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4 février 2022 5 04 /02 /février /2022 19:00

Du bout de la botte, Pélissier tâta le corps du rustaud. Aucune réaction : il devait être mort. Pélissier déglutit, puis s’affola. Au bout de son pied, il avait vu du sang. Ce n’était pas le sien, évidemment, mais des bottes pareilles, qu’il vendait par ailleurs dans son magasin, et pour toutes tailles, s’il vous plaît, valaient presque deux cents francs. Pélissier se pencha pour les essuyer à l’aide d’un grand mouchoir à tartan, avant de se relever vivement. A sa grande stupeur, le mort gémissait.

D’instinct, Pélissier recula, avant de comprendre son erreur de jugement. La balle avait pénétré par la cage thoracique, brisant une côte et freinée par celle-ci ; ainsi elle n’avait atteint aucun organe vital, bien que la blessure dût être très douloureuse. Le paysan marmonnait désormais. Curieux de nature, Pélissier se pencha, prenant garde cependant à ce que ses bottes ne fussent souillées. l’homme réclamait de l’aide et de l’eau. Pélissier jugea que cela était un mauvais signe. Il avait lu, une fois, dans un bulletin scientifique, que les moribonds, avant de trépasser, éprouvaient souvent une grande soif.

Quarante-cinq centimes
Quarante-cinq centimes

Pélissier s’agenouilla. De la poche intérieure de son veston de la garde nationale, il sortit une gourde. Avec soin – car c’était ainsi qu’il faisait toute chose, depuis les comptes de ses deux boutiques à Guéret jusqu’au cirage de ses souliers en passant par le choix quotidien de sa mise –, il humecta les lèvres du blessé. Sa charité chrétienne lui fit même consentir à lui donner une gorgée, en veillant toutefois à ce que le goulot n’entrât pas en contact avec la bouche. Derrière lui, Pélissier sentit arriver Desthières. Celui-ci tenait un calepin.

Quarante-cinq centimes
Quarante-cinq centimes

Quatorze, annonça Desthières, tout sourire, et il demanda s’il fallait en ajouter un quinzième. Comme Pélissier ne semblait pas comprendre, Desthières précisa qu’il comptait les morts. Pélissier secoua la tête : celui-là vivrait probablement. Desthières s’excusa alors, et s’en retourna à ses comptes morbides. Quant à sa bonne humeur, Pélissier n’en prit pas ombrage. Il avait compris depuis longtemps combien jovial était Desthières. C’était sa nature, et elle s’exprimait, c’était remarquable, dans les moments même les plus terribles.

Quarante-cinq centimes

Tout en demeurant à côté de son paysan blessé, Pélissier ressentait quelque inquiétude. Il jetait régulièrement des regards vers la route par laquelle tous ces hommes étaient venus. Ils étaient apparus, armés et vociférant, et il n’avait fait aucun doute qu’ils avaient compté prendre la ville de force et apporter avec eux les déprédations propres à toute guerre civile. La garde, dont était Pélissier et d’autres citoyens éminents de la ville, avait tiré. Cependant, Pélissier craignait que la colère du peuple des campagnes ne fût sourde aux arguments des fusils. Pourtant, hormis les râles des blessés, on n’entendait rien.

Quarante-cinq centimes
Quarante-cinq centimes

Pour se rassurer, Pélissier décida de prendre des nouvelles. Déjà les citoyens de Guéret s’étaient rassemblés, et ils commentaient, avec des accents d’horreur dans la voix, la blessure d’untel et la mort de tel autre. Pélissier sentit des regards dédaigneux se poser sur son uniforme et, un instant, il songea à faire reculer ces imbéciles qui ne comprenaient pas à quel danger ils avaient réchappé. Il renonça à son projet et, tristement, il entendit des commères se lamenter de toutes ces vies perdues pour quarante-cinq centimes. Pélissier décida de se rapprocher du Préfet. Desthières lui faisait son rapport. On dénombrait une vingtaine de blessés et quatorze morts.

Quarante-cinq centimes
Quarante-cinq centimes

A la grande surprise de Pélissier, le Préfet paraissait lui aussi écœuré. Il répétait, comme pour se rassurer, qu’il fallait qualifier cela de révolte fiscale, puis il geignait que la République ne valait pas mieux que la monarchie. Puis, sans que l’on comprît de qui il parlait, le Préfet éructait qu’il voulait des noms. Pélissier jugea alors opportun de désigner le paysan blessé, qui, dans un souffle, avait dit le sien. Se tournant vers Pélissier, le Préfet lui tapa l’épaule et le félicita. Et, d’un geste, il indiqua aux gendarmes de se saisir du révolté. Pour celui-là, ce serait le bagne. Pélissier fut rasséréné. Cela montrait que, d’une manière ou d’une autre, tous allaient payer.

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26 juillet 2021 1 26 /07 /juillet /2021 18:00

C’est arrivé hier encore. Si j’étais un homme, j’en rirais. À l’aube, trois femmes sont entrées dans l’abbatiale. Je connaissais l’une d’elles pour l’avoir surprise, une fois, à commettre l’acte qu’elle s’apprêtait à faire. Elle est d’Obazine, s’appelle Émilienne et elle s’occupe, chez elle, de son petit garçon malade. Quant aux deux autres, ce sont des braves femmes de villages voisins. Ce sont sans doute le désespoir et l’irrésolution qui les ont menées ici. Elles ne peuvent accepter le mal. Elles le veulent combattre par tous les moyens.

