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18 décembre 2021 6 18 /12 /décembre /2021 19:00

La piste accueillait des Caudron et des Nieuport. Je le sais et pourtant, la piste, je ne l’utilisais pas. Et pour cause, j’étais cuisinier. Pas à plein temps à l’aérodrome, non, seulement lorsque l’un des administrateurs venait me trouver au bistrot où je travaillais, et me disait que les as débarquaient. As peut-être, mais ils avaient quand même besoin de manger. Bref, je faisais la popote, et le reste du temps, comme j’étais payé à la journée, je déambulais, je traînais, quoi. Je levais les yeux, et je les voyais faire leurs acrobaties.

Un jour, j’en vis un sortir de son biplan. De suite, je m’aperçus qu’il n’était pas comme les autres. Petit et frêle, et avec une drôle d’assurance dans le pas. Comme j’avais le soleil dans les yeux, et que de toute manière, je ne suis guère poli, je ne m’étais pas découvert lorsqu’il arriva près de moi. Je finissais de tirer sur ma clope. Il retira ses lunettes et son casque de cuir. Je restai con, un moment probablement assez long, et car elle éclata de rire. L’as était une reine.

As de cœur
As de cœur

Je la recroisai le lendemain, sur la plage, car c’était là qu’était la piste. Comme je voulus me présenter, elle m’arrêta avec la main. Son français était à peine correct et de toute manière, elle n’avait pas le temps. Elle me révéla juste son prénom, Bessie, et elle prit congé. Dès lors, j’allais aussi souvent que possible sur la plage. Lorsque Bessie atterrissait, je feignais de regarder les voltiges des autres pilotes, et la découvrais au dernier moment. Je lui proposais de la raccompagner, et j’en profitais pour la connaître mieux. Pour la seule fois de ma vie, je chérissais ma blessure à la jambe qui me faisait méchamment boiter.

As de cœur
As de cœur

En effet, lors de la dernière guerre, j’avais reçu une balle à la jambe. Dans un hôpital militaire, à l’arrière, des infirmières britanniques m’avaient soigné et, pour leur plaire, j’avais entrepris d’apprendre l’anglais. Ces femmes avaient donc été deux fois des saintes pour moi. Par mon accent anglais, j’étonnai Bessie ; par mes lacunes, je la faisais rire, parfois. Elle m’appelait son cher Français, dans un sourire qui était innocent et lumineux.

As de cœur

Deux des frères de Bessie avaient aussi combattu en Europe ; cela, je crois, la rapprocha de moi. Je ne lui cachais rien de mon admiration pour elle. Avec pour seules aides son courage et sa volonté, elle pilotait ces appareils auxquels je ne comprenais rien. Régulièrement, des hommes et des femmes se tuaient à leurs bords et, de leurs corps, il ne restait rien. Pour voler, certains étaient prêts à tout risquer, y compris jusqu’à la preuve de leur existence. Bessie était de ceux-là.

As de cœur
As de cœur

Au printemps vingt-et-un, M. Caudron m’embaucha en tant que cantinier. Je n’allais plus au Crotoy que pour le loisir, essayant d’y emmener Bessie pour lui offrir un verre. Longtemps, elle refusa. Aux États-Unis, des lois interdisaient aux Noirs de fréquenter les mêmes lieux que les Blancs. Elle craignait que je subisse un tort, mais mes protestations finirent par lui faire rendre raison. Dans son français hésitant, elle précisait à ceux que nous croisions qu’elle avait des origines amérindiennes. Dans mon anglais amoureux, je la pressai de tout me dire ; elle, se contentait de rire.

As de cœur
As de cœur

Bessie obtint sa licence. Pour moi, ce fut un jour triste, même si, deux mois durant, j’allais la voir près de Paris où elle suivit des cours de perfectionnement. Je prétextai même une maladie pour que M. Caudron m’accordât un congé. A la fin de l’été, Bessie repartit. Je ne m’étais jamais déclaré, et feignis d’être heureux de ce dénouement. Cela prit un moment avant que je revinsse sur la plage pour admirer les exploits des as. Là, toujours, sans mot dire, je guettais l’horizon.

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7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 18:00

La pierre lui échappe et, du fond du coffre, résonne un bruit sourd. Autour de la jeune femme s’ouvrent de grands yeux comme autant de muets reproches. Les mains ouvertes, elle demande silencieusement pardon, et toutes ses sœurs le lui accordent. Cent prières montent au ciel en même temps, pour prier le Seigneur de laisser les hommes dans leur sommeil de plomb. Dans l’abbaye, on n’entend plus aucun bruit ; les sœurs, en gestes lents et délicats, reprennent leur tâche nocturne.

Toute la nuit, elles exhument les os centenaires de leur relique sacrée. Elles les déposent dans une huche de bois où, d’ordinaire, dort le pain quotidien, et elles emplissent le coffret émaillé de pierres rudes et informes. Aux premières lueurs du jour, les sœurs prient avec ferveur, et dans leurs voix montent des accents de fatigue et d’inquiétude. Les moines les rejoignent, ensommeillés eux aussi, ils entonnent leurs quintes et leurs tierces graves, ils chantent la gloire du Seigneur et du patron.

