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24 mars 2017 5 24 /03 /mars /2017 19:00

Jacques est un vieil homme. Il porte sur la tête un béret au motif écossais et sur les épaules une courte veste d’un bleu qui rappelle celui que, jeune homme, il endossait en tant qu’ouvrier. Epoque bénie, époque maudite, celle de la jeunesse et celle du bruit, des machines, des dix heures à trimer. Il se souvient qu’il voulait être gardien de phare en ce temps. Ou partir à la pêche à la baleine. Il ne sait plus très bien.

Jacques s’occupe de son jardinet, en été comme en hiver. Là c’est l’automne, alors il ratisse les feuilles mortes, les entasse en un petit tas qu’il emportera, plus tard, sur son tas de fumier. Le temps est doux, il en profite. Sa femme, si elle était encore là, lui dirait qu’il faut se couvrir. Elle s’inquiéterait. Elle n’est plus là, sa veste est ouverte et le vent s’y glisse. C’est si agréable de travailler en plein air.

Des pages d'écriture
Des pages d'écriture

Les oiseaux batifolent dans le tas de feuille. Vous allez voir ce que vous allez voir, dit le vieux paysan. Il leur promet la bêche, la fourche, tout, enfin, qui pourrait les faire fuir. Les blesser, il ne veut pas. Simplement leur faire passer le message que le jardin n’est pas un terrain de jeu. Le voisin de Jacques passe la tête par-dessus le muret et le salue. Jacques le salue en retour. Pour faire le portrait d’un oiseau, lui dit-il, il faut peindre d’abord une cage avec une porte ouverte. Le voisin est un homme étrange.

Des pages d'écriture
Des pages d'écriture

Il est étrange car il est connu. Ou peut-être est-ce l’inverse. Étrange : Jacques se reproche de qualifier ainsi ce voisin, un poète, croit-il, qui, à vrai dire, est charmant en toute occasion. Toi aussi, on t’a qualifié d’étrange. Etrange étranger, qu’on le désignait, à Alicante, lorsqu’il était marin et qu’il s’y arrêtait pour se reposer et pour se divertir. Pour aimer aussi, de belles femmes brunes à la peau mate et à l’odeur enivrante, des femmes comme il n’en avait jamais vu ni à Omonville ni dans toute la Normandie.

Des pages d'écriture
Des pages d'écriture

L’une d’elles l’avait marqué dans sa chair. Barbara. Barbara. Parfois il se répète ce nom qui éveille les soirées délicieuses, le temps perdu dans les draps trempés, tout ce temps gagné à aimer cette femme. Barbara. En rentrant, il était rentré dans le droit chemin. Dans ses tristes soirées, il y pensait comme à des sables mouvants dont il ne pouvait s’extraire. Puis il avait eu des projets plein la tête, dont le plus fou était de commencer l’école des Beaux-Arts. Et la vie l’avait rattrapé.

Des pages d'écriture
Des pages d'écriture

Aujourd’hui, il ne regrette rien. Il possède sa maison, il jouit de sa liberté. S’il a beaucoup aimé les femmes, il s’est aussi toujours méfié des hommes. Seul son voisin, l’homme étrange, qui noircit d’écriture des pages blanches et compose de la musique avec des mots, l’attire comme un feu, immense et rouge, crépitant dans l’âtre aux soirs glacés. Le voisin est également un amoureux tranquille, un démiurge du quotidien, un laborieux vieillard.

Des pages d'écriture
Des pages d'écriture

Jacques essaie d’entamer une conversation avec son voisin. Il s’appelle Jacques, lui aussi. Jacques, l’ancien ouvrier, l’ancien marin, ne sait pas parler aux gens. Il dit que c’est bien, et aussitôt jette des regards autour de lui. Vous n’êtes pas bavard, lui dit l’autre. Je suis comme je suis, répond-il, comme un cancre des relations sociales. Vous pourriez venir boire un café, un jour ou l’autre, dans ma maison. Sans faute, répond Jacques. Puis il reprend son râteau, et continue son calme combat contre les oiseaux.