L’Émilienne est entrée la première. Elle a vu que la voie était libre, et a fait signe aux deux autres pour qu’elles la suivent. Moi, j’observais. Prudentes, elles ont sursauté lorsque l’écho d’un caillou qui crisse a empli la nef. L’une des femmes a voulu prier, mais l’Émilienne lui a chuchoté qu’elles n’avaient pas le temps. Nous réciterons dix Notre-Père et dix Ave Maria, a-t-elle ajouté. J’ai pensé : voilà que les femmes sont prêtres.

Gratteuses d’espoir
Gratteuses d’espoir

Un visiteur impromptu, considérant la scène, aurait pu croire que ces trois femmes venaient prier à l’aube, avant les travaux des champs. Pour peu que ce visiteur connusse l’une de ces femmes, qu’il l’eût vue vendre sa maigre production un jour de marché, il aurait été étonné de ce recueillement soudain, de cette discrétion contrastant si fortement avec la hargne avec laquelle elle obtenait trois piécettes pour quelques pommes ou une motte de beurre. Ce silence, ce visiteur l’aurait pris pour un respect obséquieux. En réalité, c’était une prudence savante.

Gratteuses d’espoir
Gratteuses d’espoir

Elles approchèrent du tombeau. C’était alors de pauvres os qui y reposaient, éloignés des tourments de ce monde par quatre pans de pierre finement sculptés qui donnaient à lire la vie de l’homme exposé pour l’éternité à l’idolâtrie. Émilienne s’agenouilla. Elle sortit un petit couteau, dont elle se servit comme un grattoir. Sur le nez de calcaire, elle éprouva la lame et recueillit un peu de poussière dans une bourse de cuir. A son exemple, les deux autres femmes l’imitèrent. Cela ne prit que quelques minutes. Ensuite, elles se hâtèrent de sortir.

Gratteuses d’espoir

Sans doute se doutèrent-elles de ma présence. D’ailleurs, où aurais-je pu me trouver, sinon dans ce monument séculaire ? Elles se sont arrêtés souvent, au milieu de leur effort, pour regarder partout autour d’elles, mais elles ne me virent point. Après qu’elles furent sorties, tout redevint calme. J’avais encore une heure avant que les chanoines ne vinssent à leur tour, et j’imaginai sans peine que ces hommes de foi ne verraient rien de la nouvelle mutilation du saint. Il s’avéra plus tard que j’avais raison.

Gratteuses d’espoir
Gratteuses d’espoir

Avec la poussière de ce tombeau, ces femmes concoctent des potions qu’elles font boire à quiconque, dans leur entourage, souffre d’un mal que les apothicaires ne savent soigner. Je savais que, le dimanche suivant, l’Émilienne et les autres reviendraient à Obazine prier pour que le saint intercédât en faveur de la guérison. Le saint n’avait-il pas guéri, de son vivant, une foule considérable de souffreteux, de claudiquants et de scrofuleux ? Dans leur lutte, ces femmes mêlent tout, la foi et la magie, la piété et la superstition.

Gratteuses d’espoir
Gratteuses d’espoir

En vérité, je me questionne, moi aussi. Je ne sais si l’âme seule peut être récipiendaire des bénéfices de la foi, ou si le corps, lui aussi, peut y prétendre. Ces femmes saccagent, mais elles prient. Elles appellent à la guérison, et elles mutilent. Elles en appellent au saint et à ses vertus, et pourtant elles le blessent. Poussées par l’amour, ces femmes succombent au mal. D’où je me trouve, je les comprends. Mieux, je les bénis.

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14 janvier 2021 4 14 /01 /janvier /2021 19:00

Qui c’est celui-là, a demandé le Gaston. Grévy, j’ai murmuré, mais l’Gaston n’a pas entendu. Qui qu’c’est, que j’te demande, a-t-il répété. Grévy, bon Dieu, que j’ai crié. Grévy, le président de la République, le bon républicain, le mauvais chrétien, n’ouvres-tu donc jamais les journaux, ai-je pensé, mais ça, je l’ai gardé pour moi, je me suis simplement retourné, et j’ai continué mon travail. Gaston est resté quelques minutes à me regarder tailler la pierre, puis j’ai entendu ses godillots traîner à nouveau sur le chemin.

Le soir, en rentrant chez moi, j’ai croisé Amandine. Elle m’a demandé si mon beau monsieur de pierre serait bientôt terminé. C’est Grévy, que j’ai répondu, et c’est la République qu’est belle, pas lui. Amandine a haussé les épaules. J’ai cru que tu faisais un mari à la petite bonne femme que t’as sculptée, qu’elle a ajouté. La petite bonne femme, c’est Marianne. C’est pas d’un mari dont elle a besoin, celle-là. C’est d’hommes d’État.

Graveur d’imaginaire
Graveur d’imaginaire

Amandine m’a souhaité la bonne soirée, et je suis rentré. J’ai soupé, puis je me suis couché, avec mon petit carnet à côté du lit. Parfois, dans la nuit, je me réveille, et j’écris mes rêves, je laisse des impressions. En me relisant, le matin, j’ai souvent l’impression de découvrir les pensées d’un fou. Les rêves sont d’un grotesque, tout de même. Cependant, il m’arrive de découvrir, caché dans les lignes que les songes m’ont dictées, un de mes nouveaux enfants. Je les appelle les marmots.

