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31 octobre 2021 7 31 /10 /octobre /2021 19:00

Le tumulte s’amplifie. Ils ruent dans les moindres venelles en hurlant leur fureur. A ma porte, ils tambourinent. Parmi tous les noms qu’ils aboient, ils parviennent à prononcer le mien. Puis ils passent à une autre porte et, devant ma fenêtre, c’est comme si leur flot ne cessait jamais. Mille cris, mille haines se mêlent. Ils serrent le poing, et se pressent, tous dans la même direction, sifflant les mêmes sentences. Sus à la tyrannie, sus aux massacres.

La colère a tous les âges. Tantôt elle revêt l’irréductibilité de la jeunesse et affirme brutalement sa révolte, tantôt elle traîne les affres de la vieillesse, et dans les accents geignards de sa voix transparaissent la lassitude et l’indignation. Parfois encore, elle détient la force paisible de l’âge mûr, et son engagement contient une part de raison où balancent le refus de l’injustice et la peur de tout perdre. La colère prend aussi tous les visages, toutes les professions. Elle est lavandière et tanneur, elle est domestique et boulangère. Elle est le voisin de porte et l’inconnu que l’on n’a jamais croisé.

Lame bien née
Lame bien née

La foule marche, et je marche à côté d’elle. Dans l’immense clameur commune éclatent quelques rumeurs chuchotées. Le duc a été condamné pour trahison. Le gouverneur va être mis à mort. Le Parlement est aux ordres du roi. Ces mots circulent vite ; d’une seule bouche, ils tombent dans dix paires d’oreilles, non sans souffrir quelques variations. Devant Notre-Dame du Taur, la foule ne s’arrête ni ne se signe. Toutes ses prières vont déjà vers un seul homme.

Lame bien née
Lame bien née

Les portes du Capitole sont fermées. La masse populaire s’y presse pourtant. Des mains de couturières et de charpentiers, des mains de portefaix et des mains de mariniers poussent contre le bois, le cognent, s’y fracassent les ongles. Montmorency, duc, gouverneur, amiral, vingt noms et vingt titres pour un seul homme. Pitié, clémence, pardon, vingt mots pour une seule requête. La vie pour l’homme qui a trahi. La vie pour l’homme qui les gouverne. La vie pour l’homme qui les protège, la vie pour leur voix sûre auprès du roi.

Lame bien née
Lame bien née

Ils ne comprennent rien, n’ont jamais rien compris. Montmorency n’est pas à eux comme ils sont à lui. Comme la forteresse civique demeure close à ses implorations, la colère cherche d’autres issues. D’autres noms éclatent. Ceux des capitouls, ceux des juges, ceux des bourreaux. L’un d’eux, paraît-il, a pleuré en prononçant la condamnation. La colère rit, avec rage elle rit, et elle appelle à la traque, elle appelle à la mise à mort de ces hommes qui sanglotent lorsqu’il faut le jugement prononcer.

Lame bien née
Lame bien née

Au moment où des bandes commencent à se répandre dans la ville, les portes du Capitole s’ouvrent. La colère ne rappelle pas ceux qu’elle a envoyés dans les hôtels particuliers. Lorsqu’ils se retourneront, ils verront que personne ne les suit, et ils lâcheront le couteau homicide. Face aux jeunes gens, face aux bons pères de famille, face aux bouquetières et aux cabaretiers, le bourreau s’avance et, la main levée, présente la tête coupée. La foule proteste, crie, pleure et recule. Un poussah pourtant s’avance, et sa difformité effraie même le bourreau. La colère le suit.

Lame bien née
Lame bien née

Le corps martyrisé n’a plus rien de noble ni de grand. Les soldats et les capitouls se collent aux murs, les bras et les armes devant leur poitrine. La foule ne leur prête aucune attention. La colère s’enfuit ; la miséricorde la remplace. Une mérétrice s’avance et plonge des langes dans le sang encore chaud. Tandis qu’un tel dénoue son foulard et qu’une autre défait son châle pour imiter la femme publique, je m’avance vers le bourreau. Je vois son cimeterre, et je souris. Sur la lame, en lettres rouges, est gravé mon nom.

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20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 18:00

Le gros garçon blond poussa Rose sans ménagement. D’un geste aussi lent que son allure pataude le laissait prévoir, il versa un filet d’eau sur le mort allongé sur la table. Le jeune employé de la morgue resta un instant à côté de la table, comme pour vérifier que son action avait eu une efficacité quelconque, mais la pestilence la plus ignoble régnait toujours dans la petite pièce. De son pas lourd, il s’éloigna, abandonnant Rose à sa compagnie muette. Ici reposaient les noyés du fleuve.

Ce n’était pas Jean-François. En un sens, Rose était soulagée ; son frère, probablement, vivait toujours. Cependant son cœur battait à tout rompre, peu habituée qu’elle était à la contemplation du dernier état matériel de l’humanité. Elle sortit précipitamment et retrouva la lumière du port de la Daurade. Elle avait de bonnes raisons de venir par ici. Un certain ami de son frère lui avait confié, dans les premières heures de la recherche, que Jean-François parlait souvent de ce port. Il s’y était rendu encore quelques jours avant de disparaître. Rose avait pour mission de le retrouver.