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1 octobre 2016 6 01 /10 /octobre /2016 18:00

 

Dans la famille, l’excitation gagnait les cœurs. La liberté était passée comme un souffle, chassant l’air de la mort qui avait trop longtemps plané. Les uniformes gris et les chenilles lourdes avaient largement fui devant l’avancée de ceux qu’on appelait alliés, qui depuis avaient libéré la capitale et poursuivi l’ennemi jusque dans la leur. Mais avant cela, dans la chaleur soudaine du mois de juin était venu un grand homme.

Dans son costume aux plis réguliers et précédé d’enfants aux culottes élimées, le grand homme avait serré des mains et avait eu un mot pour quiconque était accouru sur son chemin. Même sur la route, il surplombait ceux qu’il saluait et qui se tenaient pourtant sur le trottoir. Sa voix grave les impressionnait tous et son calme les rassurait. Le pays, disait-il, serait bientôt libre.

La voix est libre
La voix est libre

 

C’était arrivé. On apprit la fin de la guerre l’année suivante cependant que la vie, naturellement, reprit ses droits. On enterra dignement les morts, on rebâtit les foyers. La famille, qui présentement se préparait, avait sacrifié sur l’autel de la guerre trois des siens ; tués par les bombes amies, lavés par les pleurs des proches, ils reposaient désormais tandis que le grand homme, plein de projet, s’apprêtait à revenir.

La voix est libre
La voix est libre

 

C’était il y a deux ans. Le soleil, ce jour encore, brillait bien haut. Une estrade de bois avait été montée et le grand homme deviendrait aisément un géant. Autour de la scène, des militaires fourmillaient et rivalisaient de galons dorés et de casquettes droites. A ce moment, la famille entière s’était jetée dans les rues, d’abord affolée puis en ordre de bataille. Longeant la cathédrale, ils trouvèrent bientôt la foule. Bayeux resplendissait.

La voix est libre
La voix est libre

 

Hommes et femmes étaient en toilettes soignées. Certains de ces messieurs avaient réussi à sauver, dans les décombres des bombes, leurs costumes qui dataient de la paix. Celle-ci revenue, on tâchait de retrouver les habitudes d’antan, les plaisirs simples et les revues d’élégance. Heureusement, les enfants demeuraient les mêmes. Ils jouaient et riaient d’un rien, n’ayant connu la guerre que par les récits que leurs parents tâchaient de minorer.

La voix est libre
La voix est libre

 

Avec les pères, c’était plus simple : ils se taisaient. La survie n’est point chose que l’on vante. Aujourd’hui, toutefois, gagnés par l’euphorie populaire, ils répondaient de bon cœur : qui va-t-on voir ? Qui est-il ? Aurais-je un jour un de ces uniformes ? Cela me ferait assez plaisir que tu n’aies pas à les porter. Les petits boudaient puis oubliaient leur tristesse. Devant eux, le grand homme dominait le peuple.

La voix est libre
La voix est libre

 

Sans le vouloir, il tonnait. Les microphones ne semblaient d’aucune utilité, et les mots claquaient dans l’air chaud comme autant de symboles du pays nouveau et à venir. Naturellement, la famille était grisée par cette ambiance, comme l’étaient ceux qui les entouraient. Pour autant, ils ne songeaient pas que l’histoire s’écrivait ici aussi bien que quelques années auparavant, au moment des combats. Les immenses douleurs venaient de finir ; on attendait désormais les fécondes grandeurs.

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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 19:00

Les cris et les rires des enfants résonnaient déjà entre les murs du nouvel appartement. Leur mère, en revanche, ne souriait même plus. Les traits de son visage étaient crispés, comme reflétant une constante inquiétude, alors que rien ne saurait désormais plus les inquiéter comme lors des heures les plus sombres des années de guerre. Elle arpentait le salon puis la cuisine comme une âme en peine, mélancolique.