Concurrence pour le divin
Concurrence pour le divin

Le moment vient pour la communauté des hommes de partir. C’est là leur croix. Ils vont et viennent en ces pays. Ils y portent les reliques du saint et ils recueillent les oboles des uns, les offrandes des autres, le billon, l’argent et l’or. Qu’ils prononcent un remerciement, une prière ou une bénédiction et leurs bourses se tendent de deniers, de sous et de livres. Ils content, l’émotion dans la voix, le miracle dont ils ont été personnellement les témoins : la jambe tordue qui se redresse, le bègue qui discourt, la fistule purulente qui se tarit.

Concurrence pour le divin
Concurrence pour le divin

Sous la conduite de l’abbé, ils frappent aux portes d’autres communautés. Ils demandent l’hospitalité pour la nuit, l’eau et le pain pour revigorer les corps, la sécurité d’une cellule austère. À Morienval, l’abbesse les a accueillis avec chaleur. Comme à chacun de ses hôtes, l’abbé a expliqué le sens de sa venue, et il s’est publiquement félicité que tant de bonnes âmes aient délesté de leurs bourses le poids de leurs pêchés. Après le repas, les frères sont allés se coucher, et les sœurs ont fait mine d’en faire autant.

Concurrence pour le divin
Concurrence pour le divin

L’aurore est superbe. Sa douceur annonce pourtant une journée torride qui mettra à l’épreuve les moines. Lorsque quatre frères s’avancent pour soulever la relique, ils n’y parviennent pas. La châsse ouvragée, dont les scènes sculptées évoquent la vie d’Annobert, évêque de Sées, pèse un poids considérable. Plusieurs frères se pressent autour du reliquaire. A quatre, à six, à dix, ils tirent et poussent, ils ahanent et maudissent, ils pleurent de dépit. Le saint leur résiste.

Concurrence pour le divin
Concurrence pour le divin

Les moniales feignent la stupeur. L’abbé, qui n’a eu de cesse de haranguer ses troupes en bure, les fait reculer, un à un, avec colère. Il s’emploie, lui aussi, à soulever le reliquaire, pensant sans doute être habité d’une force spéciale, mais rien n’y fait ; homme il est, misérable et impuissant. En rage, il porte les mains sur la relique, prête à l’ouvrir pour mettre à jour le mystère qui, en une nuit, l’a investi. Les moniales s’en émeuvent.

Concurrence pour le divin
Concurrence pour le divin

Elles poussent des cris d’horreur, se signent et psalmodient des litanies désespérées. Leurs voix aiguës font reculer l’abbé. Celui-ci proteste de sa bonne foi, assure qu’il est prêt à respecter la volonté du saint. Pareils à des vaincus sur un champ de bataille, les frères abandonnent peu à peu le terrain aux sœurs. Elles triomphent silencieusement. Elles prennent aussi à témoin le Seigneur, le prient de croire qu’elles ont seulement voulu mieux Le servir. Du ciel, personne ne leur répond.

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26 novembre 2020 4 26 /11 /novembre /2020 19:00

Encore un regard. Dans son armure, elle en surprend toujours quelques-uns. Les femmes, ils les connaissent auprès de l’âtre, dans le foyer, ou sur les paillasses, pour les putains. D’aucuns disent que les putains valent mieux qu’elle. Une femme à la guerre ! On rirait, si elle n’avait pas cette foudre dans les yeux. Encore un regard : le même pour les compagnons fidèles et pour les nouveaux venus. Ceux-là, elle les paie sur ses deniers propres, elle les mène délivrer le royaume sur son honneur. Encore un regard, et les portes s’ouvrent.

Jusqu’au dernier moment, d’anciens compagnons ont voulu la faire renoncer. Le roi t’enverra des troupes, disaient-ils. Elle les a fixés. A-t-elle compris qu’il ne fallait rien attendre des hommes, même pas de celui qui les gouverne ? Elle a clamé qu’il ne servait à rien d’attendre. Nous sommes assez nombreux. Nous les bousculerons. Nous délivrerons Compiègne. Aucun n’a osé la contredire. Aucun n’a osé croire qu’elle se trompait. Tous, ils ont acquiescé et sont partis se préparer.

Feu la guerrière
Feu la guerrière

La troupe sort. Le faubourg est vide ; on n’y rencontre ni ennemi ni résistance. Elle, soudain, a les pupilles qui se dilatent. Les Bourguignons sont là, tranquilles. Ils ne se doutent de rien. Elle lève le bras, cependant que deux centaines d’hommes la scrutent et retiennent leurs souffles. C’est à croire que les Bourguignons l’ont vue aussi ; sitôt qu’elle baisse l’épée et que l’on se lance à l’assaut, ils s’animent, bandent leurs arcs, dégainent leurs dagues. Elle, loin de se cacher, se porte au-devant du combat. Elle renverse la piétaille, frappe de la taille et de l’estoc, et ses mouvements ne rencontrent bientôt plus de résistance.