Graveur d’imaginaire
Graveur d’imaginaire

A l’aube, j’avale un verre de vin et je mange une tartine de pain beurrée. Ensuite, je vais aux champs, et j’y fais les travaux que tout bon paysan doit faire, selon la saison. Je travaille comme je vis : tout seul. Ça ne me fait rien, j’ai l’habitude. J’aurais pu me marier, mais c’est une longue histoire, et elle est un peu pénible pour moi. Bien-sûr, je n’ai pas d’enfants, mais j’ai mes marmots. Je les ai installés partout dans le village, comme ça, ils m’accompagnent à chaque fois que je m’y rends.

Graveur d’imaginaire

Au début, les gens les regardaient avec étonnement. Maintenant, il arrive que certains viennent me demander que je leur sculpte quelque chose, n’importe quoi, qui rendra jolie leur maison. Je leur réponds que, dès qu'un marmot se présente chez moi, je le leur envoie. Les marmots ne viennent pas tous de mes rêves. Ils surgissent aussi des livres et des journaux que je peux avoir, à l'occasion. Les marmots s’impriment dans mon esprit et, d'une certaine manière, me demandent de leur donner forme, de leur donner vie.

Graveur d’imaginaire
Graveur d’imaginaire

Une fois mon labeur aux champs terminé, je rejoins mon Grévy qui m’attend. Ce soir, c'est Etienne qui s’arrête derrière moi. Comme il ne dit rien, je me retourne, je lui lance le bonjour. Pas facile, hein, qu’il me dit. Etienne n’est pas causant, mais depuis que j’ai orné sa maison d’un petit général à tricorne, il se force un peu avec moi. Le granit n’est pas une roche qui se laisse tailler sans résister, que je réponds. Il hoche la tête, et comme il ne sait pas quoi dire d’autre, il se tait. Je reprends mon burin, et j’affine le nez et les pommettes. Moi, c’est cela que je parle : la langue des pierres.

Graveur d’imaginaire
Graveur d’imaginaire

Au soir, lorsque mes bras me supplient d’arrêter, je lâche mon burin et pose mes mains sur mes tempes. Elles vibrent. Me vient alors à l’esprit cette idée étrange. Sans doute est-ce parce que je parle ce rare langage que je puis communiquer avec mes marmots : sirènes, chiens-loups, chimère, ils ne sont mystérieux que pour ceux qui leur ont interdit l’accès à leurs âmes. Ce n’est pas mon cas. Je les accueille avec gratitude, et leur offre un corps vrai, que je peux toucher. Ils sont froids, c’est vrai, mais cela n’est qu’apparence. Ils n’éprouvent simplement pas le temps comme nous l’éprouvons. Ils sont immortels.

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 20:00

A l’été 1940, une grande nouvelle bouleversa le village. Ce n’était pas la fin de la guerre, qui pour nous était encore lointaine. Cela en découlait, pourtant. Comme de nombreuses familles qui fuyaient devant l’avancée allemande, celle qui parvint dans notre village avait parcouru les routes de France dans la peur qu’une patrouille ou qu’un raid aérien les arrêterait. Ils arrivaient dans notre village comme dans un refuge. Un refuge contre les menaces mortelles qui pesaient sur leurs vies, et contre les plaisirs exquis qui les animaient.

Parmi eux était une femme, célèbre dans la capitale parce qu’elle écrivait, et parce qu’elle usait de sa liberté comme le font les hommes. Elle aimait, elle se mariait, et elle scandalisait, sans doute, de prudes gens que la condition d’artiste de cette femme faisait enrager de plus belle. On la disait à l’avant-garde, et ils découvraient ce que cela signifiait. La maison dans laquelle ils s’établirent était la plus fameuse de Curemonte, et pour cause : il s’agissait du château dans lequel ils arrivaient, comme naguère les seigneurs de la place après une longue tournée.

Les menus avantages
Les menus avantages

Cette femme, je la croisai régulièrement lorsque, revenant des prés où paissaient nos trois vaches, j’entrai au village par la rue qui mène à l’église. Elle allait seule, ou bien avec sa fille, avec qui elle parlait à peine et se montrait toujours d’égale humeur. Ni joyeuse, ni effondrée, elle acquiesçait aux propos de sa fille, qui était une dame bien établie et qui, me semblait-il, ne suivait pas exactement les pas de sa mère. Elles me saluaient toutes les deux poliment, et je répondais avec la même courtoisie.

Les menus avantages
Les menus avantages

Je devais être, pour cette grande femme de lettres, l’une de ces paysannes éternelles, engluée dans sa modeste condition. Un soir toutefois, tandis que le ciel se parait d’une robe d’un bleu électrique qui annonçait l’orage, elle vint à ma rencontre. Avec une humilité toute crue, elle me demanda si nous n’avions pas, à la ferme, un peu de beurre et de crème à leur vendre. Nous en avions, alors nous convînmes d’un prix, et elle me demanda à être livrée le soir même. J’y allai tandis que la nuit tombait, entre les chants des grillons et les cris isolés des coqs.