Lorsque, à dix-huit heures, son mari rentrait du port où, à longueur de journée, il chargeait et déchargeait les cargos immenses du monde entier qui reprenait vie, elle mettait un point d’honneur à se montrer guillerette voire, certains soirs, coquette. Lui voyait l’effort que coûtaient les sourires, mais cela lui rappelait les fins d’après-midi d’autrefois.

Béton-sur-mer
Béton-sur-mer

 

Le bruit des clefs dans la serrure leur rappelait celui du moment où un employé de l’office du logement les leur avait tendues. Sans un sourire, il avait murmuré un « voilà pour vous » qui n’augurait rien de bon, et pourtant c’était le ministère qui leur offrait un toit nouveau. Dans une ville nouvelle dont le nom était identique à celui de leur beau port, lequel était parti en fumée et en cendres, et dont il restait encore quelques amas tristes.

Béton-sur-mer
Béton-sur-mer

 

Les sirènes hurlaient dans la nuit, pareilles à des cassandres possédées que la vision de l’avenir terrifiait. La brave famille, qui supportait la guerre en regardant vers le large, la mer, dont les remous étaient un chant d’espoir, avait rejoint la cave de l’immeuble ouvrier de briques rouges que le soleil, une dernière fois, avait allumées dans le crépuscule de la ville ancienne.

Béton-sur-mer
Béton-sur-mer

 

Les mains serrant d’autres menottes, les épaules blotties et les murmures rassurant au creux des oreilles : les noires minutes avaient ainsi passé. Des claquements sourds, dont les échos se poursuivaient durant d’indicibles secondes, arythmaient la nuit, ou le jour, car rien ne permettait de connaître l’heure, surtout à la lueur d’une chandelle dont la cire ne semblait jamais devoir, ni pouvoir, s’user.

Béton-sur-mer
Béton-sur-mer

 

Le Havre s’était réveillé défiguré de sa longue nuit de cauchemar. Les briques, réduites à leur plus simple aspect, avaient été évacuées soit par les hommes, soit par le vent. Et les tracteurs, le béton, les grues rebâtirent et repensèrent le plan habituellement connu. Un gris minéral figurait la renaissance dont l’appétit grignota jusqu’aux bords de la Seine, épousant aussi la mer qui demeurait telle qu’elle avait toujours été.

Béton-sur-mer
Béton-sur-mer

 

Les cris et les rires des enfants étaient portés par les vents s’engouffrant dans les rues droites et parallèles. Leur père s’étonnait encore de cette joie enfantine qui faisait fi des horreurs et qui s’accommodait des changements, y voyant surtout de nouveaux terrains de jeu. Il ouvrit la porte de son immeuble et commença de s’engager dans le hall, pressa ses enfants de le suivre. Un peu comme avant.

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24 août 2015 1 24 /08 /août /2015 18:00

Le vent ridait gentiment la mer et une fine écume venait lécher les rochers. De temps à autre, une brise plus violente ébouriffait les landes et les ajoncs tandis que la mer, infiniment bleue et lointaine, paraissait étrangère à ces agitations. Planant sur des vagues invisibles, les oiseaux des mers plongeaient parfois avant de se laisser remonter lentement par les courants.

Perdu sur le chemin qui serpentait le long de la côte, un randonneur prenait garde de ne pas se prendre les pieds dans quelque trou surprenant. Il dévalait avec prudence cette courte bande de terre nue, qui disparaissait derrière l’avancée d’une crête, laquelle semblait se jeter dans les flots. Dans le pelage herbu de la côte, on distinguait souvent des fleurs jaunes éclairant cette forêt naine et impénétrable.

A bout de souffle
A bout de souffle

Le randonneur passa la crête. Il le fit avec précaution, car le vide menaçait sitôt était dépassé le chemin ; sa tête frôla l’arête grise, et de sa main il se donna un nouvel élan. Cela faisait plusieurs heures qu’il était parti mais il ne ressentait présentement aucune fatigue. Sans qu’il y prête attention, des nuages s’amoncelaient, assombrissant les flots anonymes du lointain. Baissant les yeux sur la nappe placide, le randonneur aperçut une barque.

