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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 22:10

Au commencement était l’horizon : ligne droite que rien ne venait troubler ; ni chose bâtie, ni navire, ni mirage qui abreuve habituellement les espérances. Étrange concept que cette ligne que l’on poursuit sans pouvoir l’atteindre. L’expérience de la rotondité démontre une absurdité fondamentale : aller plus loin équivaut, à un moment donné, à revenir chez soi. A certains moments, tout se calme et il n’est plus nécessaire de poursuivre l’impossible ; l’horizon devient le simple cadre de l’observation.

Devant l’horizon, il est une plage. D’aucuns disent que cette plage est au bout du monde mais, lorsque l’on s’y trouve, il n’est rien de plus imbécile : la plage est le centre du monde. Aux pieds, le sable est fin et blanc et la mer est d’un bleu lagon, peu profonde sur quelques dizaines de mètres, comme pour permettre aux hommes de s’y baigner. Un jeune garçon et une jeune fille se tiennent là. Ils sont frère et sœur, ils ont pris l’avion pour venir, ils sont en vacances.

Où l’éden
Où l’éden

Leurs parents sont derrière ; l’ombre d’un cocotier les protège. Dire le temps est une gageure. Dans ces situations, l’horloge a l’air de s’être arrêtée et, pourtant, ses aiguilles courent à toute vitesse ; on vient de déjeuner et c’est déjà le soir ; on bronze encore quand le crépuscule survient. Quoiqu’il en soit, la promesse est tenue. Au bout des huit heures à survoler la mer, c’est le paradis que l’on obtient.

Où l’éden
Où l’éden

La plage des salines a tout de la carte postale. On s’imagine Robinson, à la différence que l’on redoute de voir une voile au loin. Le jeune garçon et la jeune fille se sentent coupés du monde, à ceci près que tout ce qui a concouru à leur présence en ce lieu, et que tout ce qui rend leur séjour confortable, leur rappelle leur inévitable rattachement au monde extérieur. Prennent-ils soudainement conscience de cela ? Les voilà qui reviennent vers leurs parents, se sèchent et se rhabillent. Les voilà qui franchissent la ligne des palmiers. Ils quittent volontairement la plage des délices.

Où l’éden
Où l’éden

Tous les deux, ils traversent la route avant de traverser une nouvelle barrière forestière. Ils laissent derrière eux l’indolence de la plage et la banalité du bitume et des places de parking. Ils trouvent, dans le calme de ce nouvel espace qu’ils abordent, la volupté du temps suspendu. Devant eux s’étend un étang grignoté par la mangrove. Ici, les seigneurs s’appellent les palétuviers ; on les croit noyés quand ils domptent avec maîtrise la salinité des eaux.

Où l’éden
Où l’éden

Un long serpent de bois parcourt sinueusement l’étang ; l’évocation du jardin vierge, idéal et originel ne pourra pas prendre corps ici. L’homme, aussi discret soit-il, a quand même imprimé sa marque. A pas mesurés sur les lattes neuves, la jeune fille et le jeune garçon pénètrent dans l’aire des crabiers, des balbuzards et des aigrettes. Du sable sortent des crabes violonistes tandis que, sur les rochers, des zagayaks guettent les prédateurs. La vie se déroule à l’écart des hommes.

Où l’éden
Où l’éden

Le jeune garçon et la jeune fille quittent bientôt les lieux. La mangrove se referme sur elle-même, inattentive à ces corps étrangers qui la fuient. La sœur et le frère retournent à la plage, leurs parents s’inquiètent peut-être. Sous les cocotiers, rien n’a bougé. Le paysage est toujours aussi paradisiaque et la mer semble toujours aussi accueillante. Sous les pieds, le sable chaud appelle au farniente et, à l’horizon, seul le mirage d’une voile est apparu.

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28 juillet 2019 7 28 /07 /juillet /2019 18:00

Il est des événements qui commencent comme des jeux d’enfants et qui se terminent en tragédies d’adultes. D’abord on se rassemble, on discute, on rit, on se chamaille, on fait de plus en plus de bruit. Si cela incommode, cela ne dérange pas plus que cela ceux qui devraient surveiller et qui détournent le regard vers ce qu’ils jugent être vraiment important. Puis, dans le groupe laissé à lui-même, un individu se hisse au-dessus des autres : il a une idée.

Il y en a bien pour estimer que l’idée est mauvaise, qu’elle pourrait avoir de fâcheux résultats. Certes, on ne pense pas tout de suite au pire ou à ce qui est encore inconcevable. Non, on s’inquiète surtout des conséquences pour soi. Si l’idée mise en œuvre était découverte, on pourrait être rossé, fracassé sur le pavé ou sur la terre battue par la colère froide et cinglante de ceux qui détiennent l’autorité. Pourtant, la réflexion ne suffit pas. Pis, elle est trop lente à aboutir.