Les dragueurs de fond
Les dragueurs de fond

Les parents de Rose et de Jean-François vivaient en amont du fleuve. Ils travaillaient pour la société des moulins, et leurs enfants après eux auraient dû leur emboîter le pas dans ce travail harassant qui figurait, pour ainsi dire, une lente course vers la fin. Rose, patiente et de bonne composition, supportait son labeur sans se plaindre. Jean-François, lui, était impétueux. Il se disputait souvent avec son père, à qui il reprochait sa résignation et auquel, à tout prix, il se refusait de ressembler. Une nuit, la porte de leur maison avait claqué. Ç’avait été le cri matériel de la libération.

Les dragueurs de fond
Les dragueurs de fond

Rose remonta vers le quai en direction de l’église de la Daurade. La masse classique écrasait le petit peuple et contemplait le fleuve. Rose interrogea les acolytes, et seul l’un d’entre eux crut reconnaître, dans la description que Rose leur en fournit, le portrait de Jean-François. Seulement, l’acolyte ne se souvenait plus à quel endroit il avait pu le croiser. Rose décida de retourner vers le port, où la fin d’après-midi annonçait une activité des plus intenses. Le cœur de Toulouse battait d’abord ici, et irriguait toute la cité.

Les dragueurs de fond

Cent hommes et cent femmes exerçaient cent métiers dans un croisement ininterrompu de corps et de visages, de doux mots et de jurons. Tout là-haut, prêts à bondir à travers la rue des parcheminiers, lesquels, songeait Rose, avaient disparu tout comme son frère, les percherons soufflaient entre deux livraisons de sable. Celui-ci était dragué du fond de la Garonne par les pêcheurs de sable. Véritables hercules, ceux-ci extrayaient à la seule force de leurs bras ce que le fleuve gardait secret. À côté d’eux, les radeliers écumaient la Garonne.

Les dragueurs de fond
Les dragueurs de fond

Rose se fraya un chemin. Elle passa à côté des chaudronniers qui, martelant leurs payroles, ne l’entendirent pas qui les questionnait. Elle n’eut pas plus de succès avec les tanneurs. Un peu éloignés du port à cause des remugles, ils lavaient avec énergie les peaux des bêtes équarries. Rose dévisageait chaque jeune homme avec une persévérance qui en laissa coi plus d’un. Sur le fleuve, les bateaux-bains étaient amarrés à côté des bateaux-lavoirs. On s’y frottait le corps, on y frottait le linge. Dans la société des blanchisseuses, une jeune femme rougit en entendant la description de Jean-François.

Les dragueurs de fond
Les dragueurs de fond

Ayant compris la nature des sentiments que la blanchisseuse éprouvait, Rose se présenta. Aussitôt mille voix lui affirmèrent que son frère était ici, qu’il pêchait le sable juste à côté, qu’il abattait le travail de deux ou trois hommes à lui seul, qu’il fallait qu’il se préservât, un beau jeune homme comme ça. Comme on était à la fin de la journée, Rose attendit la jeune blanchisseuse. Toutes deux se rendirent à l’endroit convenu par les deux amoureux pour se retrouver. Dans la lumière orangée du soir, Rose retrouva le sourire.

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15 octobre 2020 4 15 /10 /octobre /2020 18:00

Cela faisait une heure, peut-être deux. Qui pouvait le dire ? De la salle des gardes, on n’entendait pas le tocsin depuis la ville en contrebas. Raimont, en attendant, tâchait de se réchauffer. Il marchait d’un bout à l’autre de la salle. Il tendait les mains vers l’âtre flamboyant. Il se frictionnait les épaules. Il songeait que ce mois de juin était glacial, et pourtant le soleil brillait dehors, et pourtant le soleil faisait reluire les armures des Francs qui s’animaient au pied du rocher. Derrière la porte, Roger-Bernard tremblait lui aussi. Roger-Bernard était comte. Roger-Bernard réfléchissait à un moyen de sauver sa tête et son comté.

Roger-Bernard était à la fois terrifié et furieux. Le comte ouvrit soudainement la porte. Raimont l’attendait. Cela faisait une heure, peut-être deux. Raimont savait que l’oreille du comte lui était acquise. Raimont savait que le comte attendait une solution de sa part. Raimont guettait le signe que le comte lui enverrait pour qu’il lui fît part de ses observations. Roger-Bernard fit des allées et venues dans la salle des gardes. Roger-Bernard s’arrêta tout à coup, il regarda Raimont, il fixa Raimont. Raimont sourit. Raimont entrevoyait une issue.

De roc et d’argile
De roc et d’argile

Raimont résuma la situation. Raimont faisait languir Roger-Bernard pour mieux le tenir sous sa coupe. L’ost du roi de France campait au pied du château. L’ost du roi de France assiégeait la cité de Foix. L’ost du roi de France comptait parmi les meilleurs seigneurs et les meilleurs chevaliers de la chrétienté. L’ost du roi de France ne partirait pas avant que le château fût tombé. L’ost du roi de France était déjà monté à l’assaut plusieurs fois. L’ost du roi de France ne se décourageait pas de ses échecs. Roger-Bernard acquiesçait. Roger-Bernard tremblait.