A bout de souffle
A bout de souffle

C’était une frêle embarcation, que l’onde dorlotait comme une mère fait avec son enfant. Elle était trop éloignée pour qu’il en estime son rôle, et le nombre de ses occupants. Cependant, il croyait voir une forme, indistincte et noire, qui dépassait à peine du bordage et semblait se mirer dans les profondeurs abyssales. La pluie commença de tomber.

A bout de souffle
A bout de souffle

Dans l’esquif, aucun mouvement ne se fit sentir. L’occupant, s’il y en avait un, demeurait comme figé par ce qu’il admirait. A la bruine succéda une averse glaçante qui giflait le visage du randonneur, tandis que le vent se mettait à forcer son souffle, cinglant ce nez de Jobourg qui, quelques instants auparavant, était encore illuminé et agréablement chauffé par cet été finissant.

A bout de souffle
A bout de souffle

Ce fut bientôt une tempête formidable, aux accents épiques. Le randonneur, terrassé et effrayé, s’était accroupi et se cramponnait aux ajoncs qui courbaient l’échine. Il ne sentait pas la déchirure dans ces mains, pas plus qu’il ne souffrait des crampes dans ses muscles dues à la position inconfortable. Il avait les yeux rivés sur la barque, désormais bousculée outrageusement par les flots déchainés, attirée comme par un aimant sur ces rocs impétueux qui protégeaient la côte.

A bout de souffle
A bout de souffle

Il n’entendit même pas le bruit du bois qui s’écrase contre la roche, pas plus qu’il n’entendit un cri, pas même le sien, qu’il poussa pourtant quand il comprit que le bateau allait sombrer. Mais, comme elle était apparue, la tempête modéra sa hargne, puis se dissipa tout à fait. Un rayon de soleil vint frapper le front enfiévré et détrempé du randonneur, qui se précipita, les mains sanglantes sur le précipice, pour apercevoir la barque. Il n’y vit rien qu’une grande bâche noire, déchirée par les lames, entourée des planches de bois verni qui s’échouaient sur la plage.

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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 19:00

Mes yeux s’ouvrent tandis que la nuit dure encor. En silence je me lève de ma couche et je revêts ma coule noire. Mes frères, comme moi, s’éveillent. Les regards sont embrumés, l’un des nôtres ayant toussé de manière affreuse toute la nuit. Il ne s’est même pas rendu aux laudes, auxquelles nous avons assisté dans le silence. A notre retour il dormait, et nul n’a osé le réveiller.

 

L’abbé lit la règle. Mes mains tremblent un peu, car le froid est précoce en cette saison. Il désigne les lais et nous attribue les champs. Sitôt sommés, nous exécutons. Deux heures durant je sarcle, tandis que le jour naît. A l’ouvrage je mets du cœur, et je sens mon corps se réchauffer. Toutefois mes doigts s’engourdissent et la corne qui sonne me délivre du mal qui me guettait.

Le mutisme du canon
Le mutisme du canon

Puisse-t-il entendre ces chants, celui à qui nous dédions nos vies. Tandis que mes pauvres jambes se reposent, les ave remplissent mon esprit. Bien vite, le labeur reprend, et la terre humide semble de plus en plus lourde à mes souliers. Le travail de cette demi-acre me laisse un goût amer, car les gerçures du froid ensanglantent mes extrémités de pauvre hère.

Le mutisme du canon
Le mutisme du canon

Une dernière goutte de sueur froide tombe sur la terre qui se découvre féconde. Après de divins remerciements, nous prenons notre repas dans ce réfectoire hors du monde. Le silence est notre seul compagnon ; avec mes semblables, c’est avec les signes de la main que nous communiquons. La vague signifie le poisson, la pincée signifie le sel. La parole est sacrée : quiconque interrompt la lecture, par les regards de chacun est accusé.