Quatrevingt-dix
Quatrevingt-dix

Elle parcourt encore les mille chemins qu’elle a ouverts lorsque l’idée fatale devient réalité. Une allumette est craquée ; l’incendie prend. Il n’y a que les idiots pour ne pas comprendre que cela révolutionnera les choses. Le feu prend vite. Il grignote tout autour de lui. Il lèche les murs des maisons, caresse de sa main ardente les objets du quotidien et finit par embraser les esprits. Quelques-uns des protagonistes s’effraient vite et tâchent de camoufler leur participation en s’éloignant rapidement. Mais la plupart reste, fascinée par ce feu qui prend aux toits et s’attaque bientôt aux autres maisons.

Quatrevingt-dix
Quatrevingt-dix

L’événement fait prestement le tour de la ville. Les cœurs paniquent et les bouches hurlent. Les autorités rappliquent. Ils prennent en premier lieu des mesures inutiles qui font perdre du temps et démontrent à ceux qui ont provoqué cet état l’étendue de leur incompétence et de leur illégitimité. D’aucuns s’approchent néanmoins au plus près de ce qui, maintenant, ravage la société. Comprenant que le système s’est fourvoyé et qu’il leur appartient, dans ce moment délicat, de prendre les décisions adéquates, ils lancent les opérations et prennent le contrôle.

Quatrevingt-dix

On les remercie bien vite, puis on s’interroge, car il arrive parfois que le remède soit imparfait et que le feu continue de gangrener le corps social aux abois. L’événement dévore tout. Il devient la vie : l’unique objet de réflexion et de discussions, le centre de toutes les attentions. Il est certains citoyens à qui viennent soudain des solutions simples et ils proclament qu’il aurait fallu appliquer dès le commencement ce qui ne leur est venu que tardivement.

Quatrevingt-dix
Quatrevingt-dix

L’événement s’attaque même aux plus nobles institutions, celles que l’on ne soupçonnait d’aucun crime, celle dont on glorifiait même les actions. En effet, l’événement dit qu’il porte la justice ; pour l’imiter, il est aveugle. Au diable alors les assemblées respectables et les monuments qui les abritent. Que tout cela brûle et, si la réputation de ces victimes est justifiée, alors elles renaîtront de leurs cendres, tels des phénix. Et les œuvres des hommes, alors ? Elles brûlent aussi. Qu’importe que les hommes et les femmes qui les ont écrites, qui les ont peintes, qui les ont, en un mot, construites, eussent été les amis du peuple ou les parents de la nation.

Quatrevingt-dix
Quatrevingt-dix

Qu’importe qu’ils aient porté haut les symboles de la ville, les couleurs de la terre, les principes valeureux de la population. Leurs œuvres, nées de la rencontre d’une âme et d’une muse, s’envoleront en volutes vers les cieux noircis par l’incendie qui se propage. Dans le cataclysme, tout s’entrechoque : les hommes et leurs amours, les hommes et leurs affaires, les hommes et leur époque. Quatrevingt-treize brûle en quatrevingt-dix. Rien n’en sortira indemne.

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20 janvier 2019 7 20 /01 /janvier /2019 19:00

Le chevalier devait maintenant s’expliquer. S’étant retiré dans son cabinet du fort Saint-Louis, il s’était assis à une petite table de bois que seules quelques fines sculptures, principalement sur les pieds, distinguaient des tables communes dont disposait la garnison. Le chevalier était encore fiévreux à cause de la bataille qui s’était déroulée la veille, et il éprouvait, à ce moment même, des sentiments mêlés de triomphe et de honte.


Le gouverneur général des îles était malade, certes. Mais, de toute évidence, il serait très curieux de savoir pourquoi le drapeau ennemi, celui des Provinces-Unies, avait été hissé sur le fort. Le chevalier considérait qu’il lui faudrait peut-être venir en personne à Versailles pour se justifier devant le roi. Tout cela, commença-t-il après les formules de rigueur, était dû à une erreur d’appréciation. De façon plus poétique, pensait-il, les oreilles avaient trompé les yeux.

La honte et le triomphe
La honte et le triomphe

A plus de soixante ans, le chevalier tremblait encore du sort qu’on lui réserverait. Traître ou héros, cela dépendrait probablement de ses mots. Oui, les tonneaux de rhum que les Hollandais avaient fait rouler pour se cacher derrière lors de leur retraite avaient produit un tintamarre extraordinaire, et l’on avait cru alors arrivée l’heure de l’assaut final. La scène avait du être bien curieuse, d’ailleurs, et le chevalier avait trouvé près du fort une femme encore bouleversée par le nombre de morts pour la lui conter. Oui, devant la menace d’une attaque ennemie, et d’un massacre de ses troupes, le chevalier avait fait mettre haut les trois bandes : la rouge, la blanche et la bleue, tandis que le blanc fleurdelisé avait été soigneusement plié.

La honte et le triomphe
La honte et le triomphe

Le chevalier ne narra pas, dans sa missive, l’affreuse nuit passée dans l’attente. Les hommes se regardaient, hallucinés, priant, pour certains, que les Hollandais se contentassent de la reddition. Quelques-uns avaient entendu parler de prises d’assauts sanglantes, alors que les assiégés avaient rendu les armes. De rage et de peur, dans la torpeur moite de l’été martiniquais, le chevalier avait fait taire toutes ces mauvaises langues. Et, au petit matin, il avait, le premier, vu la rade désertée. Solennellement, il avait proclamé la victoire des Français.