Feu la guerrière
Feu la guerrière

Pendant quelques instants, elle entend les hommes autour d’elle éructer de joie. Ils crient le mot victoire, remercient les saints, bénissent leurs armes. Les Bourguignons prennent la fuite. Elle a conscience que la victoire n’est pas complète. D’une voix autoritaire, elle ordonne la remise en rang, et la poursuite des fuyards. Qu’on les prenne ou qu’on les tue, pourvu qu’ils ne menacent plus. On s’élance, plein de confiance. L’arrière-garde bourguignonne est rattrapée, harcelée. Mais, au lieu de s’affaiblir, l’ennemi semble plus fort. Derrière un soldat abattu en surgit deux autres. Elle comprend. Elle hèle ses vieux compagnons. Elle sonne la retraite.

Feu la guerrière

Elle a compris le piège qui se referme vivement sur eux. Les Bourguignons ont simulé la fuite pour mieux les attirer, elle et ses hommes, dans un traquenard. A gorge déployée, elle crie pour donner un ordre, pour donner une direction, pour donner du courage. Elle sent bien que, de prédateurs, ils sont devenus les proies ; tel un ours, blessé par les flèches et les chiens, qui se débat pour survivre, et subit mille morsures. Tant de pointes, tant de lames les traversent. La terre s’enivre de leur sang.

Feu la guerrière
Feu la guerrière

Peu à peu, ses hommes parviennent à s’extraire de la nasse. A toutes jambes, ils courent vers les murailles de Compiègne. Auprès d’eux, les compagnons tombent. Elle, est restée en arrière. La voyant, les Bourguignons hurlent : la voilà ! La guerrière, la folle, la sorcière. Autour d’elle, ses compagnons font bloc pour la protéger. Pour elle, ils reçoivent des coups. Son tabard rouge excite l’ennemi. Devant elle, ses hommes entrent dans la cité. Encore quelques toises, et elle sera en sûreté.

Feu la guerrière
Feu la guerrière

Elle enrage de voir ces maudits qui la harcèlent. Elle souhaite qu’ils soient foudroyés sur l’instant ; mais le ciel demeure désespérément placide. Sa poitrine, d’un seul coup, la serre : les portes de la ville se ferment. La ville qu’elle est venue défendre la condamne. La ville qui les a accueillis, la nuit précédente, en sauveurs, consent désormais qu’elle soit traitée en criminelle. Elle lutte encore quand elle se sent tomber. À bas de son cheval, un homme se présente à elle : Guillaume, bâtard de Wandonne. Elle est sa prisonnière.

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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 19:00

Solomon a pris le taxi pour venir. De l’aéroport, une heure suffit pour s’extraire de la masse froide et cimentée des tentacules parisiens. Le paysage a changé, peu à peu, ondulant, verdissant, comme sous l’influence bénéfique des ondes projetées par le déplacement de la Peugeot 405 sur les routes départementales. La voiture s’arrête devant un chemin en pente, gardé par une grille sans portes.

Solomon n’a qu’une seule valise pour le moment. Le reste arrivera dans les heures ou les jours qui suivent, selon l’efficacité des agents aéroportuaires. Le reste, c’est d’ailleurs ce qui compte vraiment. Pour le moment, Solomon a l’air d’un voyageur égaré. Par instinct, par absence de choix aussi, Solomon se met en chemin, peinant un peu et se maudissant de n’avoir su trier dans ses affaires le nécessaire et le superflu. Au bout de l’effort, il y a le château médiéval et ses hauts murs. Ce sera son bureau de travail.

Du sol aux murs
Du sol aux murs

Dans sa jeunesse, Solomon a beaucoup lu sur la chevalerie et l’époque féodale. Outre les combats à cheval et à l’épée, ce qui l’intéressait, c’était les bouffons et les troubadours. Les artistes de leur temps, en somme. Ils allaient, de contrée en contrée, quémander le gîte et le couvert en échange d’une narration bien articulée. Devant la tablée du seigneur, ils passaient des messages à travers le temps et l’espace. Ils chantaient les exploits et les épopées. Ils colportaient les rumeurs et les nouvelles avérées.

Du sol aux murs
Du sol aux murs

Juste avant de traverser le pont-levis, qui ne se lève probablement plus, Solomon ressent qu’il est comme l’un de ces trouvères d’autrefois. Il est seul, provient d’un pays lointain et vient ici pour travailler, c’est-à-dire pour assurer ses revenus, et sa survie. Lui aussi a des messages à faire passer, puisque c’est un artiste : des messages qui traverseront le temps et des messages qui doivent relier les espaces.

Du sol aux murs
Du sol aux murs

Solomon voit venir les propriétaires du donjon de Vez à sa rencontre. Ce sont eux, les seigneurs du château. Comme ils ont l’air intimidés, pourtant. Ils se tiennent les mains, lui sourient, lui indiquent où se trouve sa chambre et s’excusent que celle-ci soit modeste. Ils l’invitent à le suivre et le précèdent dans un bâtiment d’un étage, ancien lui aussi, où l’on trouve tout le confort moderne. De travail, il n’est pas question. Ils dîneront à vingt heures, si cela convient à Solomon. Ils le laissent se reposer.

Du sol aux murs
Du sol aux murs

Durant le repas, ils le questionnent sur ses activités artistiques. Ils le félicitent pour des rétrospectives qui ont eu lieu dans des musées prestigieux, et lui confient pour laquelle de ses œuvres ils ont un faible. N’est-il déjà plus le trouvère des livres de sa jeunesse ? Tant de bonnes attentions le désarçonnent. Il devrait parler, il devrait les divertir. Il ne parvient même pas à évoquer le projet pour lequel il est venu ici, et ils ne semblent même pas lui en tenir rigueur.