Le mutisme du canon
Le mutisme du canon

Après un court repos, et de brillantes louanges, nos vies reprennent leur cours. Rien ne s’accomplit dans la précipitation ; par nos peines quotidiennes, c’est notre salut que nous gagnons. Nous, les convers, nous mettons dans la plus complète humilité. Car, si nos corps souffrent comme ceux des frères tonsurés, nos voix se taisent au chapitre et ne réclament guère que l’espoir d’être sauvés.

Le mutisme du canon
Le mutisme du canon

Dans ce duché de Normandie, mes frères auraient été manants s’ils n’avaient été à Hambye. Certains, bien avisés, délaissent même la bèche pour la plume et déchargent les moines du gérer et du compter. Quant à moi, je puis parfois laisser de côté ma tâche nourricière ; je consacre alors mes heures à la sculpture, mon seul caprice, puisque l’oisiveté est mère de tous les vices.

Le mutisme du canon

Les vêpres terminés, nous mangeons les fruits de notre terre. Puis, la prière vient à nos oreilles, puisque nos yeux ne peuvent la lire. Enfin nous quittons les moines, et nous dirigeons vers nos bâtiments. D’un regard nous nous souhaitons la bonne nuit, puis tirons chacun nos couvertures bien utiles en cet hiver. Demain s’accomplira notre œuvre, comme aujourd’hui et comme hier.

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21 août 2014 4 21 /08 /août /2014 18:00

Son regard est perçant. Entourés par les plis de la peau et d’épais sourcils, ses yeux expriment une intensité extrême, car c’est par eux que tout passe. Sous le front large et la chevelure rase, on devine une activité de tous les instants pour saisir et percevoir. La bouche enfin, qui disparaît sous la barbe abondante, signe que les mots sont impuissants et accessoires. Les oreilles, en revanche, sont bien dégagées, pour mieux capturer toute l’atmosphère d’un territoire.

Le peintre est là dans son temple naturel. Une longère simple, aux tons pâles comme la chair. Les volets, eux, se confondent avec l’environnement. D’un vert vif, ils apparaissent à peine au milieu d’une végétation grimpante qui s’attaque jusqu’aux ardoises du toit. L’intérieur est d’une grande humilité, ne serait-ce les toiles qui, partout, ont fait pénétrer dans la maison le jardin.

Giverny 926Giverny 919

Il y a d’abord les fleurs d’amour, de bleu et de blanc, et leurs longs pétales escortés par une livrée verte, qui facilement fait des courbettes. Plus loin c’est la passion qui s’exprime dans le rouge le plus vif, dévoilant ses charmes dans les plis de sa robe. Les amarantes ne s’en laissent pas conter. Leurs lointaines origines les fait chercher le soleil autant que la pluie, elles qui poussent, telles des colonnes fluettes, vers ces cieux pourvoyeurs et inaccessibles.

Giverny 910Giverny 967

Voilà celles qui ne vieillissent pas, aux coloris divers, ne redoutant pas l’hiver, venues des côtes mayas. Elles côtoient, dans ce petit coin de Normandie, d’autres étrangères venues de tous les pays. Fleurs nobles ou fleurs des champs, chacune apporte à la palette sa touche subtile, laissant autant d’empreintes sur cette toile fragile.

Giverny 931Giverny 930

Le pinceau n’a-t-il pas là reproduit les anthémis, vivaces aux coloris denses, et chauds, aux doigts blancs et au jaune iris ? Ou a-t-il préféré ces lianes étranges, ou encore ces demoiselles exquises, qui bruissent avec le vent et qui font mériter au créateur des lieux toutes nos louanges ? Tout est ici affaire d’attention, d’élégance et de finesse, où soudain toute humaine pensée doit s’écarter devant les dons de la nature, si parfaite et si raffinée.

Giverny 913Giverny 909

Le mythe enfin apparaît. L’étang, immortalisé dans un titre nymphéatique, étale ses nénuphars en une disposition énigmatique. Ce sont autant d’îles immergées, d’où sortiront comme autant de Vénus délicates ; autour on se presse pour le spectacle, et c’est à qui affichera les plus belles couleurs. Et tout se mêle, en un chef d’œuvre nouveau à chaque heure.