Les menus avantages
Les menus avantages

Dans le château, elle m’accueillit entre sa fille et son gendre qui me sourirent, gênés probablement de devoir s’en remettre à moi pour ces choses élémentaires. Ils devaient vivre chichement, sans personnel, et même dans leur manière de me payer, ils parurent gauches. Dans le regard de la femme, il y avait un émoi qu’elle ne voulut pas dissimuler. D’une voix appliquée et d’un ton plein de confiance et, dirais-je, de dédain, elle s’excusa pour le spectacle qu’offrait leur foyer. Dans la capitale, ils possédaient tout jusqu’à la renommée, et ils étaient tout, ou du moins elle l’était, elle dont on attendait les phrases et les frasques avec l’appétit des hypocrites, qui font mine de ne rien attendre et ne rien juger.

Les menus avantages
Les menus avantages

Elle parlait lentement, son beurre à la main tandis que son gendre patientait, presque empoté, pour qu’elle daigne lui confier sa marchandise afin qu’il la rangeât dans le garde-manger. Elle disait encore que c’était un crève-cœur pour elle d’être ici, si loin des soirées qu’elle affectionnait, et de ces personnes qu’elle qualifiait de gratin avec une morgue qui ne cachait pas le plaisir qu’elle tirait à les fréquenter. Moi, je me taisais, mal à l’aise et pourtant curieuse, car je devinais qu’elle se sentait ici comme une prisonnière, comme je me sentais un peu moi-même, à la différence que sa situation ne durerait que le temps d’un été. La guerre finira bientôt, dis-je, et je partis.

Les menus avantages
Les menus avantages

Nous nous rencontrâmes encore, naturellement, par la suite. Elle m’adressait le même salut poli, qui était comme une barrière qu’elle dressait entre nous. Elle avait laissé la porte ouverte une seule fois et, soit qu’elle le regrettât, soit qu’elle eût tout dit, elle ne me révéla plus rien de ses états d’âme de femme du monde soudainement coupé de celui-ci. A Curemonte, elle était réduite à son état originel d’être véritablement seul, et en proie à toutes les misères que la vie peut vous réserver. Elle était en vie, et libre, et en sécurité. Pourtant, c’est l’ennui qui la menaçait le plus clairement. Clouée au sol, elle rêvait des futilités qui virevoltent, habituellement, les soirs d’été.

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25 décembre 2019 3 25 /12 /décembre /2019 19:00

Je ne me souviens pas de la première fois que je suis venue ici. J’étais âgée de moins d’un an. Mes parents avaient loué un hébergement dans cette campagne, au calme, pour profiter des étonnements que je leur procurais probablement. Un jour, nous nous sommes arrêtés à Lussat, une petite commune sur le territoire de laquelle se trouvait l’étang des Landes. Ma mère m’a prise contre son cœur et nous avons arpenté ses rives. Ce devait être un joli moment.

Le hasard a voulu que nous retournions sur ces mêmes lieux durant mon adolescence. J’y découvris un autre monde. Les berges de l’étang étaient peuplées d’une faune dont je connaissais certes l’existence, mais dont je découvris la multiplicité, la complexité, et tous les liens d’interdépendance qui la définissaient. A cet instant, je me sentis dépassée par l’émerveillement qui me gagnait, et je suppliai mes parents qu’on restât encore la journée suivante.

Je sais donc je détruis
Je sais donc je détruis

Ils acceptèrent. Le jour suivant, je portai mon attention sur la lumière douce qui enveloppait ces lieux. Le vent vint flétrir la surface des eaux, et fit jouer la flore, d’apparence simple, qui poussait là. Par la suite, je revins régulièrement sur ces rives qui m’avaient forgée et, d’une certaine façon, éduquée. Je vécus une vie de voyage et, dans chaque lieu, je m’efforçais d’appliquer la leçon apprise durant cet été adolescent. Mon regard se fit scrutateur, patient.

Je sais donc je détruis
Je sais donc je détruis

Dès que j’en avais l’occasion - il pouvait se passer plusieurs années entre chacune d’entre elles -, je coupais le moteur sur le parking aménagé et faisais le tour pédestre de cette étendue d’eau. Le plus souvent, c’était une étape vers une destination plus lointaine, sur la route de mes vacances ou sur celle qui me menait vers une mission professionnelle. Assez vite, je pris des notes sur ce que je voyais, ce que je ne voyais plus ; la planète se réchauffait et l’étang devint le laboratoire de mes observations.

Je sais donc je détruis
Je sais donc je détruis

Bientôt, ce fut à moi d’emmener mes enfants. Une fois, nous vînmes au début du mois d’avril. Une grande chaleur nous avait dévêtus, et pourtant nous parcourûmes deux fois le sentier. Les hérons avaient disparu, et l’ensablement menaçait sérieusement l’existence de l’étang. On voyait aussi les algues et autres plantes aquatiques proliférer sous la surface des eaux, donnant un reflet verdâtre à ce miroir qui reflétait autrefois la lumière du soleil. J’avais quarante ans et je me désolai : c’était des ruines que je présentais à mes enfants.

Je sais donc je détruis
Je sais donc je détruis

Inlassablement, je revins. L’étang s’atrophiait, se refermait, disparaissait, englouti par les sables qui le dévoraient. Mon constat était amer, mon cœur se serrait devant ce spectacle toujours plus triste ; en réalité, j’étais au chevet d’un moribond, et son agonie prenait des années. Après la tristesse vint la colère, et pourtant une voix intérieure me murmurait que j’étais, moi aussi, responsable. Je voulais voir, connaître, savoir, rendre compte : je roulais, je consommais, je polluais. Témoin, j’étais aussi bourreau.