Du sol aux murs
Du sol aux murs

Malgré la nuit, malgré la fatigue, Solomon ne parvient pas à trouver le sommeil. L’inversion manifeste des rôles le trouble. Il se croyait trouvère, et il est le seigneur. Il se dit que le lendemain, il peindra les murs du donjon, et que c’est cela qui lui vaut les honneurs de la maison. Il faudrait maintenant que son matériel arrive pour qu’il se mette à l’œuvre. Si son statut a changé, les conditions matérielles de son travail, elles, sont restées les mêmes. Solomon dort désormais. Dans ses rêves, il est un trouvère : il amuse et étonne les seigneurs du château.

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7 novembre 2019 4 07 /11 /novembre /2019 22:33

A la lueur d’un jour paisible, un scribe écrit sa chronique : lorsque nous étions venus la première fois, le pauvre hère tremblait déjà et nous n’avions rien trouvé dans sa maison. Nous y sommes retournés, car le capitaine soupçonnait que le bougre eût caché quelque trésor dans l’un des recoins crasseux de sa masure. Quand nous sommes entrés, sa femme a crié ; je l’ai frappée.

Sous les ordres du capitaine, nous avons tout fouillé. Trois morveux pleuraient en agrippant les jambes de leurs parents. Robert, celui du Vermandois, a soufflé au plus grand des mômes de ne pas tirer trop fort ; les braies pourraient craquer, qu’il a ajouté. Nous avons tout ri de bon cœur. Devant l’âtre froid, nous avons rassemblé une misère : trois livres de farine, des fèves ratatinées, quelques choux moisis et une miche de pain rassis. Pas même de lard ; une misère, je vous dis.

D’humeur massacrante
D’humeur massacrante

Nous en étions à maudire le butin misérable lorsque l’homme s’est mis à nous supplier. Les enfants n’avaient que cela à manger, pleurnichait-il, et il savait qu’aucun vivre ne parviendrait de l’extérieur. Il en appelait même à notre charité, pour ne pas ajouter de l’ignominie au crime : mots savants qui nous offensèrent. Le capitaine s’est approché de lui, a souri et l’a giflé. L’homme s’est relevé péniblement ; il était à bout de forces.

D’humeur massacrante
D’humeur massacrante

Le capitaine a déclaré : voilà ce qu’il en coûte de pactiser avec l’ennemi. L’Anglais était encore à plusieurs lieues que, déjà, vos portes leur étaient ouvertes. Quant à nous, c’est par surprise, de nuit et par escalade que nous sommes parvenus dans votre cité. La garnison que nous avons découverte et tôt fait de mettre en déroute était faible en nombre. Cela démontre ou bien votre peu de valeur au combat, ou bien votre absence de loyauté à l’égard de votre suzerain naturel.

D’humeur massacrante

Nous, hommes de guerre de grande valeur, bravoure et droiture, gens nobles et d’élites, sous la conduite des sires de Bressay, Braquemont et des Marets, avons pris possession de la cité de Rue dans le Ponthieu en une journée. Mes gens ont souffert la résistance des Anglais et celles d’aucuns bourgeois de la ville. N’attendez point de charité de notre part. Et n’espérez point de secours des gens du pays. Le pays n’est plus. Ainsi le capitaine avait parlé.

D’humeur massacrante
D’humeur massacrante

Alors, comme s’il était possédé, l’homme se rua sur le capitaine qu’il renversa et roua de coups. Notre surprise fut grande et nous eûmes grande peine pour maîtriser pareille folie. Sitôt que cela fut fait, nous interrogeâmes l’homme. Il enrageait que son frère, qui habitait Etaples, fût tombé sous nos épées et que nos torches eussent embrasé sa maison et ses champs. Nous avons parcouru le pays en le réduisant à l’obéissance : cela, nous ne le niâmes pas. Quant à la mort de son frère, nous ne pûmes nous en réclamer ou nous en dédire. Ainsi lui fut répondu.

D’humeur massacrante
D’humeur massacrante

Robert du Vermandois et Jean du Valois relevèrent le capitaine. Celui-ci ordonna la saisie de nos trouvailles et la pendaison de l’homme. Aussi nous obéirent puis nous passâmes à une autre maison. Rue est une cité prospère dont nous obtînmes moult richesses et vivres. A la fin de la journée, le sire des Marets, qui nous gouvernait, déclara qu’il lui fallait aller en Normandie où le roi guerroyait. Certains d’entre nous, dont je suis, le suivirent. Là s’arrête mon récit : le crépuscule éclaire désormais le parchemin du scribe.

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5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 18:00

Puisque monsieur de Voltaire a si bien exposé cette sombre injustice, et les affreuses conséquences que l’on connaît, hélas, dans une relation brillante appelée à la postérité, et puisque, monsieur le procureur du roi, vous sembliez, lors de notre dernière rencontre, manifester un vif intérêt pour le sort de ce pauvre chevalier de La Barre, vous trouverez ci-après un mémoire composé d’après mes souvenirs et d’après les lettres que j’ai échangées avec certaines personnes se trouvant encore à Abbeville, où se déroula cette sinistre affaire.