Giverny 955Giverny 960Partout la profusion, partout le spectacle. L’on s’y perd, comme dans un tableau du maître Monet, et c’est encore sans compter sur ces cadres que sont les arbres. En vrac viennent les ifs, les cerisiers japonais et les épicéas, les rhododendrons au nom si long, les saules enfin qui pleurent quand l’heureuse maison nous quittons. En sortant de Giverny, l’on sort du tableau ; celui-ci ne peut être accroché dans un musée, car il est et vit, évolue et se bouleverse au gré des coups d’œil et saisons.

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14 mars 2014 5 14 /03 /mars /2014 19:00

Sous la houlette du roi, les ouvriers s’acharnent. Peu à peu, Richard voit s’élever le cadenas de sa province. Du haut du promontoire, c’est la Seine qui se trouve dominée, en même temps que les terres qui se trouvent en aval. Et si la terre n’est plus sainte, elle est en revanche sacrée pour celui qui la détient.

Voici deux ans que les pierres commencent à dessiner les contours de la sécurité. C’est la Normandie, l’enjeu de la bataille. Philippe et Richard, alliés contre le Sarrasin, s’empoignent vaille que vaille. L’aridité perdue leur fait retrouver le goût de la ferraille ; pour les vertes plaines l’on se battra, car convoitise est fille d’abondance.

Château Gaillard 981Château Gaillard 979

Le paysage bucolique et charmant sera-t-il le champ des ouvrages sanglants ? C’est là l’intérêt de la forteresse : favoriser la convergence des forces divergentes. Aux pieds de la menace immaculée, le village des Andelys semble ne même pas trembler. C’est que le fracas, aussi terrible soit-il, laissera bientôt place à la quiétude quotidienne.

Château Gaillard 977Château Gaillard 983

En attendant l’ost, Richard est mort. Jean lui a succédé, et c’est lui qui voit arriver aux abords de son castel les beffrois et les lanciers. Dans le donjon rond l’on s’affole ; les augustes oriflammes semblent sonner l’heure du roi d’Angleterre, qui bientôt sera privé de terres. Mais ce sont les bouches inutiles qui sont bientôt privées des nourritures essentielles. L’hiver passe. Le symbole trépasse.

Château Gaillard 986

Les semaines se suivent, mais le temps a arrêté sa course. Le duché lui est déjà promis, mais Philippe préfère soumettre le gaillard château, dont la garnison s’est isolée loin des traits déloyaux. Les épées au fourreau, c’est davantage la faim qui contraint. Le roi s’est entouré d’un Gallois qui connaît les combines. C’est lui qui percera le secret de la citadelle et la livrera à la rapine.

Château Gaillard 987Château Gaillard 985

A la fin de l’hiver, les assiégés se rendent. Par la chapelle ou les latrines, les assiégeants ont pénétré, forçant l’Anglais à livrer les clés. La Seine se fait voie royale jusqu’à la mer et, si de l’autre côté de la Manche on ne désespère, c’est que l’île demeure encore inviolée. Le royaume s’agrandit ; quant au château Gaillard, il est menacé, presque détruit.

Château Gaillard 984

Aujourd’hui en ruines, la clé de la Normandie, vestige du génie militaire d’un combat oublié, impose encore à ses visiteurs la puissance de sa situation. La Seine en contrebas fait mine de courber l’échine ; les murailles ont encore, et largement, leur pouvoir d’inspiration. Les hommes morts ont, un instant, revécu. Les siècles n’y peuvent rien, ces moments ne sont pas perdus.

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27 septembre 2013 5 27 /09 /septembre /2013 18:00

A la fenêtre se penche une tête. Point de fête à l’horizon, seulement de la verdure et des champs à perte de vue. Tout est calme dans la belle demeure. Heureusement, la saison chaude laisse quelques refuges à qui veut s’en protéger. Et la fraicheur gracile qui règne dans ces appartements fixe pour un siècle le bien-être de leurs résidents.