La honte et le triomphe
La honte et le triomphe

Il en avait terminé avec le passage honteux. Il fallait maintenant dire par quelle ruse les Hollandais avaient été dupés, et quels dégâts on leur avait infligés pour qu’ils partissent aussi précipitamment. En vérité, la veille, à l’aube, le chevalier avait vu, devant le fort Saint-Louis, principale place forte de l’île de la Martinique, une escadre formidable qui, pareille à un prédateur, observait sa proie. Des dizaines de vaisseaux, des centaines de canons et même des brûlots qu’on enverrait se briser contre les trop rares opposants. Le chevalier disposait, quant à lui, de moins de dix navires, dont deux vaisseaux de guerre, et d’une centaine d’hommes. Lorsque la canonnade républicaine commença, le chevalier hésita même à faire dire une messe pour l’âme des futurs morts.

La honte et le triomphe
La honte et le triomphe

Les Hollandais débarquèrent près de la savane, récemment asséchée. On leur envoya moult boulets qui les décimèrent. Après la bataille, on avait compté environ mille tués de leur côté. Toutefois, dans le feu de la bataille, les ennemis ne reculèrent pas et menacèrent le fort. A force de tension et de réflexion, le chevalier eut une idée. A ses hommes, il commanda de sortir du fort et d’y rentrer par deux portes différentes. Le chemin entre les deux portes étant caché aux Hollandais par la configuration des lieux, ces derniers crurent alors que la forteresse abritait une solide garnison.

La honte et le triomphe
La honte et le triomphe

Une centaine d’hommes, armés et casqués, procédèrent à cet étrange ballet. Pour que l’artifice ne se trahisse pas, le chevalier ordonna qu’on y mît fin rapidement. Bien qu’ils fussent dominés par la présence imposante du fort et démoralisés par le nombre considérable, et néanmoins faux, de Français se trouvant à l’intérieur, les Hollandais combattirent encore. En réalité, ils attendaient l’ordre de retraite. Et tandis que les Français étaient terrés dans la nuit, l’amiral de Ruyter, dépité, abandonna sur place les corps de ses compatriotes, dont celui du comte de Stirum qui, dans l’euphorie du départ en Hollande, avait été nommé gouverneur de l’île. Quand il eut fini sa relation, le chevalier cacheta la lettre. Il espérait maintenant que les oreilles du roi y entendraient davantage le triomphe que la honte.

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29 juillet 2018 7 29 /07 /juillet /2018 18:00

Ce n’était pas le jour et ce n’était plus la nuit. Les mornes s’éveillaient dans la torpeur de l’aube. De leurs masses encore sombres jaillissaient les premiers cris de la nature : oiseaux, insectes et mammifères revenaient à la vie. Adossé à un arbre, les yeux encore clos mais les sens aux aguets, le jeune Mandingue essayait de se reposer. Mais la douleur, et surtout la peur, l’empêchaient de s’abandonner tout à fait.

Un cri le fit bondir. Les membres paralysés, ankylosés de fatigue, il ne put faire un pas. Fort heureusement pour lui, ce n’était qu’un perroquet, lequel déployait ses ailes colorées et s’en allait examiner les premières lueurs du ciel. Le jeune Mandingue jeta un œil sur son épaule. Les vers avaient commencé à nettoyer sa plaie dès la veille au soir. La blessure était superficielle. Le contremaître avait mal visé. Il n’avait pu éviter que le jeune Mandingue fuît.

Point de fuite
Point de fuite

Un instant, il songea à ses parents. Eux étaient nés de l’autre côté de l’océan. Vendus comme des marchandises, ils avaient traversés la mer à fond de cale dans le sel, la sueur et le sang. Vendus à nouveau sur un marché, comme on vend les bestiaux, ils avaient rejoint une plantation. Ils s’y étaient rencontrés et, malgré l’horreur de leur situation, ils s’étaient aimés. C’est le maître qui avait donné son prénom au jeune Mandingue : Paul. C’est ce prénom que le jeune Mandingue ne voulait plus prononcer. Sa liberté commençait par là.

Point de fuite
Point de fuite

Il fallait au jeune Mandingue se remettre en route. A n’en pas douter, son maître engagerait des chasseurs dans la journée afin qu’ils le traquent et, dans le meilleur des cas, qu’ils le ramènent. En tant que bête, il avait été vendu ; en tant que bête, il serait chassé. Il y a quelques mois, un vieil esclave de la plantation avait décidé de tenter sa chance dans les montagnes de la Martinique. Quelques jours plus tard, les chasseurs étaient revenus. L’homme avait fait une mauvaise chute et il en était mort. Pour preuve, on avait rapporté de lui une main et une oreille.