Je sais donc je détruis
Je sais donc je détruis

Avec mélancolie, je joue avec les mots aujourd’hui. J’appelle encore étang ce qui n’est plus que mare, et qui sera flaque dans quelques années. Les oiseaux de mon enfance sont partis ; ils ne remarquent même plus, depuis leur vol, ce qui fut autrefois leur refuge. La vase, les sables, les broussailles, la chaleur ont maintenant tout envahi. L’espèce dont je fais partie a progressé inéluctablement ; elle a tout dévoré, et pas même ne s’en repent.

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22 juin 2019 6 22 /06 /juin /2019 18:00

Honorine et Marie sont petite-fille et grand-mère. Aujourd’hui est le jour de la foire aux cheveux. Tôt ce matin, elles se sont mises en route depuis leur petit village du plateau des Monédières ; elles rallient Treignac, à quelques lieues de là. Le jour se lève à peine mais déjà, l’été se rappelle à elles. Par les chemins qu’elles empruntent, aux ornières entretenues par les pérégrinations millénaires, cela sent le pin et la bruyère. Elles aperçoivent quelques geais qui virevoltent et des pinsons qui pépient, et une mésange leur a même cédé le passage avant de prendre son envol.

Les premiers camelots sont déjà installés quand les deux femmes arrivent. Les étals se parent de mille richesses qui suscitent l’envie d’Honorine, surtout, et de ceux et de celles qui, instinctivement, calculent ce qu’ils pourront se procurer d’ici la fin de la journée. Là sont les étoffes qui serviront à la confection des gilets et des châles, ici sont étalés les draps qu’on coudra pour le linge de lit. Les mères des futures mariées n’hésitent pas à passer la main sur les textiles ; elles ne souffriraient pas que la dot soit suspecte ou raillée. Les camelots n’attendent rien de ces premières heures. Il est normal que les clients se fassent leur idée.

Des tresses en tas
Des tresses en tas

Un peu plus loin, sur le grand terrain communal, quelques paysans ont mis des bêtes à vendre. Ovins pour la plupart, ils paissent tranquillement, ne redoutant point leur sort : ils sont rares ceux qui viendront aujourd’hui jauger leur laine ou examiner leurs yeux. Honorine en est encore à regarder les tissus ; les couleurs sont sobres, certes, mais les robes sont à peine tissées, et les tons paraissent éclatants. Marie vient la chercher. La jeunesse veut son loisir avant le travail. L’expérience vient donc la rappeler à l’ordre.

Des tresses en tas
Des tresses en tas

Honorine a pris la main de Marie. Autour d’elles, plusieurs femmes se pressent vers la même grande tente, véritable château dans la foire, où l’on a installé deux chaises. Deux hommes d’âge incertain, aux hoquetons grossiers et aux moustaches bien fournies, ont retroussé leurs manches. Ils tiennent chacun à la main ce qui ressemble à une tondeuse que l’on utilise pour les moutons. Une femme, allant en sens inverse de cette foule féminine, bouscule Honorine, et pour cause : elle baisse le regard, pressée, sûrement, de retrouver la sécurité de son foyer.

Des tresses en tas
Des tresses en tas

Honorine et Marie attendent devant la tente plusieurs minutes. D’abord, elles ne voient rien puis, au fur et à mesure, l’horizon se libère. Leurs mains gauches, puissantes, aux doigts écartés, tenant les crânes baissés, les deux hommes coupent les cheveux. Pour chaque femme, ils passent quelques minutes tout au plus, manipulant avec vigueur cette boule d’os qui leur est soumise. Le geste est sûr et, pourtant, il paraît presque brutal. A leurs pieds s’amoncellent des tas de cheveux. Deux jeunes garçons, leurs aides, trient tout cela selon la couleur et l’épaisseur.

Des tresses en tas
Des tresses en tas

Ta chevelure blonde plaira aux Allemandes, assure Marie, tandis qu’Honorine peine à détacher son regard de cette séquence ininterrompue pour regarder sa grand-mère. Et, ce disant, Marie passe sa main dans la chevelure de celle qui, seize ans auparavant, n’était qu’une minuscule enfant. Tu en tireras un bon prix, dit encore la vieille femme à la chevelure blanche, mais soyeuse et longue, qu’elle sait qu’elle vendra aisément ; tu achèteras de quoi te faire un joli foulard, et encore une robe pour les fêtes de l’été.

Des tresses en tas
Des tresses en tas

La tête tondue, Honorine et Marie repartent. La jeune fille a les mains qui tremblent et le regard qui fuit. Ses jambes courent presque pour retrouver son village. Quelques quolibets, au passage, écorchent ses oreilles. Jalousie, siffle Marie, bientôt essoufflée par la course de sa petite-fille. Et tes achats, demande-t-elle. Honorine ne répond pas. L’année prochaine, tu seras habituée, tente de la rassurer Marie. Les deux femmes s’en repartent ainsi. Impassibles dans leur mastication, les ovins les observent s’éloigner.

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20 décembre 2018 4 20 /12 /décembre /2018 19:00

L’enfant n’écoutait pas la leçon du maître. Cette leçon portait sur la grammaire. La grammaire, qui d’habitude le passionnait, laissait aujourd’hui l’enfant indifférent. Il avait pourtant les yeux rivés sur le maître, qui pérorait depuis plus d’une heure, détaillant avec soin les figures de la rhétorique que les grands maîtres des universités avaient pris soin de répertorier. Mais l’enfant pensait à tout autre chose.