Sur l’herbe encore verte jouent quelques bêtes. Point d’esthètes dans ce bastion, seulement des promeneurs et des arbres encore feuillus. Le sésame pour ce jardin réside dans les cœurs. Doucement, la saison chaude encourage quelques siestes chez qui veut en profiter. Car la torpeur fragile est une aubaine que gagnent sans le savoir les chanceux inconscients.

Harcourt 789

Le parquet grince à peine. Pourtant, les pas qui le foulent sont parfois brutaux avec lui, se laissant tomber sur les marches comme un poids sur le sol. L’ampleur des pièces résonne de ces pérégrinations bruyantes, puisqu’elles sont sans liesses, abandonnées des meubles écrasants.

Harcourt 785Harcourt 783

Le vent chante sans peine. Ainsi les branches qui le caressent s’agitent avec douceur, et le souffle, gentilhomme, ramène ses conquêtes à leur état initial, sans force ni contrainte. La courte distance qui sépare ces hôtes centenaires étonne par les distractions abondantes : forme exotique, verticalité sans limite, écorces excentriques.

Harcourt 788Harcourt 791

Les tours protègent toujours le seigneur, qui depuis longtemps n’est plus là. Perché sur son îlot : le château, modèle d’architecture, à la bichromie apaisante et à l’aspect menaçant. Les intérieurs reprennent la recette, partagés entre l’écru des murs et le sombre du bois. Quant aux buffets, ici et là, ils servent à contredire la solitude qui plane sur le lieu, et qui étouffe les rimes et les rires qu’on voudrait si nombreux.

Harcourt 768Harcourt 770

Passent les jours, passent les heures, qui attendent sagement le retour d’un roi. Autour du château : l’îlot jadis nommé, tout plein de nature, à la monochromie changeante et à l’invitation tentante. Les hêtres tortillards galopent sur le sol conquis quand les noms latins apparaissent sur chaque étiquette, au pied de quelque géant aguerri. Quant à l’ombre, elle n’a sa place que pour le délice de la solitude, qui permet de reprendre son souffle et de chercher les nouveautés.

Harcourt 790

En quittant le château d’Harcourt, une impression fugace persiste. La division, étrange, qui domine les lieux, renvoie à une multiplication de jeux. Jeux de couleurs, d’ambiances et d’époques, entre le vert de l’enfance et les soliloques plein de mystères. La couleur devient impression ; pis, elle la force. Mais facilement l’esprit abdique, et le cœur est gagné par ces moments mystiques.

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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 19:00

Dans le ciel, des mouettes justifient leur surnom de rieuses. Peut-être que, là-haut, le monde est plus beau. Mais c’est ici-bas que nous sommes, et ici-bas que nous allons. Toutefois, au gré des divagations, s’égarer est facile. Alors le mieux est de conserver, pour ne rien risquer en pérégrinations, un port d’attache.

Dieppe regarde la mer. De l’autre côté, ce sont les falaises blanches d’Albion, la Cornouaille et la Calédonie si lointaine. L’incessante charge des vagues finit de polir les galets. Un vent doux les assèche aussitôt. Quant à la plage, elle est un instable piège pour les pieds. Ainsi la prise semble assurée, mais l’inattention est trompeuse. C’est un ordre particulier, qu’il faut s’abstenir de déranger. Et toujours, revient la mer.

Dieppe 943Dieppe 051

Les terre-neuvas ne sont plus. Le souvenir de ces marins intrépides, de ces pêcheurs courageux mais lucides, est dans les têtes, et dans les rues. Figures oubliées, exagérées, magnifiées, improvisées. Au port, sur quelques étals, de la morue. L’ancienne gloire, la richesse perdue, tente toujours gourmets et curieux individus.

Dieppe 053

La cité est laborieuse. Les murs rouges sont de brique et de sueur. Un peu décrépies, les façades ont le goût du sel et de l’océan, qui ont marqué les visages et attiré les espoirs. Un peu embellies, les apparences ont gardé de leur sincérité : couleurs réservées, humilité intérieure. Pourtant, point de monotonie. Lever les yeux suffit, quelquefois, à trouver quelque fantaisie.