De roc et d’argile
De roc et d’argile

Raimont continuait de parler. Raimont tançait le comte. Raimont se grandissait en rapetissant le comte. Raimont rappela les raisons de la colère royale. Le comte avait fait montre d’audace. Le comte avait fait montre d’orgueil, il n’avait pas tenu compte des mises en garde, il avait molesté le sénéchal, il avait remis en cause l’autorité du roi. Le comte avait cru qu’il était protégé par les montagnes, il avait cru qu’il était maître de ses vallées. Le comte pensait que la couronne d’Aragon le protégeait. Le comte se trompait. Le comte était dorénavant assiégé. Le comte tremblait.

De roc et d’argile
De roc et d’argile

Roger-Bernard voulut sortir. Ils se retrouvèrent sur la muraille. Les montagnes les cernaient. Les forêts les cernaient. L’ost royal les cernait. Raimont suivait le comte, sans mot dire. Raimont avait dévoilé ses arguments. Raimont attendait que le comte se retournât pour lui donner la solution. Un messager fit son apparition. Il regarda Raimont d’un œil soupçonneux. Il se présenta à Roger-Bernard. Il chuchota à l’oreille de Roger-Bernard. Il demanda l’autorisation de se retirer. Il jeta un nouveau regard de biais à Raimont. Roger-Bernard se retourna. Roger-Bernard était blême.

De roc et d’argile
De roc et d’argile

L’attaque de la matinée avait échoué. Une vingtaine de lanciers et de spadassins étaient sortis par une poterne que les Francs n’avaient pas encore découverte. L’effet de surprise aurait dû jouer en la faveur des hommes du comte. Il n’y avait pas eu d’effet de surprise. Les Francs attendaient les lanciers et les spadassins. Les Francs avaient tué huit hommes. Les Francs avaient probablement été renseignés par des hommes de l’abbé. Roger-Bernard détestait l’abbé. Roger-Bernard ne voulait plus partager le pouvoir avec l’abbé dans la cité de Foix. Roger-Bernard était convaincu que l’abbé murmurait à l’oreille du roi. Roger-Bernard était de plus en plus esseulé. Raimont comprit que la solution qu’il prônait était la seule valable.

De roc et d’argile
De roc et d’argile

Raimont prononça le mot de reddition. Roger-Bernard explosa. Roger-Bernard jura sur sa lignée, sur sa vie, sur son honneur qu’il ne se rendrait jamais. Roger-Bernard affirmait qu’il tiendrait le siège des semaines durant. Roger-Bernard affirmait que les Francs s’en iraient avant la fin du mois. Un bruit sourd remonta jusqu’aux oreilles du comte. L’écho parvînt aux oreilles de Raimont. Le roi avait envoyé des sapeurs. Ceux-ci avaient des pioches, des barres. Ceux-ci détruisaient le roc. Ceux-ci détachaient des blocs de pierre. Ceux-ci allaient faire tomber le château. Roger-Bernard se tut. Roger-Bernard accepta de se rendre. Raimont le félicita. Raimont assura Roger-Bernard qu’il saurait s’occuper de son comté.

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 20:40

La règle était simple. La première équipe à inscrire trois buts s’imposait et gagnait le droit de rejouer. Les équipes étaient composées de trois joueurs, dont le gardien qui pouvait, à sa guise, participer au jeu sur le terrain. Enfin, il était interdit de toucher le ballon de la main, excepté pour le gardien, lequel ne le pouvait faire que devant son but. Pour le reste, on faisait ce qu’on voulait. Les courtes minutes de récréation passaient ainsi, en brefs exploits sportifs et en bravades adolescentes.

L’équipe de Gérard menait deux buts à un. Elle avait remporté ses deux premiers matchs et, désormais, elle pressait pour remporter le troisième avant que la cloche ne sonnât. Avec Michel et Laurent, Gérard formait un trio redouté tant pour ses qualités footballistiques que pour sa détermination à gagner, détermination qui poussait les trois copains à user de tous les stratagèmes, y compris les moins honnêtes. Cependant, les équipes adverses se servaient désormais des mêmes armes. La partie s’annonçait serrée.

Permanence de la règle
Permanence de la règle

Le ballon courait le long de la galerie est. Michel fut le premier dessus, mais son adversaire, Claude, un littéraire qui brillait par ses versions de Virgile, vint au contact avec l’épaule et s’empara du ballon. Il filait maintenant vers Laurent, qui gardait les buts. A grandes enjambées, Michel revint sur lui et, d’un large mouvement de la jambe droite, le faucha. Les protestations bruyantes des partenaires de Claude se mêlèrent aux hourras des spectateurs. On commençait à s’échauffer.

Permanence de la règle
Permanence de la règle

En l’absence d’arbitre, c’est la mauvaise foi qui réglait les conflits. Michel assura qu’il ne souhaitait pas blesser son adversaire ; Claude soutint, démonstration à l’appui, qu’il éprouvait une grande douleur à la cheville. Ces secondes qui s’écoulaient inutilement, c’était autant de temps perdu pour jouer. Alors, encouragé par ses coéquipiers et vexé de ce qu’une partie des spectateurs le qualifiaient de douillet personnage, Claude lança la tête vers le ballon ; manière de dire qu’on pouvait reprendre la partie.