 

Il pensait au grand événement qui se tenait tout près de là. A quelques toises de cette salle sombre mais néanmoins saine, on célébrait le rappel auprès du Très Haut de celui qui avait été comme un père pour la cité. Le cardinal Gauvain était mort et il avait choisi, pour sa dépouille mortelle, le lieu de son enfance. Mortemart accueillait donc quelques-unes des plus éminentes autorités de l’époque. L’enfant savait tout cela.

La dévotion filiale
La dévotion filiale

A vrai dire, il en savait encore plus. Lire et écrire étaient devenus des actes familiers pour lui. Le père de l’enfant était modeste ; quant à sa mère, elle gardait quelques nobles traits mais la pauvreté matérielle qu’elle et sa famille subissaient (on disait, à cette époque, que cette famille connaissait la disgrâce, au sens religieux du terme) la rendait encore plus humble que son mari. L’enfant connaissait encore la grammaire et le latin, possédait des rudiments de science et de mathématiques et il récitait de mémoire des passages entiers des Écritures.

La dévotion filiale
La dévotion filiale

L’enfant espérait donc trouver, dans la noble assemblée, un bienfaiteur ému par sa condition. De la même façon, il avait trouvé dans le collège où il se trouvait présentement un bienfait immense qui l’extirpait, pour quelques heures par jour, de sa condition d’enfant pauvre. L’enfant rêvait donc de découvrir les royaumes et les empires, les cités fières et indépendantes, les cours précieuses et fastes.

La dévotion filiale
La dévotion filiale

Son cœur bondissait à l’idée de joutes intellectuelles dont il aurait été le vainqueur. Il enviait les débats doctes que, dans les grandes villes, on menait, et il s’imaginait déjà comme le conseil discret et inestimable d’un puissant protecteur. Puis, en grandissant, ses amitiés se feraient plus nombreuses, plus solides, plus avantageuses aussi. Il enseignerait les arts libéraux ou bien le droit canon, il écrirait des traités reconnus et estimés, on l’appellerait aux honneurs. Il les accepterait.

La dévotion filiale
La dévotion filiale

Emporté dans cette vie nouvelle, grâce à laquelle son nom résonnerait durant l’éternité des siècles, l’enfant n’oublierait cependant pas ses origines. Il ferait des dons, il fonderait des monastères, il soutiendrait un hospice, il tendrait la main, et même les deux, à ceux qui seraient dans le besoin. La piété filiale et l’humilité que tout homme devrait ressentir l’y obligeraient. Et, peut-être, dans une salle sombre mais néanmoins saine, reconnaîtrait-il un jour un enfant pareil à celui qu’il avait été, qu’il était aujourd’hui.

La dévotion filiale
La dévotion filiale

La vie que l’enfant rêvait avait été celle du cardinal qu’on enterrait. Le collège pour enfants pauvres était l’un de ses bienfaits. Et l’enfant, perdu dans ses errances oniriques, s’aperçut bientôt du silence qui pesait dans la classe. Le maître l’interrogeait sur un sujet qu’il ignorait à cause de sa distraction. Le maître le rudoya puis se tourna vers un autre élève, lequel répondit correctement. Que la route est longue, songea l’enfant ; et elle l’était d’autant plus que ce n’était point une question de chemin à parcourir (le choix du lieu d’inhumation du cardinal en était la preuve), mais, bien plus, d’idéal à imiter.

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29 juin 2018 5 29 /06 /juin /2018 18:00

Il pend depuis deux jours. Balancé par la brise fraîche et légère, le gibet grince méchamment pour qu’on ne l’oublie pas. Le chêne auquel appartient la branche sur laquelle est accrochée la cage de fer est magnifique. Dans le printemps naissant, de petites feuilles vertes, et de nombreux bourgeons annoncent l’éclosion de centaines d’autres bouquets de verdures. L’arbre est planté depuis plusieurs centaines d’années ; dans sa vie minérale, il a souvent vu des atrocités.

A l’intérieur du gibet, un corps gît. Assis par les lois de l’attraction, il se tord en genoux cagneux et coudes déboîtés. Le visage de l’homme grimace pour l’éternité. La douleur, la terreur, la surprise de la mort qui l’a étreint sont de probables explications à cette expression terrifiante. Sa tunique est ensanglantée, d’un sang maintenant sec et terriblement sombre. On retrouve le liquide brunâtre sur le visage et le cou du malheureux, tailladés largement, généreusement pourrait-on dire. Ses assassins ne l’ont pas épargné.

A coup d’arquebuse, peine de gibet
A coup d’arquebuse, peine de gibet

Deux jours avant ce spectacle funeste, le corps avait encore un nom. La particule qu’il contient place l’homme dans la caste aristocratique. Dans son château, sa troupe l’entoure. Ce sont des guerriers valeureux et fidèles qui craignent le déshonneur plus que la mort, et redoutent de déplaire à Dieu. Leur seigneur est chef de guerre. Tout à coup, les sentinelles s’agitent. On vient : une autre troupe : nombreuse, bien armée. A sa tête, un homme jeune dont le visage rappelle celui d’un ennemi, vaincu il y a peu. La vengeance du fils commence par un siège. Devant l’une des portes, la lutte est féroce. Les assaillants forcent le passage, déciment les défenseurs. Le seigneur est bientôt seul, ou presque, face à la horde déchaînée.