Dieppe 056Dieppe 059

Le samedi, le marché bat son plein. Les étalages sont nombreux, rien n’y manque. La réputation engendre l’agitation, et pour s’en détourner, on pourrait suivre le clocher. Le gothique merveilleux a trouvé une place au sein de l’étroit espace. Une seule tour et une rosace comme flamboyantes préfaces.

Dieppe 049

Les chaleurs architecturales n’empêchent pas une fraîcheur bienfaitrice. Partout la pierre taillée, le détail recherché, l’impensable légèreté. Remontant l’une des travées, le visiteur est surpris par des sauvages. Petits êtres figés, témoignage de ce qui fut, regret de ce qui est perdu. Nus, ils présentent d’étranges coutumes. Ils jouent du tambour et de la trompette, portent des plumes et rappellent les côtes d’Afrique et du Brésil.

Dieppe 028Dieppe 034

La mer fut son alliée, et elle le reste malgré des rapports plus éloignés. Le port reste ce qu’il est, et les antiques morutiers ont conservé de dignes héritiers. Dieppe n’a pas tant changé. Si le monde ne l’attend pas, qu’en a-t-elle à faire, elle qui s’obstine à demeurer, contre vents et marées, l’objet du retour, l’envie d’un nouveau jour.

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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 20:39

D’abord timorée, la pluie s’était faite drue en atteignant la nuit. Quand, au petit matin, les premiers chants et les discrets bruissements avaient commencé, une franche clarté offrait le silence et la paix à ce paysage au sommeil troublé.

Dans la forêt, les arbres forment un mur dans lequel les couleurs se reflètent comme mille parures. Des cinabres et des dorés, des émeraudes ou des orangés, l’automne a laissé derrière elle ses souvenirs abîmés. Dans un geste de bonté, le vent souffle les feuilles qui étaient là restées. Le chemin s’enfonce dans la plus grande pureté.

Orne 041Orne 043

En chaque parcelle est un important détail dans cette orée qui s’est faite muraille. La vie s’agite et se débat ; de microscopiques acteurs s’excitent dans un grandiose branle-bas. Des architectures incroyables s’élèvent, font montre d’une virtuosité originale pour rivaliser avec nos rêves. Des champignons acrobates, quand de leurs troncs ils s’écartent, joignent une franche audace à celles des plantes qui naissent et qui s’ébattent.

Orne 052Orne 056

Le chemin s’arrête à un carrefour anonyme dans ce labyrinthe normand. Une chapelle comme une torche scintille dans ce singulier environnement. A ses côtés, éparpillées et fatiguées, des pierres comme des stèles veillent sur un territoire où murmurent la torpeur et l’étrangeté. Dans les sillons granitiques ont été gravés des messages pathétiques, en appelant au ciel et à ses envoyés.

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De nouveau la route s’éloigne, traçant une ligne de fortune dans cette forêt des runes. L’on arrive à une tour, isolée et solitaire, qui brave les éléments et du temps les misères. C’est le bon vouloir qui la tient debout, cette sentinelle près de laquelle on se sent, du monde, au bout. Du gris édifice miroitent, comme autant de diamants, les reliefs rudes de la pierre, témoins de ce pays où le temps se suspend.

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La curieuse promenade se finit sur les bords d’un lac. Autour de lui, une ville a poussé. Elle se mire dans l’eau, s’y admire, comme une jeune épousée. Elle voit son style, observe ses contours, brille dans la nuit pour ceux qui ne l’ont vu de jour. Une belle Bagnoles, au nom rutilant, qui dans cette Orne, allie les plaisirs de l’homme aux naturels élans.

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D’abord le soleil s’était levé sur cette campagne lavée. Il avait, à son zénith, réchauffé corps et cœurs, faune et flore. D’abord l’homme s’était fondu dans la nature avant de s’en détacher. Mais dans les territoires autrefois sacrés règnent toujours les âmes des saints et des damnés.

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