 

Il faut vous dire, monsieur, que je me trouvai à l’époque dans le Ponthieu pour affaires. J’étais alors jeune homme ; je me rendais certains jours dans les auberges où j’écoutais, amusé, les conversations qui s’y tenaient. C’est à l’une de ces occasions que je croisai un jour le chevalier de la Barre. Il était entouré d’amis de son âge, formant ainsi une bande de jeunes coqs qui gouaillaient et riaient de bon cœur de toutes les péripéties qui leur arrivaient. Leur réputation n’était pas triste, et néanmoins nul n’aurait su, en toute bonne foi, les accuser de quelque délit. C’est alors que l’affaire qui nous occupe survint.

De l’iniquité de la rumeur et des traitements injustes qui en découlent
De l’iniquité de la rumeur et des traitements injustes qui en découlent

Un matin d’été, on trouva, entaillés profondément et recouverts d’excréments, de vénérables objets de foi. Le procureur de l’époque se déplaça et constata les infamies. L’enquête fut menée ou, s’il faut vous le dire plus exactement, expédiée. En effet, dans la ville, personne n’avait rien vu, et l’on s’en remit dès lors à la rumeur populaire, laquelle est, vous le savez, fort mauvaise conseillère en matière judiciaire. Une sorte de vindicte insidieuse avait désigné aux oreilles du procureur du roi ce groupe de jeunes hommes que j’avais croisé, ainsi que je vous le disais, naguère dans une auberge. On tâcha alors de les arrêter.

 

De l’iniquité de la rumeur et des traitements injustes qui en découlent
De l’iniquité de la rumeur et des traitements injustes qui en découlent

La plupart de ces jeunes hommes, que l’odieuse rumeur désignait comme coupables, prit la fuite. Ne demeurèrent à Abbeville que Moisnel, dont le très jeune âge fournissait comme une excuse aux yeux des autorités judiciaires et ecclésiastiques, et le chevalier de la Barre qui, par orgueil et par manque d’appuis personnels, refusa de quitter la ville. On les interrogea vivement, ainsi que des témoins, lesquels indiquèrent avoir entendu dire que, avoir cru comprendre que, osèrent à peine se souvenir que ces jeunes garçons avaient, par le passé, chanté quelques refrains obscènes et avaient, aux yeux de tous, tourné en ridicule les affaires de religion.

De l’iniquité de la rumeur et des traitements injustes qui en découlent
De l’iniquité de la rumeur et des traitements injustes qui en découlent

Naturellement, aucun de ces dignes et nobles témoins ne risqua de jurer sur les Ecritures. Le jugement, là-dessus, passa et fit la formidable distinction suivante : à Moisnel la réprimande et la simple amende ; au chevalier de la Barre l’atroce exécution, la langue coupée et le corps au bûcher. L’injuste rumeur avait désigné de pauvres coupables ; il fallut encore que les hommes ajoutassent de l’iniquité. On prétextait la lèse-majesté divine pour châtier pareillement. On oubliait que la bêtise et la méchanceté, pareilles, mentent.

De l’iniquité de la rumeur et des traitements injustes qui en découlent
De l’iniquité de la rumeur et des traitements injustes qui en découlent

La ville entière était comme sonnée. Nul ne voulait croire qu’un tel jugement pût être exécuté. Il advint même que d’aucuns, après que la tête du chevalier fut décollée, crurent encore qu’un ordre royal viendrait pour mettre fin à cette folie. Rien ne vint, ni de Paris ni d’ailleurs ; seul le chevalier, prisonnier, fut conduit en la place du marché au blé. Il livra un spectacle pitoyable, car le malheureux avait subi les brodequins le matin, et c’est les jambes brisées qu’il se traîna sur l’échafaud où l’attendaient, avec ses assistants, le bourreau.

De l’iniquité de la rumeur et des traitements injustes qui en découlent
De l’iniquité de la rumeur et des traitements injustes qui en découlent

Par un fait extraordinaire, le chevalier refusa d’avouer sa faute. Et, pris de court, et peut-être aussi d’humanité, les bourreaux simulèrent seulement la découpe de la langue. Enfin on l’acheva. J’avais assisté à l’exécution, pétri d’effroi. Tandis que je m’en retournai, car mes affaires à Abbeville prenaient fin, j’aperçus le jeune Moisnel dans l’assemblée, le teint pâle et les yeux exorbités. Le jeune homme avait visiblement compris que le pire dans tout cela n’était point que lui et ses amis eussent agi avec légèreté, mais qu’on les eut pris au sérieux. Et une dame, dans le public, s’en retournait elle aussi et disait à son mari : « Cela doit-il être pour si peu ? ».

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27 octobre 2018 6 27 /10 /octobre /2018 18:00

La colère sourd en lui. C’est le grand jour. De toute la nuit, il n’a pas pu dormir. Son cœur semblait vouloir sortir de sa poitrine. Tous ses membres tremblaient d’une excitation jamais connue. Seule sa gorge, sèche comme le lit d’une rivière en plein été, lui rappelait la peur qui l’habitait. C’est le grand jour. La grande bataille. Plus grande encore que toutes celles qu’il a menées. Il en tremble d’excitation. Il en tremble de rage.