Permanence de la règle
Permanence de la règle

Gérard reprit le ballon et traversa la cour du cloître, qui était le terrain de jeu. Il passa la balle à Laurent, sur la gauche. Celui-ci contrôla et, immédiatement, fut percuté par Pascal, qui ne s’embarrassa même pas de mettre les formes. La tête de Laurent vint heurter une colonnette séculaire, sous les yeux des anges qui racontaient la lutte des hommes de bonne volonté contre le Mal. Cette fois-ci, le match dégénéra. On en était encore aux provocations verbales lorsque monsieur Merlin, professeur de philosophie, voulut intervenir. De tous les adolescents, il fut la risée. Les quolibets, qu’on ne lui épargnait déjà pas en classe, plurent sur lui encore mieux qu’on était ici à l’extérieur.

Permanence de la règle
Permanence de la règle

Vaincu, monsieur Merlin recula. Alors les rires injustes résonnèrent dans cette enceinte où, jadis, le silence était respecté. La haute tour des Jacobins, sévère, semblait observer cette scène. Gérard regarda Pascal du coin de l’œil, avec un mélange de défi et de virile estime. Pascal ne s’en laissa pas conter et, respectant un règlement qui autorisait tout, envoya une splendide frappe du droit entre deux colonnes de la galerie nord. Le but était valable. Le score était de deux partout.

Permanence de la règle
Permanence de la règle

Michel et Laurent hurlèrent : on bafouait là l’élémentaire honneur des lycéens. Dans les galeries, les équipes qui attendaient grognaient et gueulaient qu’elles ne pourraient plus jouer. La cloche sonna à ce moment-là. Un pion apparut comme un diable, sortant de la basilique, pour presser les élèves à se rendre à leurs cours. Lui aussi fut copieusement rabroué, mais il obtint gain de cause. Entre joueurs, on se promettait les plus honteuses défaites, on s’apostrophait à haute voix et à grands éclats de rire. Rendez-vous était pris. Car la règle du jeu n’admettait jamais qu’on finît sur une égalité.

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26 septembre 2019 4 26 /09 /septembre /2019 18:00

Par la fenêtre de la voiture, monsieur de B regarde les façades colorées de la rive droite. Un demi-sourire se dessine sur ses lèvres. Il sait que son épouse, ses deux fils et sa fille le regardent depuis le départ de la maison. Il ne dit rien, profite du moment. Cette soirée marquera définitivement son entrée dans le monde. Il jubile, apprêté qu’il est dans ce carrosse qui coûte si cher, et il voit la foule des humbles qui lèvent les yeux vers lui quand les frôlent les chevaux. De toutes les manières, il est au-dessus d’eux.

Tout lui semble désormais plus doux : la banquette est confortable et la voiture roule à bonne allure dans les rues de Castres. L’épouse de monsieur de B a pour lui des yeux plein d’admiration . Deux raisons expliquent cela : la particule que son mari a fait mettre à leur nom, et leur récent déménagement sur la rive droite de l'Agout. Ils sont à leur place, enfin. Ils ont assez travaillé, pense-t-elle, pour quitter les échoppes et les ruelles crasseuses. Ici, ils respirent.

Enfin parvenu
Enfin parvenu

La voiture prend brusquement une rue sur la gauche. Secouée, toute la famille émet de petits cris de protestation. L’instant d’après, les regards se braquent à nouveau sur monsieur de B. Celui-ci sort la tête de la fenêtre et apostrophe abruptement le cocher. Quelle vermine, maugrée-t-il. Un peu plus et il m’aurait fallu une nouvelle tenue. L’épouse approuve la conduite de son époux. Il ne suffit pas d’avoir de l’autorité ; il faut aussi savoir l’exercer. Soudain, la voiture s’arrête. Monsieur de B peste encore. Quelques secondes passent ; le postillon vient les informer. Il y a foule devant l’hôtel particulier.

Enfin parvenu
Enfin parvenu

Monsieur de B se rassoit et s’emploie à se calmer. C’est qu’il ne faudrait pas arriver échaudé à la plus importante soirée mondaine de l’année. Les enfants se tiennent calmes et droits. Quant à madame de B, elle semble agitée. Elle est inquiète. Elle craint de tenir des propos absurdes, elle s’en voudrait de parler de leurs activités passées. Elle ne connaît personne dans cette soirée. Les seuls noms qui lui viendront à l’esprit seront ceux qu’ils ont, des années durant, côtoyé dans l’exercice de leurs fonctions : ceux de teinturiers, de tanneurs, de mégissiers.

Enfin parvenu
Enfin parvenu

Monsieur de B a pensé à cela, lui aussi. Il l’affirme : il ne s’en fait guère. Chaque personne qui a un peu de fortune ici l’a obtenue dans le commerce de la tannerie ou dans celui de la draperie. Et, à moins d’être doué en toutes choses et d’être, de plus, fort efficient, il est évident que ces petites mains que nous connaissons le sont aussi de ces gens importants. Elle n’a pas à rougir, la rassure monsieur de B. Castres vit de ce commerce, et chacun a son rôle à jouer dans celui-ci. Il faut surtout qu’elle se rappelle qu’ils ont réussi.