Point de fuite
Point de fuite

S’il était pris, le jeune Mandingue préférait encore la mort à la vie. Le maître enrageait qu’on remette en question son statut et ses propriétés. A ceux qui lui étaient remis, il infligeait le traitement suivant : entouré de l’ensemble des esclaves de la plantation, solidement attaché à un poteau de bois, le visage collé à celui-ci, le Marron avait les tendons coupés. Il était encore battu des pieds à la tête et laissé là, pareil à un chien errant qui agonise, haletant et pleurant, attendant que le maître autorise qu’on lui porte secours. La terreur d’être pris était grande pour le jeune Mandingue. Mais le goût de la liberté était plus fort.

Point de fuite
Point de fuite

A mesure qu’il marchait dans les montagnes de cette île, le jeune Mandingue s’étonnait de la vie qui s’y déployait. Aucun de ces animaux ne soupçonnait les traitements maléfiques que des hommes faisaient subir à leurs semblables. Le jeune homme marcha tout le jour, se reposa une partie de la nuit, et reprit sa marche le jour suivant. Il savait qu’en d’autres îles, qu’en d’autres pays, des nations entières de Marrons avaient vu le jour. Il se demandait si une telle république existait ici. Tout à ses réflexions, il crut voir, au milieu des arbres, blotties entre les lianes, de branlantes cabanes.

Point de fuite
Point de fuite

Quatre hommes, quatre femmes et deux enfants vivaient là. Ils ne furent pas effrayés de voir le jeune Mandingue mais, plutôt, ils lui proposèrent de l’eau et de partager les quelques vivres dont ils disposaient. Ils s’enquirent de l’endroit dont il venait, s’inquiétèrent de la plaie qu’il présentait à l’épaule mais, jamais, ils ne lui demandèrent son nom. Les hommes libres peuvent bien prendre le temps de s’en choisir un, lui dirent-ils. Et, tandis qu’ils retournaient à leurs pauvres labours, tandis qu’ils lui laissaient la jouissance de leurs maigres biens, il s’allongea et s’endormit. Il ne rêva pas de liberté : il venait de l’arracher.

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11 février 2018 7 11 /02 /février /2018 19:00

Cristoforo, ou Cristobal, comme la majorité de ses compagnons l’appelait, posa une nouvelle fois le pied sur une terre vierge. Ainsi qu’il l’avait fait lors de son premier voyage, il s’écroula sur la plage, mais ce n’était pas de soulagement cette fois-ci : la fatigue l’assaillait déjà. Il resta un moment ainsi, ses mains agrippant le sable chaud, et noir, puis il redressa la tête et, avec peine, prenant appui des deux mains sur ses genoux, se releva tout à fait.

Cinq ou six marins étaient déjà descendus de la chaloupe. Ils l’avaient laissé à son état prostré et avaient commencé à explorer cette côte encore inconnue. Jetant un regard en arrière, Cristobal vit leur embarcation tanguer doucement, soulevée sans cesse par des vaguelettes qui terminaient leurs courses sur ses bottes de cuir mouillé. La barque représentait le lien avec la caravelle, le fil qui unissait ceux qui marchaient sur la terre ferme, mais isolée, avec la lointaine Espagne.

Encore pur
Encore pur

Trois nouvelles chaloupes parsemaient maintenant le paysage marin. Cristobal, chef de l’expédition, regarda à sa gauche. Une montagne obstruait le ciel et, autour de sa masse d’un vert sombre, quelques blancs nuages dansaient. A sa droite, la plage s’étirait à l’infini mais les quatre caravelles avaient déjà reconnu les côtes et l’île ne devait avoir qu’une dizaine de lieues nautiques de long, et probablement moins de la moitié pour la largeur. Cette terre était finie : ce ne pouvait donc être l’Asie.

Encore pur
Encore pur

Tandis que Cristobal jaugeait cette nouvelle et éphémère conquête, plusieurs de ses hommes revinrent vers lui. Ils n’avaient aperçu aucun homme, ni aucune femme, et n’avaient décelé nul signe qui trahit d’ordinaire d’inquiétantes présences. Cependant, en bordure de forêt, plusieurs carbets étaient dispersés. Bien qu’ils fussent vides, il n’y avait aucun doute qu’ils appartinssent à des occupants qui, dès lors, pourraient revenir.

Encore pur

Déjà, lors de chacun de ses trois premiers voyages, l’Amiral Colomb avait vu ce type d'habitat sur les rivages. C’était des constructions simples bâties de bois et recouvertes de palmes. Elles servaient tantôt d’habitations, tantôt d’abri contre la pluie. Les indigènes s’y reposaient également après la pêche. Cristobal regroupa ses hommes autour de lui ; il craignait que des affrontements, qu’il avait connus sur d’autres îles, n’éclatassent si des indigènes apparaissaient. Il constitua trois groupes et les envoya prospecter dans une direction précise. Ce qu’il fallait en priorité, c’était des vivres.