A coup d’arquebuse, peine de gibet
A coup d’arquebuse, peine de gibet

Les deux seigneurs se font face. L’un est du camp du roi, l’autre de celui de la Ligue. Celui du roi tient sa vengeance. L’autre est impuissant mais, par orgueil, il refuse d’implorer. Il espère qu’aux cieux, on le reconnaîtra. Celui du roi porte un coup ; sa lame s’enfonce dans le ventre du ligueur, sans rencontrer de résistances. Les deux visages se tordent : l'un d’une indicible douleur, l’autre d’une furieuse jouissance. D’autres coups sont bientôt portés. Le corps du ligueur est mutilé, découpé, tailladé, brisé. On s’acharne. Quand c’est fini, celui du roi ordonne qu’on porte la dépouille au gibet.

 

A coup d’arquebuse, peine de gibet
A coup d’arquebuse, peine de gibet

Trois jours avant ce combat au château de Maslaurent, l’abbaye de Moutier-d'Ahun est en proie à d’autres fureurs humaines. Le représentant du roi a un autre visage. On croirait le même que précédemment, mais celui-là est parcouru de rides. Ce visage respire la santé de ceux qui mangent bien mais les yeux disent les souffrances dont ils ont été les témoins. La bouche hurle des commandements, car le cerveau, habitué à ces situations, analyse vite et prend rapidement les décisions. Les ligueurs se sont enfermés dans l’abbaye. Ils ont traversé le pont en courant.

A coup d’arquebuse, peine de gibet
A coup d’arquebuse, peine de gibet

On apporte un bélier, coupé à la va-vite sur le bord de la rivière. Patiemment, on enfonce les portes. Nul doute que, derrière elles, les ligueurs ont l’épée à la main, prêts à trancher les mains qui voudront s’emparer d’eux. Lorsque le bois craque et que l’abbaye s’ouvre enfin, des hurlements jaillissent des deux côtés. Les moines sont terrés dans leurs cellules. Seul le père abbé et quelques autres autour de lui se sont pressés près de la porterie. Les âmes doivent être absoutes avant de se présenter.

A coup d’arquebuse, peine de gibet
A coup d’arquebuse, peine de gibet

Le vieux capitaine du roi se démène dans la mêlée. Tantôt il donne des directives, tantôt il maudit ceux qui essaient de le tuer. C’est un farouche gaillard, habile et agile malgré sa corpulence et son âge, dont les yeux furètent partout pour prévenir du danger. Repoussant l’assaut d’un ligueur, il ne voit pas un homme qui s’est glissé derrière lui. On lui assène un coup d’arquebuse. Le manche de bois brise le crâne d’os. Le capitaine tombe, raide mort. Le père abbé accourt, constate que l’homme a été rappelé. Il fait le signe de croix. Autour de lui, la bataille se termine. La paix est revenue. Puisse-t-elle durer toujours.

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12 janvier 2018 5 12 /01 /janvier /2018 19:00

Anonyme, il était arrivé. Seul, à la gare, il avait attendu qu’on vienne le chercher. Exactement vingt minutes après son arrivée, une petite délégation était arrivée. Cinq personnes en tout, dont un représentant du personnel et le directeur des ateliers, deux élus locaux et une femme, dont il ne pouvait dire exactement quel était le rôle ou la profession, mais qui avait été jusque-là son interlocutrice. Celle qui l’avait fait venir. Ils montèrent dans deux voitures (des Citroën) et rejoignirent les ateliers.

Le silence du trajet se brisa lorsqu’ils sortirent enfin de la voiture. Plusieurs ouvriers et ouvrières se tenaient là, patientant sûrement depuis de longs moments, car l’activité était rare dans les ateliers, et l’on attendait le nouveau maître comme des moribonds attendraient un miracle. Le maître, homme de taille moyenne et dégarni, raison pour laquelle il portait un chapeau puisque le soleil était très présent depuis le début de l'été, se présenta en quelques mots. Il était enchanté de venir et avait hâte, affirmait-il, de commencer à travailler.

Du jamais vu
Du jamais vu

De retour dans les ateliers de la manufacture, il se forma un grand cercle autour de l'homme venu de Paris. Filateurs, teinturiers et lissiers faisaient silence comme dans une communion des métiers. Celui de Paris ouvrit alors le grand sac de toile blanche que, depuis la gare, il traînait difficilement. Il en sortit des esquisses et des cartons et, sur la table face à lui, il les disposa. Il y en avait comme ça cinq ou six, plus ou moins terminés, plus ou moins ébauchés, dessinés simplement au crayon ou déjà entièrement colorés.

Du jamais vu
Du jamais vu

Le silence se prolongea. Parmi l’assemblée, personne n’osait prendre la parole. Alors, celui qui venait de Paris se tourna vers eux et leur demanda leur avis. Évidemment, nul n’osa le donner. C’est que, forcément, ces dessins qui leur étaient présentés tranchaient radicalement avec le matériau qu’ils avaient l’habitude de travailler. Depuis des siècles, Aubusson fabriquait des tapisseries dont les codes étaient bien établis. Les cartons exposés indiquaient une nouvelle voie à suivre.