Enfin parvenu
Enfin parvenu

Madame de B se calme. La voiture progresse lentement vers l’hôtel particulier et, après de longues minutes passées à avancer par à-coups, s’arrête définitivement. Le postillon vient les délivrer. Ils sortent de la voiture, dignes, fiers, dans leurs habits de couleurs et de fête. Enfin ils pénètrent dans l’hôtel particulier. Le grand monde. Leur objectif avoué. Tant de convives ! Tant de lumières ! Leurs cœurs, à l’unisson, tambourinent dans leur poitrine ; ils sont éblouis.

Enfin parvenu
Enfin parvenu

Ils se pensaient parvenus au faîte de leur gloire ; les voilà aux pieds d’une montagne. Et tandis que les domestiques tourbillonnent autour d’eux, que les plaisanteries et les rires fusent à leurs oreilles, monsieur et madame de B se serrent la main et tiennent leurs enfants par les épaules. Qu’il est loin, le temps des odeurs fétides des peaux tannées. Qu’il est loin, le temps des premiers négoces et des premières réussites commerciales. Sur la rive droite de l'Agout, les voilà redevenus petits. Heureusement, nul ne leur prête attention.

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24 mars 2019 7 24 /03 /mars /2019 19:00

Lorsqu’ils eurent lu la lettre que leur envoyait le duc de Mayenne, les consuls de Gourdon en restèrent interdits. Dans la salle commune où ils se réunissaient, où d’habitude régnait une effervescence certaine voire une grande confusion, on entendait alors que le silence. Aucun des consuls ne se résignait à prendre la parole et pourtant, chacun pouvait dire de son confrère qu’il l’avait déjà vu s’exclamer à grands cris à propos de sujets plus légers. L’heure était grave. Il fallait se décider.

 

Le duc de Mayenne ne demandait pas moins que de démanteler la forteresse de monsieur de Thémines, seigneur de Gourdon. Il en résulta chez ces notables messieurs une peur aussi forte que raisonnable. En accomplissant la volonté du gouverneur de Guienne, ils fâcheraient leur seigneur naturel. Mais ne pas agir, c’était désobéir, et contenter leur seigneur Thémines, c’était faire enrager le gouverneur Mayenne.

De loyaux sujets
De loyaux sujets

La réunion prit fin sans que personne n’eut osé prendre la parole. Chacun espérait rentrer chez soi prendre du repos, et plaçait ses espoirs dans une réunion prochaine durant laquelle l’un d’eux prendrait position. On se rallierait alors à lui. Hélas pour ces messieurs, par un fait extraordinaire, l’information traversa insidieusement les murs du palais communal et se répandit sur la place publique. A leur sortie, donc, ces messieurs trouvèrent devant eux la populace, décidée, quant à elle, à exécuter la volonté de Mayenne.

De loyaux sujets
De loyaux sujets

Il s’en trouva certains parmi la masse ameutée qui portaient déjà des armes. Les consuls s’en effrayèrent et furent obligés de dévoiler l’entier contenu de la lettre ainsi que les raisons qui les retenaient d’agir. Ce fut là le premier émoi. Parmi ceux qui prirent la parole, on trouvait un boulanger, un maréchal-ferrant ainsi qu’une femme dont on savait les dons pour préparer onguents et onctions. La parole de ceux qui la portaient conservait l’apparence de la pondération, mais elle contenait en elle la rage qui animait la population.

De loyaux sujets
De loyaux sujets

Si leur seigneur se nommait Thémines, leur véritable maître était le roi Louis. Mayenne, en sa qualité de gouverneur, ne faisait que propager la parole royale : il fallait donc l’écouter. Les consuls approuvèrent ces sages paroles. Cependant, remarquèrent-ils, Thémines ne laisserait pas passer pareil affront et il arriverait bientôt avec ses dragons et ses canons prêts à cracher le feu. Le boulanger objecta qu’il lui semblait que Mayenne promettait prompts secours si telle mésaventure arrivait. Les consuls le reconnurent et la populace crut la partie gagnée.

De loyaux sujets
De loyaux sujets

L’un de ces notables prit alors la foule à témoin. Parmi eux, demanda-t-il, combien accepteraient de mourir pour accomplir l’ordre royal ? Le silence se fit. La garnison du château était forte de deux cents hommes, continua-t-il. Ceux-là, par fidélité pour Thémines et par crainte des représailles que les villageois leur réservaient, combattraient sûrement avec la bravoure de celui qui sait quel vilain traitement il encourt. Ce même consul devait, par une triste ironie que le sort réserve toujours à celui qui doute de lui, être lui-même du nombre des décédés : le corps disloqué et la tête décollée, la mine qui l’avait fait sauter ouvrirait aussi une brèche dans le mur du château.

De loyaux sujets
De loyaux sujets

Car la population répliqua qu’elle était prête à mourir tout entière, que chacun disposait d’armes bien entretenues et que de la poudre et des mines avaient été laissées là, les consuls le savaient eux-mêmes, dans une grange devenue poudrière, à la faveur des antiques et terribles guerres. Les consuls comprirent que la décision avait été prise, et qu’il en allait désormais de leur légitimité. Alors, proclamant d’une même voix la fin des dominations féodales et la fidélité au roi, ils pointèrent vers le château un poing audacieux. Ils en appelèrent héroïquement à la fin des Thémines en ce lieu.