Encore pur
Encore pur

Cristoforo resta seul sur la plage. Par précaution, il ne s’éloigna pas du rivage, ne voulant pas être pareil à celui qui, lors de son deuxième voyage, avait été capturé par ces hommes hostiles, mangeurs de chair humaine, et dont on avait retrouvé l’effroyable dépouille quelques jours plus tard. Il songeait à ses voyages précédents. L’espoir, la fierté et puis l’attente, les jours et les nuits qui se succèdent, la lune qui se décompose puis se recompose, les doutes, la peur, les intestins serrés à chaque fois qu’il se réveillait, la colère contre les compagnons qui ne comprennent pas, les coups de sang contre ceux qu’il faut remettre dans le droit chemin.

Encore pur
Encore pur

C’était son quatrième voyage. Ce serait probablement le dernier. La chance ultime de trouver le chemin vers l’Asie. L’opportunité formidable et pourtant si mince de mettre la main sur des richesses sans fin. Cristobal savait son crédit entamé à la cour. Il savait les appétits qu’il avait aiguisés chez d’autres que lui : marins, hidalgos, aventuriers. Il avait entraîné derrière lui une meute d’affamés qui, dorénavant, étaient prêts à le dévorer. Bientôt, un cri le tira de son rêve. Ses compagnons, les bras chargés de fruits, revenaient enfin.

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2 septembre 2017 6 02 /09 /septembre /2017 18:00

De sa main aux doigts longs, et fins, et blancs, le marquis ouvrit une petite boîte délicate. De porcelaine blanche, elle avait les traits et la forme du chien du maître des lieux, un merveilleux épagneul dont les poils roux étaient étonnamment bien imités par des touches graciles. L'ouverture se pratiquait par la base qui, d'argent finement gravé, laissait apparaître une scène de chasse. Sitôt ouverte, elle laissait se répandre les effluves de tabac. Le tabac des Antilles.

L'odeur était âcre, envoûtante. Le marquis aimait à ne soulever le couvercle qu'imparfaitement pour respirer, comme en un moment intime, la fragrance brute qui s'échappait du buste de son chien de porcelaine. Il fermait alors les yeux tandis que la salivation s'activait sur ses muqueuses buccales. Il reposait enfin la tabatière sur la console d’ébène. Sans doute ne percevait-il pas dans ses rêveries l'odeur des corps en sueur qui avaient permis ce prodige.

Ecran de fumée
Ecran de fumée

Il versait délicatement la poudre noire dans le creux de sa main. La prise était tout à la fois un moment agréable et douloureux, mais cela convenait à son âme qu'il aimait à décrire comme complexe et ambivalente. La douleur enfantait le plaisir, lisait-on même dans certains écrits tendancieux qui apparaissaient comme par miracle dans les soirées mondaines. Quant à la douleur des corps fouettés, celle des âmes brimées, la rage d'avoir été à sa terre arraché et le désespoir de mourir si loin de sa maison, elle ne pouvait s’insinuer dans de telles réflexions.

Ecran de fumée
Ecran de fumée

Tandis que le marquis philosophait sur ces notions que les antiques étudiaient autrefois, animant ses hôtes qui se flattaient de l'avoir pour ami, non seulement pour sa culture mais aussi pour sa table qu'il avait toujours garnie, un domestique passa dans la pièce. Il mâchait des feuilles provenant de la même plante ; on ne prêtait toutefois pas à ce rustre la même considération que son maître qui, évidemment, voulait voir déguerpir l'inopportun pour priser avec aisance. Que sur une île de l'Atlantique la présence d'êtres supposés inférieurs indigne les maîtres en leur propre habitation, cela non plus ne lui troublait pas la raison.

Ecran de fumée
Ecran de fumée

Cependant le domestique prenait son temps, déplaçait une assiette, essuyait un couteau, demandait enfin si tout le monde était bien. A la dernière syllabe, malheureux, il trébucha, et une goutte de salive noircie vint heurter le parquet de bois blondi. Au salon, on était horrifié. Le domestique aussitôt s'étala et, de sa manche, effaça la maladresse. Personne, à ce moment, ne s’autorisa à penser aux cent vexations qu'on faisait subir aux esclaves noirs, là-bas, sur leur presqu'île : traitements terribles que le code de la même couleur que leur peau autorisait jusque dans leurs chairs intimes.

Ecran de fumée
Ecran de fumée

Dans un murmure, la porte se referma sur le laquais. La société reprenait ses esprits au rythme des mots lâchés, comme des plaisanteries, par le maître de céans. Puis, approchant sa narine droite de sa main, celui-ci inspira si fort et si bruyamment que les femmes en furent surprises. Les hommes regardaient d’un air entendu : eux aussi allaient priser la feuille de Nicot, cultivée, c’était connu, dans la propriété du sieur Dubuc. Là-bas, le tabac poussait dans un climat chaud et sur une mer bleue : on ne voulait rien savoir, en France, de la touffeur et des perclusions dont souffraient ses producteurs affreux.

