilenie s'estompaient. La boulangère et l'épicier la servaient avec le sourire. Mais cela ne dura pas. Elle fit ses valises et, un soir, repartit.

Bienvenue et salut
Bienvenue et salut

Ce sont les quintes qui s'emparèrent à nouveau de ses journées et de son sommeil. Puis les cloques, plus nombreuses qu'auparavant, couvrirent son ventre, son torse et ses bras avant de gagner, téméraires, la base de son cou. Naturellement, les regards des autres la fuyaient puisqu'elle était, malgré elle, un insoutenable spectacle. Elle comprit qu'il lui fallait repartir. Ce qu'elle fit. Elle alla mieux, puis revint. Dans son quotidien de banlieue, elle s'affaiblissait encore car des symptômes nouveaux apparaissaient.

Bienvenue et salut
Bienvenue et salut

Elle fuit sur les routes, retrouva Sainte-Enimie. Le village ne semblait jamais changer. Certains matins, il s'animait de marchés où se chevauchaient les couleurs. Régulièrement elle s'arrêtait sur le pont, qui lui rappelait ceux de sa grande ville où klaxonnaient les bus et roulaient les voitures et les vélos. Ici elle était seule, dans une solitude rayonnante, ne croisant, certains après-midi, qu'un chat errant ou un grand-père qui allait chercher son journal ou son pain.

Bienvenue et salut
Bienvenue et salut

Heureusement, elle capitula. Grâce au téléphone et à d'amicaux soutiens, elle rendit son appartement, démissionna de son travail, fit déménager les rares biens auxquels elle tenait. Jamais plus elle ne toussait et le soleil rendait à sa peau l'éclat passé. Littéralement elle reprenait vie, retrouvait son goût, ses couleurs, ses odeurs : les discussions sur la pluie et le beau temps, le murmure de l'eau, la main posée sur un parapet de pierre encore chaud.

Partager cet article
Repost0
16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 18:00

En vérité, ils s'étaient attendus à un autre comité d'accueil. Lorsqu'ils descendirent de la voiture, laquelle était banalisée pour ne pas attirer une attention par trop soutenue, ils n'eurent pour seul tapage que le cri des gabians. Au loin ils virent le maire se dépêcher, veste de tous les jours sur le dos, accompagné d'une personne, adjoint probablement, qui sans cesse se retournait vers le premier citoyen, lequel ne devait pas marcher assez vite à son goût.

Les présentations furent rapidement faites. Ces messieurs de la délégation étaient au nombre de trois. On les pria de bien vouloir se donner la peine, ce qu'ils firent bien volontiers, et ainsi la petite équipe se dirigea vers le centre. Bien que le temps leur fût compté, monsieur le maire voulait à tout prix leur faire visiter la vieille ville, antique, médiévale même, qu'un château, ou plutôt ses ruines, surplombait. Le jour était superbe et la mer était bleue : Gruissan semblait se lover dans la douceur de ses qualités.

Prendre racine
Prendre racine

Ces trois messieurs de la délégation de l’État furent polis. Ils admirèrent dans un silence respectueux les maisons séculaires, sourirent à l'évocation des bains de mer, très prisés en été, ne cachèrent point leur contentement de parcourir des rues que les minots, par courtoisie ce jour-ci, leur avait abandonnées. Cependant le plus grand des trois : qui était aussi chauve, et portait des lunettes ainsi qu'un air sévère, désigna sa montre à monsieur le maire. Le temps : voilà le souci.

Prendre racine
Prendre racine

Monsieur le maire, toutefois, ne semblait en avoir cure. La montre, disait-il, c'est bon pour les Parisiens : ici, nous avons le soleil. Manière de dire qu'il agirait à sa convenance, et que l'on vivait bien mieux ici, puisqu'au rythme de ses envies. Vision idyllique et exagérée : monsieur le maire en convenait fort bien en son for intérieur. Malgré ses réticences, il céda et commença de se diriger vers la plage. C'est là que les trois messieurs seraient exaucés : une trentaine de personnages à l'accent chantant (mais à la figure menaçante) les y attendait de pied ferme.

Prendre racine
Prendre racine

Ici, disait le rapport, que dans la commune on avait lu de façon très attentive, et plusieurs fois même pour être bien sûr de son contenu, allait être construit un complexe immobilier. Expression complexe pour une réalité bien simple : une cascade de béton se déverserait ici, s'amoncellerait et finirait par prendre racine face à la Méditerranée. On envisageait, pour les mois d'été, la venue de milliers de vacanciers, sevrés de soleil dans leurs nordiques contrées, qui sans retenue y dépenseraient leurs francs durement gagnés.

Prendre racine
Prendre racine

A la surprise de ces trois messieurs : c'était des inspecteurs, puisqu'il faut être précis, et qu'ils s'étaient présentés ainsi, la plage était occupée. Par une foule, c'était entendu, et évidemment attendu, mais aussi, et cela l'était moins, par des rangées de chalet. Vision étrange, au demeurant, d'un littoral peuplé de montagnardes bâtisses, quoique les pilotis induisissent une particularité lacustre. Raccordés à l'eau et pourvus en électricité, précisa le maire. Ces trois messieurs en étaient bouches bées.

Prendre racine
Prendre racine

Ils étaient donc confus. On leur avait payé le billet de train, ils avaient un rapport à écrire. Devant eux la foule grossissait de mécontents qui refusaient, ils le hurlaient, qu'on détruise ainsi leurs chalets. D'aucuns proposèrent alors qu'on donne à ces gredins-là un bain de mer. Pendant ce temps, le maire et son adjoint avaient disparu. D'un coup d’œil, les trois messieurs se concertèrent. Après tout, la plage pouvait bien rester nue.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : LM Voyager
  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
  • Contact

Recherche

Liens