Face à lui, son père. Derrière lui, une centaine d’hommes à peine, bien armés. Derrière son père, une autre centaine d’hommes, bien armés eux aussi, certains montés. Entre eux, quelques champs labourés par les paysans qui recevront bientôt le sang nourricier. Derrière lui, une forteresse qu’il a la charge de défendre. Derrière son père, un empire nouveau et immense qui s’étend par-delà les mers, une terre unie qui va du Maine à l’Angleterre.

Père contre fils
Père contre fils

Il a accepté de défendre Gerberoy. C’est une place forte importante, à la frontière de l’empire de son père. Le roi de France, Philippe, la lui a confiée, car il sait que Robert est un homme de valeur. Il sait que, malgré son sang vif, malgré ses bravades, Robert est un homme de confiance. Robert n’a de petit que la taille, mais il est un vrai chevalier. Il est un homme à la mesure de son père, Guillaume, et les événements d’aujourd’hui le prouveront. En lui-même, Robert est convaincu de cela.

Père contre fils
Père contre fils

Dans le camp de son père, les hommes ne sont pas prêts. Nombreux sont ceux qui ne portent pas leurs armes. Ils méconnaissent la discipline. Ils mésestiment ceux qu’ils assiègent depuis quelques semaines maintenant. Robert sort de la forteresse avec ses hommes. Malgré le poids de son armure, il n’éprouve qu’une légère ivresse, car il sait que la victoire est sienne, il sait que ceux d’en face ne tiendront pas le choc, il sait que ce soir, il dormira en vainqueur.

Père contre fils
Père contre fils

Il n’y a pas de temps d’attente. Il n’y a pas de salutations. On se saute à la gorge, on s’agresse, on se taillade. Finalement, ceux d’en face sont plus prêts que ce à quoi on s’attendait. La bataille s’engage. Les forces se mêlent. On ne tue pas forcément, mais on blesse. On ne tranche pas nécessairement, mais on sonne. On hurle, on gémit. Les armes s’entrechoquent, les armures se disloquent, des chevaux hennissent. Robert, à pied, voit son père, à cheval. Il se rue sur lui.

Père contre fils
Père contre fils

Guillaume n’a pas vu venir son fils vers lui. A droite et à gauche de son cheval, il donne des coups à qui tend la tête. Dans le tumulte, il n’entend pas la harangue que lui adresse Robert, le visage rougi par l’effort et l’effroi. Robert évite un coup d’éperon puis désarçonne son père. Il s’accroche à lui comme un fils dont le père calme une peur incontrôlée, puis il le secoue comme un fils qui voudrait faire entendre raison à celui qui l’a enfanté. Guillaume est à terre. Guillaume est vaincu.

Père contre fils
Père contre fils

Robert ne peut savourer son triomphe. Des chevaliers le bousculent, encerclent son père, le protègent. Le roi à terre est blessé ; il ne peut continuer à se battre. On crie à la retraite. Robert reste, presque seul, sur le champ de bataille, esseulé, essoufflé. Autour de lui, des râles montent du sol comme des plaintes chthoniennes que seule la nuit habituellement permet d’entendre. Certains ne se donnent plus la peine de gémir. Ils sont morts. Robert voit son père, à l’horizon, qui fuit, secouru par des hommes qui ne sont pas ses fils. Le grand jour se termine.

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6 mai 2018 7 06 /05 /mai /2018 18:00

A dix-sept ans, il combattait comme un lion sous un château de Normandie. A dix-huit ans, il se jeta dans la mêlée pour sauver son roi. Ainsi vint au monde Charles de Rambures. Sa naissance fut célébrée dans le fracas des armes et il commença sa vie, couvert de sang, mais aussi de gloire. Homme de guerre, il ne pouvait être autrement. Né dans un monde en trouble, il participa au chaos autant qu’il essaya d’y mettre fin. Mais y mettre fin, c’était se nier soi-même.

 

Son enfance est un désert : de mots, d’images, de souvenirs. Nul n’a probablement jugé bon, en ce temps-là, de garder des traces, même fugaces, de l’enfance du jeune garçon. On ne savait pas la gloire qui l’attendait ; on aurait, dans le cas contraire, fixé pour l’éternité les jeux anodins, les premiers soupçons d’intelligence, les moments de courage. De quoi, finalement, placer la légende sous une bonne étoile. Mais, bien-sûr, on ne pouvait prédire l’avenir.

Un brave homme
Un brave homme

Ses premières armes furent positivement remarquées. Les puissants notèrent son nom, le roi retint la bravoure exceptionnelle dont il fit preuve. L’époque ne manquait pas de guerres. Le roi tâchait d’imposer son autorité, lui l’ancien réformé qui, pour la couronne, avait accepté une messe. Mais ses nouvelles dispositions d’âme ne l’empêchaient point d’affronter ceux dont il avait épousé la foi. Puis, quand les ennemis de l’intérieur furent vaincus, il s’en prit à ceux de l’extérieur : et ainsi les hommes continuèrent-ils de s’entre-tuer.