Ecran de fumée
Ecran de fumée

Le marquis fut pris d’une quinte de toux. Il reniflait puis demandait des mouchoirs pour se dégager. D’un œil discret, certaines femmes regardaient ce qu’il en sortait : elles voyaient donc le tissu se couvrir d’une sombre pituite, et mimaient le dégoût à la vue de ces fuites. De fuites, en Martinique, il n’y en avait pas, ou trop peu. Car les marrons étaient marqués au rouge lorsqu’on les prenait, et le travail déjà pénible en devenait insupportable. Car ces braves, ces malheureux, ces torturés, privés de liberté, étaient aussi dans les esprits parfaitement oubliés.

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5 avril 2017 3 05 /04 /avril /2017 18:00

Sa démarche est hésitante, il chute à deux reprises : il est ivre. Aux fenêtres des maisons, les vieilles femmes et les bons pères de famille rient de lui. Dans le quartier, on le connaît bien. Il vient certains soirs faire la noce et boire aux tables, même s’il n’est pas invité, le rhum brûlant péché. Comme nombre de ses compères, il ne sait ni ne veut s’arrêter. La maréchaussée vient à point nommé et, sans ménagement, le conduit en de biens tristes appartements.

Au poste aussi, on le reconnaît. C’est Cyparis, pardi, notre fugitif. Les gendarmes s’exclament, se poussent du coude, désignent du menton celui qui s’est maintenant écroulé sur le béton. T’as pas voulu faire un mois seulement, t’en feras deux ou trois pour la leçon, qu’ils lui lancent. L’autre dort déjà. La belle soirée de mai est largement entamée. Au moins ceux du poste auront-ils quelque chose à raconter.

Quatre murs
Quatre murs

Un bruit d’orage a éclaté. C’est étrange car le ciel est clair, limpide comme l’est la mer, et la matinée ne saurait être gâchée par quelque mauvais air. Le marché est installé, les étals sont plein de couleur et de senteurs, Saint-Pierre bruit déjà de son affairement quotidien. D’un coup d’un seul il n’y a plus rien. La divine Pelée a tout emporté, tout brûlé, tout empoisonné. Des nuées suivent la coulée, ravageant ce qui aurait pu survivre. Rien, il n’y a plus rien.

Quatre murs
Quatre murs

Anéanties, les belles maisons saint-pierraises d’où sortaient les belles dames aux jambes si enviées. Eteintes, les lumières du port accueillant les navires de métropole et saluant le départ du sucre roi. Disparus, le théâtre, les beaux monuments, les rues propres où coule l’eau fraîche, morts absolument morts les marins en escale, les vendeurs de journaux, les médecins, les épiciers, les rémouleurs, les aubergistes, les nourrices.

Quatre murs
Quatre murs

Au fond de son cachot, ledit Cyparis suffoque. Un air brûlant emplit ses poumons, et de petits démons ardents se déposent sur sa peau, mordant ses chairs de mille dents terribles. Entre ses quatre murs, dans un air noirci comme aux jours de l’apocalypse, l’ancien bon vivant danse contre la mort, sautillant sur ce sol de feu où agonisent les charbons incandescents, ne pouvant pas même hurler car il risque d’avaler ce trépas enflammé qui harcèle son ultime victime.

Quatre murs
Quatre murs

Lorsqu’il se réveille, il ne sait si c’est le jour ou la nuit. Les murs sont noircis, un silence absolu emplit le réduit. Cyparis veut appeler mais sa gorge le met au supplice. Il persévère, ne sachant vraiment s’il est en vie ou bien s’il se trouve aux portes de l’enfer ou du paradis. De cela il doute, n’ayant, de sa vie, jamais été homme sans reproche. Ses cris, où affleurent les larmes qui ne peuvent couler de ses yeux, attirent les secours. On déblaie, on le retrouve, le corps supplicié, le regard apeuré, implorant en silence qu’on le soulage.

Quatre murs
Quatre murs

C’était un prodige accompli par le diable en personne. Quiconque serait venu aurait vu une baie certes ravagée mais vierge, comme si Saint-Pierre n’avait jamais existé. Seul Cyparis et un autre marchand miraculé en témoigneraient désormais, mémoires survivantes d’une cité à la réputation de perle, merveille caraïbe engloutie en de sombres nuages et en des tempêtes de flammes. Au loin se pressent reporters et hommes d’affaires, flairant l’argent dans les débris, comptant sur Cyparis pour leur conter la ruine de ce pays.

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17 octobre 2016 1 17 /10 /octobre /2016 18:00

Rouge soleil qui s’effondre sur l’océan. La journée s’achève brusquement, et la nuit promet ses longues heures à la plage déserte. Rien, aucune présence en ce lieu, nul pour scruter l’horizon où sont posées, invisibles, d’autres îles. Personne pour jouir de la solitude si rare, pour écouter la symphonie des eaux et de l’air, le ressac du canal et le sifflement du vent. Un vide d’hommes.

L’aurore est pareille à l’aube. Le soleil ne la manque jamais. Il surgit des flots, les irradiant de son feu, et bientôt monte aux cieux. Il y arrête son char. La nuit est partie et a pris avec elle sa fraîcheur. Une torpeur presqu’étouffante plane sur ces rivages, comme un appel des forêts de l’immense continent qui est là, c’est sûr, et jette son ombre sur cet archipel d’isolées.