Du jamais vu
Du jamais vu

L’artiste insista : si l’on n’aimait pas, on pouvait le dire. Ce n’était pas qu’ils n’aimaient pas, non, mais cela surprenait. Quelques lissiers osèrent : ils aimaient, oui, ils aimaient, à vrai dire cela les stupéfiait tellement qu’ils en restaient bouche bée. Tous y allèrent alors, avec timidité souvent, de leur petit mot d’approbation. Qu’ils apprécient les cartons facilitera la collaboration, indiqua le maître. Car artistes d’un même corps nous sommes : j'en suis les yeux et vous en êtes les mains.

Du jamais vu
Du jamais vu

Ces paroles marquèrent l’auditoire. Jusque-là, c’était des ouvriers, des artisans, habiles et dextres, certes, mais dont l’avis ne comptait pas. Ils étaient ceux qui, à partir d’un dessin, donnaient vie à ces immenses tapisseries, élément de confort tout autant que pièce de prestige, marqueurs de la grandeur d’un homme ou d’une famille, mobilier incontournable des demeures bourgeoises et aristocratiques.

Du jamais vu
Du jamais vu

Les yeux et les mains étaient donc d’accord. Les cartons furent alors commentés par leur créateur : tout n’était que symboles, couleurs extraordinaires, audace de la ligne. Et à chaque métier, à chaque doigt, en somme, il parlait comme à un ami, comme à celui à qui il confiait la chose la plus précieuse de sa vie. D’eux, il exigeait de l’excellence ; pour eux, il donnait son temps, son talent, se soumettant à leur virtuosité.

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3 août 2017 4 03 /08 /août /2017 18:00

La rumeur disait que le roi allait venir. De village en village, elle avait sauté de bouche à oreille entre les porches et sur les chemins. Le roi venait pour une affaire de frontière, qu’il consoliderait par un mariage ou défendrait par la guerre. Pour le moyen, c’était à voir, mais son apparition était certaine. Du haut de son donjon, ce qui est une expression car, en réalité, il était le plus souvent dans ses jardins, le seigneur de Villemonteix attendait cette arrivée.

Son premier ordre fut, par coquetterie et dignité, de nettoyer de fond en comble son humble palais. Il fit même détacher les tapisseries, auxquelles plus personne ne songeait, car elles étaient le mur, tout simplement, et que c’était elles que l’on rasait lorsque le seigneur manifestait son mécontentement. Ainsi pureté fut rendue à Villemonteix dont le seigneur, sûr de son fait, sifflait guilleret en attendant le passage princier.

Celui qui ne viendra pas
Celui qui ne viendra pas

Il vit d’abord passer les marchands qui à la foire se rendaient. C’était une grande foire où tout se vendait, des bestiaux et des jupons, des céréales et des salaisons. Ils saluèrent le maître des lieux et s’enquirent de ses réserves. Sur ce point il les rassura puis il les pressa de partir, au cas où le roi surgirait du bois. A leur suite la caravane s’ébranla, et il ne resta bientôt plus qu’une fine poussière qui rapidement s’effaça.

Celui qui ne viendra pas
Celui qui ne viendra pas

Quelques jours plus tard, les paysans apparurent. C’était de pauvres bougres, hâves pour la plupart, habillés de guêtres qu’ils tenaient de leurs pères et de leurs mères. Ils n’erraient pas, non, ils allaient eux aussi à la foire. Ils espéraient, au prix de toutes leurs économies, acheter quelque volaille ou un vêtement neuf qu’ils étrenneraient un dimanche à l’église. Leur révérence au seigneur fut plus longue que celle des marchands, car ils redoutaient de ce patient-là qu’il ne s’oppose à leur voyage. Il n’en fit évidemment rien, les pressant de partir pour ne point déranger le débarquement souverain.

Celui qui ne viendra pas
Celui qui ne viendra pas

Une semaine, puis une deuxième, passèrent. Les jours apportaient leur lot de pluie et de vent, ce qui faisait redouter au petit baron un royal enlisement. La rumeur coupa court aux inquiétudes : le roi n’avait pas pour habitude qu’on l’arrêtât. Et tandis que le souffle des paroles emportait vers le sud les nouvelles déjà entendues, une forte troupe de soldats défila devant le château. L’esprit chevalier, les armes rutilantes et les armures briquées, ils demandèrent le chemin de la guerre. Le petit puissant le leur indiqua, regrettant dans un soupir ses jeunes années de mousquetaire.

Celui qui ne viendra pas
Celui qui ne viendra pas

Deux mois avaient maintenant passé. Les paysans étaient reparus, et les marchands aussi, les uns heureux de leurs trouvailles, les autres contents de leurs affaires. Seuls les soldats avaient, semble-t-il, encore à faire, et lui, le seigneur, attendait toujours. Ses gens murmuraient dans son dos que son attente ne serait jamais satisfaite. Eux, au contraire, voyaient tous les jours de nouvelles figures, et ils se pressaient auprès d’elles pour fuir le visage du maître, de plus en plus vitreux et dur.

Celui qui ne viendra pas
Celui qui ne viendra pas

A force d’empilement, les jours avaient bâti un an. L’esprit et le corps du seigneur étaient minés par la honte, le désespoir et la détresse. La disgrâce l’avait frappé, d’évidence, puisque le roi n’avait daigné se présenter. Certains des gens, inquiets de la folie imminente, avaient déguerpi. Et quand, par hasard ou par obligation, un curé ou un colporteur s’invitait dans les environs, c’est à peine s’ils faisaient le détour pour saluer le maître des tours. La rumeur, désormais, s’échappait de celles-ci. Elle disait que dorénavant, la démence régnait ici.

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