Un brave homme
Un brave homme

Ce fut un jour comme n’importe quel jour : un jour de guerre. Après une nuit passée sur un lit de camp, lit de fortune, une paillasse à peine confortable sous une tente qui protège du vent et du froid. Charles fit face à l’ennemi, qui occupait une ville amie, une ville du royaume, prise par ruse, prise sans combat, une ville qu’il fallait protéger et aussi reprendre, à n’importe quel prix. A la suite de l’une de ces escarmouches dont les sièges sont pourvoyeurs, Charles se retrouva tenu par ses hommes, le front perlant de sueur, un morceau de cuir entre les dents, une lampée d’un alcool fort dans le sang.

Un brave homme

On l'amputa du bras. La blessure qui justifia cette perte n’est pas connue. Coup d’épée, coup de canon, ruade chevaline. Ça aussi, aucun mot ni aucun livre ne l’a gardé. Pour prix de ses services, pour son honneur, on lui donna des grades, on le couvrit de titres. Mestre puis maréchal de camp : un homme qui n’a plus qu’un bras ne peut tenir autre chose que la plume, pense-t-on. Mal en prit à quelque noble, que la croyance en une victoire aisée aveugla au point d’ignorer les exploits de son adversaire ; ledit noble mourut et Charles de Rambures, d’un seul bras, devint gouverneur du Crotoy.

Un brave homme
Un brave homme

Tant d’exploits militaires et aucun plaisir personnel. On les imagine fort bien, ces gentils loisirs, ces repas où l’on bâfre entre deux galanteries. On plaisante, on se divertit. On imagine aussi le père entre ses trois fils, captivés qu’ils sont par les récits enflammés de bataille, galvanisés par les prises de risque inimaginables. On pense au père qui pleure quatre autres de ses fils, morts avant d’avoir vécu une seule décennie. Il y a aussi le mari, l’amant, l’homme qui se fait tendre, l’homme qu’une caresse de sa femme suffit à consoler. Tant d’histoires et aucune solidité.

Un brave homme
Un brave homme

De nouveau la guerre, de nouveau les batailles, de nouveau les sièges. Les blessés, le sang, les morts. Charles traverse ces années sans inquiétude. Sa peau, sûrement, reçoit comme marques indélébiles des égratignures, quelques coupures profondes, une ou deux brûlures. Rien qui ne mérite une ligne dans un livre. Mises bout à bout, placées, surtout, à côté de l’amputation du membre, ces blessures ont la peau pourtant dure de Charles de Rambures. Il s’éteint loin des champs boueux et sanglants, dans un lit douillet. Son regard porte vers l’horizon, comme auparavant. La douce fin d’un brave homme, assurément.

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1 décembre 2017 5 01 /12 /décembre /2017 19:00

En fait de rideau, c'était un drap déchiré aux bords qu'on avait traîné dans la fange par mégarde. L'un des petits assesseurs, garçonnet de quatre ans, le roula en boule et le jeta derrière lui. La pièce commençait. Un garçon plus âgé, d'une dizaine d'année, et une jeune fille encore plus âgée, presque adolescente, s'échangeaient des répliques incertaines. Leur diction était hachée, leurs regards fuyaient régulièrement vers Jean qui, faisant les cent pas, les dominait de son regard pénétrant.

Las, il s'ennuyait à mourir devant la performance de ses acteurs. Certes, il les avait recrutés au pied levé, le matin même, mais ils ne savaient absolument pas jouer. Il les voyait réciter – et mal, en plus – leur texte et devait s'obliger à les écouter jusqu'au bout de la scène. Scène qu'il avait écrite, naturellement, en s'inspirant bien volontiers et bien largement des pièces auxquelles il avait accès à l'abbaye, près de Paris. Il rêvait déjà de théâtre, de représentations auxquelles le roi assisterait, et pour lesquelles ce dernier indiquerait même, d'un discret signe de la tête, son contentement.

Petit théâtre
Petit théâtre

Enfin le dialogue s'achevait. Aucune conviction ne ressortait des propos : au moins là-dessus Jean accordait une certaine constance. Garçon de huit ans mais déjà homme de théâtre, il dit qu'il faudrait probablement travailler à nouveau cette scène mais que les débuts étaient, termina-t-il après une certaine hésitation, encourageants. Sans plus se soucier de ses cobayes, il quitta son théâtre. Ce lieu, ouvert à tous les vents, était l'esplanade herbue qui s'étalait devant le château.

Petit théâtre
Petit théâtre

Il pleurait, de dépit plutôt que de rage, amer et déçu de voir ses mots si maltraités. Retournant chez ses grands-parents, il se plaignait, tordait ses mains qui, tenant la plume, avaient corrigé et remplacé chaque mot de sa première œuvre. Des enfants, issus de sa troupe d'une heure, essayaient maintenant de le rattraper, peut-être pour qu'il les aidât, peut-être pour jouir de sa compagnie qui leur était agréable, mais lui ne se retournait pas.

Petit théâtre
Petit théâtre

Chemin faisant, il se promettait de grandes choses : d'être un élève studieux, un bon petit à l'esprit éveillé. Surtout il voulait écrire, vouer sa vie aux histoires et aux rimes, aux monologues et aux didascalies. Il voulait que ses écrits, enfin, rencontrent le succès qu'il estimait mérité et démontrent aussi à ses maîtres jansénistes que cet art pouvait enrichir les âmes. Ravalant ses larmes, il parvint au village, suivi par l'ombre de l'antique château et par les cris des enfants délaissés.