Les murs de l'Atlantique
Les murs de l'Atlantique

 

Tel un collier d’or, la plage cerne l’île. Assaillie par les flots, elle est repoussée par les côtes abruptes et rocheuses qui présagent les accidents de l’intérieur. Là, pourtant, sur la pointe nord qui salue la Dominique voisine, une entaille est percée dans les flancs arborés. Une route, plongeant au sud vers les savanes et les presqu’îles, vient mourir là où naissent les vagues.

Les murs de l'Atlantique
Les murs de l'Atlantique

 

C’est une surprise sur cette côte accore que tant de vaisseaux ont autrefois longé. On trouve là des hommes et des femmes. Ils voient parfois passer à l’horizon des voiles d’un nouveau genre, cargos géants de fer dont la peinture s’écaille lentement dans le sel et l’eau. Ils sont familiers de cette ferraille : elle encombre leurs murs et leurs rues, entourée du caoutchouc ou parée du béton dont elle s’échappe parfois, incandescente, pareille au soleil.

Les murs de l'Atlantique
Les murs de l'Atlantique

 

La taule et le plastique constituent les autres atours de ces palais de fortune. Parfois, des roches y sont posées pour les maintenir contre l’assaut de la houle. Les murs, blanchis à la hâte, offrent des toiles improvisées pour les expressions fugaces et bariolées des habitants ou des visiteurs imprévus. Ce ne sont tantôt que des mots balancés comme des cris du cœur, tantôt ce sont des traits soignés et arrondis qui trahissent un projet de leurs auteurs.

Les murs de l'Atlantique
Les murs de l'Atlantique

 

Le vent, si souvent présent, rugit jusque dans les rues, parallèles à la mer, et désole les rares brins d’herbe qui tentent de survivre ici. Au plus près de l’océan, des flocons d’écume qui virevoltent après que la vague se soit écrasée contre la grève sauvage, des maisons abandonnées et éventrées narguent encore les puissances naturelles. Les meubles ont disparu depuis longtemps ; ces lieux sont maintenant des débarras ou, pire, des déserts.

Les murs de l'Atlantique
Les murs de l'Atlantique

 

Les volets et les persiennes sont encore clos. Les fils pendent, sans linge, reliant entre elles des maisons qui, peut-être, s’effondreraient sans ce secours. Cet endroit est une métaphore spatiale du temps : ici se sont installés des hommes. Ils ont fui ce lieu. Ils ont légué leurs vestiges durs et gris qu’ils revisitent à la dérobée, à l’occasion, en jetant un regard timide ou en piétinant ces souvenirs. Nord Plage est une métaphore dans un immense poème.

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31 mars 2016 4 31 /03 /mars /2016 18:00

En arrivant à Saint-Pierre, après le long voyage à travers l’océan depuis Bordeaux, Victor avait cru voir, comme à cause d’un mirage du à l’intense chaleur, des flammes au loin qui ravageait son pays. Evidemment, aucun incendie n’avait été signalé et n’aurait pu l’être, puisque ce brasier n’était que le produit de l’imagination de ce jeune homme que tant d’années avaient tenu éloigné de son île natale.

Par un fait étrange, lui qui s’enivrait sobrement mais joyeusement des nuits aquitaines, il se sentait gagné par un malaise à demeurer en ville. S’assurant que ses bagages avaient été descendus du navire, il entreprit alors de trouver quelque guide qui le conduirait de nouveau chez lui. Cela faisait maintenant de longs mois qu’il avait quitté la Martinique, et les récents évènements avaient défiguré à jamais ce qui avait été le tendre berceau de ses jeunes années.

Sucre amer
Sucre amer

 

Des entrailles hurlants et brûlants de la terre avait jailli la mort. Sur la plantation, ce beau matin de mai avait soudainement pris fin entre les fumées, les cendres et les roches ardentes. Tout avait péri : les femmes et les hommes courbés, les arbres exubérants et fleuris, les sols d’où venait le sucre, issu de la canne plantée. Le pire, pourtant, ne se pouvait voir : car au-delà des choses, l’éruption avait enlevé les souvenirs et les racines du jeune homme, désormais orphelin de tout.

Sucre amer
Sucre amer

 

Les champs étendus partout vers la montagne et vers la mer, la canne haute qui prenait des couleurs d’or et d’azur aux heures de midi, les chemins de terre qui serpentaient au milieu de ces forêts de promesse : c’était cela, l’enfance. C’était aussi le jus de sucre, doux et dense, qu’on obtenait en cassant les cannes malgré les cris des travailleurs. C’était la première gorgée de ce qui allait devenir rhum, et qui coulait des fûts comme une blanche rivière de flammes.