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15 septembre 2018 6 15 /09 /septembre /2018 18:00

Le père n’est pas riche et la mère n’a pas plus de biens. La journée, ils triment, vaillants misérables, pour le manger des enfants. La mère est aux champs, dos courbé, dos cassé, outils sans âge dans les mains. Des pommes de terre, des haricots, des carottes, des choux. Tout pousse dans cette terre voisine du Lot, mais tout se mérite. Avec du soleil et de la sueur, elle extrait du sol ce qu’il faut pour le jour.

Le travail la fatigue, creuse son visage de sillons comme on en fait dans la terre, pour y semer des graines, pour y planter l’avenir. Mais sur son visage à elle, labouré par le temps, aucun avenir ne se lit. Son visage est une terre de plus en plus sèche, la jeunesse ne s’y voit plus, bien que les années ne pèsent pas encore très lourd. Le soir, le père vient l’aider. Il se baisse, il se courbe lui aussi. Ses mains grattent la terre, ses doigts empoignent les outils.

Jalousie mal placée
Jalousie mal placée

Aux sillons du visage de la mère viennent s’ajouter les sillons du visage du père, pas plus nombreux, pas moins creusés. Le père travaille en ville, à Sainte-Eulalie. Le Lot, ici appelé Olt, fournit la force motrice des moulins disséminés sur ses rives. Le père est un tâcheron et il n’y a pas de honte à cela. Il vend ses bras, ses mains, la force de son torse et l’explosivité de ses muscles à qui en a besoin, presque au jour le jour.

Jalousie mal placée
Jalousie mal placée

Draperies et tanneries l’emploient régulièrement. Au poids des tissus s’ajoute celui de l’eau, abondamment utilisée, et le père porte ces draps terriblement humides. Ou bien il plonge les mains jusqu’au coude dans le bassin où les peaux, au contact du tan, se teignent et se rigidifient. C’est un travail harassant et pourtant, le soir, il repart aux champs, car les enfants doivent manger. Ce soir, ils se repaîtront de chou.

Jalousie mal placée

Le village de Sainte-Eulalie est prospère. Quelques notables ont bâti sur les industries locales de petites fortunes : assez pour bien vivre, être reconnu, ne pas se soucier du lendemain ou même de l’année qui vient. Le père et la mère ne sont pas de ceux-là mais, comme ils habitent le village, la jalousie que suscite la prospérité locale les enveloppe aussi, et les désigne, d’une même main sournoise, comme la caste des privilégiés.

Jalousie mal placée
Jalousie mal placée

Quand ceux des villages voisins viennent pour le marché, ou pour nouer une quelconque affaire, ils se pâment d’envie devant la profusion des notables. Ils repèrent les richesses, les montrent du doigt, jalousent ceux qui en jouissent. Ils ne voient pas la mère courbée sur son champ, ils ne remarquent pas plus le père, les bras éreintés par les draps mouillés. Ils ne daignent pas jeter un œil aux semblables du père et de la mère pour qui le jour signifie l’incertitude. Ils voient les ors mais point la terre.

Jalousie mal placée
Jalousie mal placée

Ceux des villages voisins s’indignent quand ils pensent à la bonne fortune qui touche Sainte-Eulalie. Ils s’interrogent sur les raisons de cette faveur spéciale. Et quand, aigris, ils ne trouvent aucune réponse, ils lancent des quolibets à ceux qu’ils envient. Ils donnent un surnom tenace, qui bientôt sert de nom propre pour ceux de Sainte-Eulalie. Le père et la mère, et leurs enfants, restent indifférents aux noms qui volent, comme les oiseaux. Haïs pour leur supposée richesse, méprisés pour leur réelle pauvreté, ils n’ont qu’un seul souci : le jour qui vient.

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31 mars 2018 6 31 /03 /mars /2018 18:00

Ça, pour sûr, on s’était bien battus. Et sous le soleil, en sus ! Un soleil comme, par chez nous, on en a trois ou quatre fois dans l’année, quelque chose de dur, d’écrasant. Surtout quand on porte une cuirasse. Et la hallebarde, et le casque, et les pieds enfoncés dans des bottes qu’au camp, le soir, on ne peut pas retirer. Ah, on l’avait méritée, notre récompense. Nos jolies pièces. Notre bel or. Cent mille, qu’ils en ont donné. Je dis vrai : cent mille !

Pour leurs vies, ils ont versé cent mille livres. Avec les autres soldats, on riait de tant de préciosité. Entre nous, on disait : jamais nos vies ne valent cent mille livres. La leur, si. En tout cas, c’est à ce prix qu’ils l’estimaient, et c’est à ce prix que le bon roi Louis a bien voulu la leur laisser. Moi, ma solde, c’est quelques pièces, de quoi manger s’il ne faut pas vivre sur le pays, et surtout de quoi s’amuser quand on arrive dans les villes.

Cent mille livres d’or
Cent mille livres d’or

Je disais qu’on s’était bien battus. On a bien marché aussi. A travers tout le royaume. On l’a vu, le royaume : de long en large, et quand on ne l’avait pas assez vu, on retournait sur nos pas, comme si on allait en faire une carte, du royaume, et qu’on serait les géographes, et qu’on devrait être minutieux. Donc, après nous être rendus maîtres de la Saintonge, le roi a voulu qu’on mette de l’ordre dans le Languedoc. C’est ce qu’on a fait.