Petit théâtre
Petit théâtre

Profitant que la journée était belle, malgré l'automne, et redoutant les baisers consolateurs de ses grands-parents, il dépassa la maison au rat et au cygne d'argent. Ne pleurant plus, il pensait dorénavant à ses dernières lectures, histoires antiques et magnifiques, où l'horreur du drame frôlait de ses ongles noircis la peau blanche et pure de l'amour. Il ne parvenait plus à mettre un nom sur ce fils d'empereur qui perdit à la fois le trône et la vie, mais point son cœur. Il sentait qu'il y avait là quelque tragédie qui sommeillait depuis des siècles quand ses pensées furent interrompues par un boucan formidable.

Petit théâtre
Petit théâtre

L'âme sage mais l'esprit curieux, il se faufila à travers la foule qui bordait l'église. Un homme de belle mise s'y mariait et son épouse était la fille du bailli. Il savait l’homme poète, l’admirait un peu pour cela. Nul ne fit attention à ce petit garçon qui ferait, on ne le savait encore, la fierté de la Ferté-Milon. Le prêtre et le notaire étaient derrière : ils donnaient leur bénédiction. Jean décida de retourner à la maison : ses grands-parents, c’était certain maintenant, s’inquiéteraient de son absence.

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22 juin 2017 4 22 /06 /juin /2017 18:00

Les voitures sont arrivées dans la cour. J'entends les cailloux crisser sous les caoutchoucs. Des hommes descendent maintenant des voitures et parlent entre eux dans une langue que je ne comprends pas. L'infirmière a dit que c'était les Allemands. Elle nous a ordonné de nous cacher. Elle viendra nous chercher quand tout sera terminé. Alors nous attendons en silence, dans le grand réfectoire où les moines mangeaient autrefois.

Thérèse : c'est l'infirmière, mais c'est aussi la chef de l'établissement, nous a raconté que les moines prenaient leur repas en silence, et qu'ils mimaient des signes entre eux pour communiquer: demander le sel ou l'eau. Gaston : c'est un copain, il dit que les moines devaient même roter en silence. Il y croit dur comme fer mais nous, on se moque de lui pour ça. Thérèse, elle, n'aime pas qu'on plaisante là-dessus. C'est un lieu consacré, dit-elle.

La chance des poitrinaires
La chance des poitrinaires

En tout cas, ce n'est pas le moment pour roter. Ni pour aucun autre bruit du corps. À côté de moi, il y a un enfant qui n'a rien à faire dans le préventorium. Je me demande si ce n'est pas dangereux pour lui de rester là. Certes, l'année dernière, il n'y a eu que sept cas de tuberculose mais, tout de même, je trouve ça étrange de tenter le Diable comme ça. Qu'on me pardonne de citer son nom, à lui, surtout dans une ancienne abbaye. Si ça se trouve, ce sont les Allemands qui sont les diables aujourd'hui.

La chance des poitrinaires
La chance des poitrinaires

L'enfant s'appelle Joseph. Quand il est arrivé, il avait une étoile jaune brodée sur son veston.  Thérèse l'a décousue et lui a dit de faire comme on faisait nous. Thérèse nous a dit que les Allemands avaient pris ses parents et qu'il ne les avait jamais revus. Moi, les miens sont à la campagne mais c'est pour mon bien qu'on m'a placé ici. Pour me soigner. M'est d'avis que les Allemands ne voulaient pas soigner les parents de Joseph.

La chance des poitrinaires
La chance des poitrinaires

Il tremble comme une feuille. Je le regarde, je lui prends la main et il se calme un peu. Thérèse est descendue voir les Allemands. Elle discute avec eux. Malgré le silence qui nous entoure, j'ai peine à distinguer ses mots. Je crois qu'elle parle d'épidémie de tuberculose. C'est n'importe quoi : personne n'est malade ici. Mais Thérèse sait sûrement ce qu'elle fait. Was ! : le cri de l'Allemand : ça doit être le chef, a résonné jusque sous le plafond du réfectoire.

La chance des poitrinaires
La chance des poitrinaires

Elle répète : quarantaine ! Ici, personne ne pipe mot. Dans la cour, le chef des Allemands est furieux. Il soliloque. C’est un drôle de mot, soliloque. Je l’ai appris dans un dictionnaire de la bibliothèque. L’Allemand repasse au français. A Thérèse, il donne du chère madame et du toutes nos excuses. Les bottes sur le gravier, les moteurs des voitures, quelques consignes dans cette langue étrange. Ici, on souffle !

La chance des poitrinaires
La chance des poitrinaires

Ce sont ses pas qui résonnent dans le couloir. Jusqu’au dernier moment, nous retenons nos souffles. Joseph, à côté, ne peut retenir ses pleurs. Je lui tapote l’épaule en signe amical. La porte s’ouvre soudain et Thérèse entre. Autour d’elle, nous nous précipitons. Nous lui posons mille questions, d’une voix basse qui craint encore d’être entendue. Elle pose la main sur les têtes qui l’assaillent, la mienne particulièrement, nous regarde et nous dit, puisque c’est l’heure, d’aller nous laver les mains avant de déjeuner.

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