Sucre amer
Sucre amer

 

Bien sûr, Victor se lamenta. Il ne trouva aucune épaule sur laquelle pleurer, aucun ancien qui se serait souvenu du petit garçon turbulent qu’il était. Les jours et les semaines suivants, il voulut penser à la situation. Abandonné mais non démuni, il désirait reconstruire et retrouver les goûts et les odeurs qui l’avaient fasciné. La terre était encore noire et seuls les mois parvinrent à cicatriser les blessures visibles de l’île. .

Sucre amer
Sucre amer

 

Les années s’écoulèrent comme la sueur sur le front, lentement mais inexorablement. Les premières graines semées ne donnèrent rien, chose étonnante en ce pays où le soleil et l’eau rient ordinairement de leur prodigieuse réussite. Puis des pousses apparurent, et le soin des hommes et la clémence du climat les firent grandir. Victor eut même l’impression que le jus était plus sucré qu’autrefois.

Sucre amer
Sucre amer

 

Un nouveau matin de mai naissait, quinze ans après le funeste jour, et l’adolescent devenu homme était aujourd’hui entouré de ses enfants. De rutilants instruments de cuivre avaient été installés, dont une première goutte chargée de souvenirs, de feu et d’avenir, s’échappa et fut capturée par le verre blanc et net qui attendait là. L’illusion était maintenant totale : les choses demeuraient les mêmes que durant les siècles passés, et la mer et le ciel continuaient d’unir leurs bleus devant le regard de ces magnifiques rescapés.

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9 septembre 2015 3 09 /09 /septembre /2015 18:00

 

Des hommes. Des frères. Des frères de peine. Des esclaves. Qui se lèvent pourtant. Qui ne croient plus. Qui acceptent. Qui oublient. Qui mangent, et se couchent, le soir, le corps fourbu et l’âme triste. Eux qui ne s’appartiennent plus. Eux qui sont d’un autre la propriété. Eux qui se lèvent pourtant, chaque matin, et à qui le soleil dit qu’un nouveau jour de peine commence.

Ce matin, mon corps réclamait, hurlait qu’on le panse. Qu’on soit doux avec lui. Qu’on le protège. J’ai quitté ma natte, et j’ai senti tous mes os hurler. J’ai senti mes muscles hurler. Moi, je n’ai rien dit. J’ai serré la mâchoire, j’ai fait craquer mes doigts, et suis sorti de ma case. Le coq lui-même dormait encore. Moi, je ne peux plus. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne peux plus dormir. Quant à rêver …

La vie et les morts
La vie et les morts

 

Nous sommes repartis à la conquête de l’eau. Certains trouvent la force de chanter. Moi, je ne l’ai plus. Le Morne nous attend. Et le contremaître nous poursuit. Je hais sa haine. Je hais ses rires. Je hais ce corps qui ne peine pas. Il me regarde, l’air goguenard. Sûrement, il attend mon refus. Mon refus de marcher. De continuer. De travailler. De soumettre mon corps à cette tâche qui me tue. A cette tâche que j’accepte.

La vie et les morts
La vie et les morts

 

Mon frère, comme des dizaines d’autres, creuse la roche. Il frappe la terre, de toutes ses forces, de tous ses muscles, de tous ses nerfs. Il est plus jeune que moi, mais son corps est plus las que le mien. Quand il ne peut plus creuser, il tourne simplement la tête vers moi. Il ne parle pas. Il évite de le faire, car ça le fatigue. Et moi, je prends les pierres, la terre, des souches même parfois, et je les emporte.

La vie et les morts
La vie et les morts

 

La terre et la roche ont de la chance. A chaque coup qu’elles reçoivent, l’eau vient immédiatement les soigner. Elle se glisse, l’eau, dans chaque espace qui lui est laissé. La regarder seulement me rafraichit. Je sens mes épaules devenir plus légères, je sens mon dos qui se redresse. Et je marche, je marche, je contourne les corps de ceux qui frappent de leur pioche, j’appuie ma main sur leurs épaules et leurs nuques, parfois, pour garder l’équilibre. Je porte mes pierres au bout du canal.

La vie et les morts
La vie et les morts

 

Je m’arrête quelques instants. Je viens de déposer les pierres, les terres, les souches même parfois. Un autre les descendra vers l’habitation. Je hais moins le contremaître qui est ici. Il me laisse boire. Il me laisse respirer. Mes poumons le remercient. Mes jambes le remercient. Ensuite, il dit un mot, et je sais que je dois repartir. Mes pieds nus sur la terre. Le précipice à côté. Les feuilles des fromagers, les pics des sabliers, les flammes des flamboyants. La nature est belle. C’est l’homme qui est cruel.

La vie et les morts
La vie et les morts

 

Mon frère m’attend quand je reviens. Le contremaître, l’infâme, le menace du fouet. Mon frère tend le doigt vers moi. Je me hâte, pour ne pas ajouter à sa peine. Et je repars, et mon corps hurle encore. Toute la journée ce sera comme ça. Toute ma vie sera comme cela. S’il existe un dieu, alors l’homme est bien à son image. Car le père qui laisse souffrir ses enfants est indigne. Je continue de marcher. Mon cœur est lourd.

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