Cent mille livres d’or
Cent mille livres d’or

Nous avions déjà longé la Garonne puis l’Aveyron quand nous sommes arrivés devant Saint-Antonin. La rivière offrait une défense à la cité et dans le camp, la noblesse parlementait pour déterminer comment on la prendrait. Le régiment du Normand se tenait droit, prêt à attaquer quand celui du Bourbonnais préférait attendre, les fesses à terre, qu’on les sonne pour se lancer. Le temps que ces messieurs se décident, nous, on observait. En face, ils tremblaient.

Cent mille livres d’or
Cent mille livres d’or

Pour vous dire la vérité, on pensait être mieux accueillis. La peur : c’est ce qui les galvanisait. Ils avaient eu des nouvelles de Nègrepelisse où nous avions fait nos œuvres : hommes, femmes, enfants, vieillards, impotents : tous au fil de l’épée. Ou pendus à une branche. Et la ville : rasée, brûlée, pour qu’il n’en reste que des souvenirs eux-mêmes enfumés. C’est cela qui les effrayait, à Saint-Antonin. Et nous, c’est ce que nous voulions recommencer.

Cent mille livres d’or
Cent mille livres d’or

Plusieurs jours durant, nous attaquâmes. On canonnait les murailles, on canonnait les huguenots, on canonnait en espérant voir une brèche se former. Les gardes françaises y allèrent et les femmes les repoussèrent. Les femmes ! De sacrées, ces huguenotes, le diable leur tient le corps. Et l’âme aussi. Si vous aviez vu leurs yeux : fous, injectés, terrifiants ! Elles hurlaient et frappaient, et nous en retour faisions de même, c’est la guerre, et à la fin c’est nous qui gagnâmes.

Cent mille livres d’or
Cent mille livres d’or

La ville était ravagée, ses habitants étaient tués. Nous-mêmes avions dans nos rangs de lourdes pertes. Des gars que je connaissais, que j’avais défendus et qui m’avaient sauvé. On voulait les trucider mais Louis leur a accordé quartier. Quartier ! A des huguenots ! Il regrettait l’autre massacre. En retour, il a exigé une rançon, un tas d’or comme nous n’en avions jamais vu. En face, ils se sont exécutés. On aurait voulu le faire à leur place.

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20 octobre 2017 5 20 /10 /octobre /2017 18:00

Le groin dans la boue, le cochon cherchait sa ration. Il pataugeait, heureux comme un pape, dans l'alliance délicate de la terre et de l'eau. Non content d'y fourrer son museau, il y trempait les pattes et son gros corps arrondi qui, de rose, passait au marron. Il frétillait d'aise et plus encore lorsqu'enfin, il trouvait quelque trésor à avaler. Si une fatigue passagère le prenait, il se vautrait, tout simplement, les yeux roulant et les oreilles remuantes, avant de se relever pour mieux gamberger.

Son gardien, ou plutôt sa gardienne, était une jeune fille de dix ans à peine. Elle aussi vaquait à ses occupations et, quand le souvenir lui revenait, elle cherchait des yeux la bête qu'elle devait surveiller. Ainsi elle taillait de petits bouts de bois qu'elle tâchait, à grand peine, de sculpter, fouillait les taillis à la recherche de baies et de fruits, amassait de l'argile qu'elle tirait des rivières pour en faire des tas qu'elle désirait finement façonner.

De boue et d'or
De boue et d'or

Aux heures convenues avec le fermier, la jeune fille apportait à manger au cochon. Auparavant, elle tirait du panier deux ou trois quignons et ainsi ôtait un peu de bien qu'on avait réservé à l'animal. Ça ne lui fait pas de mal, pensait-elle, voyant la bête dodue qu'on allait probablement bientôt abattre. Et ainsi elle était contente de son action car, le privant de son bon droit, elle lui offrait quelques jours de répit avant l'implacable sanction.

De boue et d'or
De boue et d'or

Ce jour-là, pourtant, elle ne le trouvait pas. Elle se rendit où, habituellement, elle trouvait son protégé mais il lui fallut bientôt se résigner. Assise sur une pierre, elle tâchait de penser comme un cochon. Cependant elle désespérait de ne pas y parvenir, puisqu'elle étant humaine et lui un cochon, la connexion n'était pas certaine. Au bout d'une heure, elle se décida à revenir vers la ferme où, probablement, on la battrait pour avoir perdu ce qui était, pour eux, une aubaine. Des larmes coulaient déjà sur sa joue. Elle décida donc de s'octroyer un détour.

De boue et d'or
De boue et d'or

Puisque, lorsque l'on a péché, il faut se confesser, elle se dirigea vers l'église. A quelques centaines de mètres, le village paraissait calme. Elle savait que, sitôt qu'on apprendrait sa déveine, elle entendrait la colère et les lamentations. Et, toute à ses pensées, voilà qu'elle crut bien halluciner : son cochon était là, immobile et toujours gras, baissant la tête vers un objet qui l'intriguait. Heureuse d'échapper aux coups, elle alla voir de plus près et resta coi : car c'était de l'or qui émergeait de la boue.

De boue et d'or
De boue et d'or

Le cochon avait déjà visiblement essayé de dévorer son étrange proie. C'était une croix, une croix dorée, que le maître d'école aurait sûrement qualifié de finement ouvragée. Aux extrémités et en son centre, des pierres précieuses augmentaient son attrait. La jeune fille, fascinée, songea d'abord à garder la précieuse relique. Mais sa voix intérieure la contint dans son désir et, de sa main invisible, pointa l'endroit où l'on célébrerait sa révélation. Guillerette était la petite qui allait trouver le maire et le curé, lesquels étaient, justement, en pleine discussion.

De boue et d'or
De boue et d'or

Suivie de son cochon (car les bêtes aiment les personnes qui s'occupent d'elles), la fillette sortit la croix d'or de derrière son dos. L'homme de loi n'en revenait pas. L'homme de foi priait comme un dément. Car le reliquaire, autrefois enterré par un prêtre, avait été perdu. Le village, bientôt, accourut. Et tous de questionner l'endroit où le miracle avait eu lieu, de la manière dont la petite s'était pris pour retrouver l'objet pieu. Elle ne dit rien et désigna le cochon. Tout à ses recherches culinaires, ce dernier fut au centre des exclamations : décidément, dans le cochon, tout est bon.

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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 18:00

Un matin rouge, ils arrivèrent. Plutôt, on les débarqua de camions recouverts de bâches sans couleurs et ils découvrirent ainsi leur récompense. Un à un, on les appela pour s'assurer que, durant le trajet, nul parmi eux ne s'était échappé. Fort heureusement, il n'en manqua aucun. A nouveau : ce devait être au moins la trentième fois, on les assura de l'immense reconnaissance de la patrie pour leurs actes héroïques. Et maintenant, leur disait-on, au travail !

Aucun des hommes, ni même des femmes, ni même, et c'était plus surprenant, des enfants, n'osa bouger. Ils se regardaient, avec leurs frusques et leurs chapeaux usés, l'air de se demander ce qu'ils faisaient là. Face à eux se tenait un homme, solidement charpenté, qui indiquait ce que l'on attendait d'eux maintenant. Il parlait en zones, en hectares, en essence, en stères à débiter. Il assurait que jamais ces hommes ne seraient seuls. Non, jamais.

Le silence des forêts
Le silence des forêts

Quel cadeau c'était, quel présent on leur offrait, s'exclamait-on. Aux apatrides, la France offrait un pays. À ces anciens gardiens du désert algérien, l'Etat donnait la possibilité d'exercer non seulement un travail, mais aussi de respirer l'air pur de la forêt. Puycelsi valait mieux que Rivesaltes. Ici, ils s'implanteraient. Ici, ils se sentiraient utiles. Ici, on les attendait. Et l'on célébrait de façon presque trop criante l'arrivée de ces colons nouveaux qui, pourtant, avaient quitté la colonie.

Le silence des forêts
Le silence des forêts

Partir. Prendre la décision de partir. De quitter la terre de ses ancêtres. D'abandonner les lieux de son enfance. De laisser s'évanouir les ombres que l'on connaît si bien. Être vaincu. Se battre pour une idée. Se battre pour un pays. Se battre pour rester. Trembler pour les siens. Regretter un ami disparu. Connaître les feux de la violence. Découvrir les tristes nouvelles dans le journal. Vivre en paix.

Le silence des forêts
Le silence des forêts

Par un après-midi bleu, on les mit en rang et ils se mirent au travail. Ces heures étouffantes leur rappelaient qui l'Oranie, qui les Hauts Plateaux, qui la Kabylie. Les corps étaient las et pourtant ils trimaient. Autour d'eux les militaires jouaient les bons pères et la moindre incartade signifiait la brimade. Alors faignant, on fatigue ? Quand le pays t'offre une vie, toi tu t'offres du repos ? Ce n'est pas méchant, ce sont juste des sautes d'humeur. Mais ça détruit le moral. Et c'est parfois tout ce qui reste.

Le silence des forêts
Le silence des forêts

La nuit noire était tombée et seule la lune brillait encore. Dans les baraquements qui composaient le hameau, certains allumèrent des torches dont les piles étaient déjà presque épuisées. Malgré les douleurs : aux corps, aux âmes, des mots s'échangeaient. Le courage, seul don possible, était distribué comme un cadeau miraculeux, un secours nécessaire. Par la fenêtre, on pouvait voir les lueurs du village, si lointain et si proche, où d'autres plus chanceux avaient gardé le droit de vivre leur vie.

Le silence des forêts
Le silence des forêts

De l'autre côté de la mer, un pays se construisait. Ici, dans la patrie longtemps fantasmée, sur la terre de nos ancêtres les Gaulois, on mourait de rancœur et d'abandon. Dans les têtes, les questions fusaient : sur les choix faits, sur les actes revendiqués, sur l'attachement enraciné, sur la douleur des déracinés. Et malgré l'afflux, malgré le tourbillon des mots silencieux, malgré les cœurs qui demeuraient comprimés, les bouches, elles, se taisaient.

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  • : Récits de voyage, fictionnels ou poétiques : le voyage comme explorateur de la géographie et de l'histoire.
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